critique de théâtre lyon

War & Breakfast de Mark Ravenhill dans une mise en scène de Amine Kidia

Vu aux Clochards Célestes, Lyon

Une rentrée sous le sceau de la violence

Dans les 18 pièces courtes qu’écrit Mark Ravenhill et qui composent War & Breakfast – publié originalement sous le titre Ravenhill for Breakfast -, la violence de nos sociétés occidentales est exposée crûment et sans fard. Les quatre extraits que choisit Amine Kidia n’échappent pas à cette dynamique générale et tentent de pousser à l’extrême le trash et le politiquement incorrect pour qu’explose le trop plein de contradictions de cette société qui veut imposer la liberté et la démocratie à tout prix, même si cela signifie trahir les valeurs qui fondent ces idéaux.

La violence, symbolique et physique, qui imprègne le texte se déploie également dans l’espace : l’espace bi-frontal dessine un ring sur lequel on voit se débattre les personnages, mais aussi des deux côtés desquels le public lui-même semble attendre son tour et se tenir prêt à l’affrontement. L’espace théâtral est absolument dégagé, désencombré : la mise en scène minimaliste privilégie un retour à l’essence du théâtre, à ses viscères, dont il est souvent question dans la pièce. Les acteurs sont abandonnés sans la protection de la scénographie (au sens large, lumières, sons, costumes et décors compris) qui ramènerait au cadre de la fiction et du théâtre, en soulignant la distance traditionnelle entre ce qui se passe sur scène et un espace distinct, celui de la réalité. Tout ce qui se déroule au plateau semble né de notre réalité et exacerbé.

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 © Antoine Mazuric

Dans l’espace s’imposent donc les corps des acteurs, devant le regard d’autrui, qui se voit alors lui-même sur scène : toute distance de convention, qui permet pourtant le confort, est abolie avec la disparition de la hiérarchie traditionnelle entre celui qui a quelque chose a dire, à transmettre, et celui qui reçoit. Le positionnement des acteurs et du metteur en scène dans le public quand ils ne sont pas au plateau renforce cette impression de fusion entre le spectateur et l’acteur, les regardants étant les complices des actants, même contre leur gré. Ici, le spectateur n’a pas le répit de la passivité, issue de la conscience d’appartenir à un autre espace que celui du plateau, mais au contraire tout concorde à lui faire sentir qu’il est pris au même piège que les acteurs, dans le même bateau. Sous les lumières blanches et crues de la salle, ces derniers crient, hurlent, vomissent ou crachent plus souvent qu’ils ne parlent, mis en difficulté avec le moyen d’expression premier de leur art, la parole.

Car chaque pièce courte est nourrie d’une tension constante qui s’illustre avant tout dans la parole. Si dans les premiers instants on peut croire que les codes humains comme le langage sont préservés devant les yeux du public, on sent immédiatement que ça n’est que de manière très provisoire et que tout carcan de convention et tout cadre de compréhension raisonnée est appelé à exploser très rapidement, et très violemment. D’ailleurs, on ne le sent pas seulement, on le sait aussi puisque, comme chez Brecht, tout est annoncé, avant même le début du drame. La distanciation théorisée par ce dernier, censée permettre au spectateur d’intellectualiser ce qu’il voit, étant libéré du suspense et de l’état émotionnel qu’il provoque, active ici une panique irrépressible, née du sentiment d’inéluctabilité qui empêche le spectateur d’avoir le moindre espoir pour la victime qu’il voit torturée.

Tout repose donc sur les acteurs, dont on peut saluer la jeunesse, la fragilité, la candeur et l’innocence alors même qu’ils sont écrasés par la violence d’un texte qui renvoie sans cesse l’homme civilisé à son statut de bête immonde. La simplicité de la mise en scène souligne la finesse du texte, souvent sur le fil, reposant sur la balance instable de l’écoute attentive d’un public pourtant bousculé et de l’interprétation fine et subtile des acteurs qui bénéficient d’une proximité et d’une intimité rare avec le public, dans la petite salle des Clochards Célestes.

Louise Rulh

Une saison au Congo d’Aimé Césaire dans une mise en scène de Christian Schiaretti, une production du TNP avec entres autres les comédiens du Collectif Béneeré

Dans le cadre du cycle Césaire au Théâtre National Populaire

Christian Schiaretti reprend cette année une pièce inscrite au répertoire du Théâtre National Populaire, qu’il avait déjà montée en 2013. Elle s’inscrit dans un travail d’échanges avec le collectif de comédiens africains Béneeré. La reprise paraît d’autant plus urgente qu’elle précède la création de la Tragédie du Roi Christophe du même auteur en janvier prochain…
On retrouve dans cette pièce Une saison au Congo toute la pensée politique d’Aimé Césaire en même temps que se dessine de manière éparse, les traces d’une poésie brûlante au souffle aiguisé. La mise en scène et la dramaturgie confrontent ici les différentes figures qui émergent dans la pièce : en même temps qu’elles sont pour la plupart des figures historiques issues du contexte politique du Congo dans les années 60, la dramaturgie transforme cette matière historique en une sorte de drame originel. L’histoire n’est plus qu’un traitement ironique du monde que chacun des personnages, et notamment le personnage central de Patrice Lubumba n’auront de cesse de dépasser pour affermir et affirmer l’indépendance réelle du Congo, pas seulement sur le plan symbolique mais également sur le plan économique. A ce titre, il est presque sarcastique d’entendre le personnage de Patrice Lubumba évoquer subrepticement le discours de Nicolas Sarkozy à Dakar en 2007, où il affirmait que « le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. »
Qu’il s’agisse d’une Saison au Congo qui évoque un contexte plus récent ou de la Tragédie du Roi Christophe, qui remonte aux origines des troubles suite à l’indépendance d’Haïti au début du XVIIIème, on retrouve à chaque fois un questionnement sur les abîmes du monde et sur les tréfonds de sa pensée purement colonialiste. A ce titre, les ex-colonisateurs devenant collaborateurs qu’ils soient banquiers, industriels et surtout blancs, ont pour particularité dans leurs représentations scéniques d’incarner une certaine frivolité ; de la sorte que lorsqu’ils parlent du Congo et de leurs possibilités, ils le font toujours avec une distance délicate et affectée. Les comédiens blancs sont des projections de cynisme et de cruauté tandis que les personnages et les figures africaines sont déjà dans le texte de Césaire, des pourfendeurs de leurs propres libérations. Césaire porte un regard très critique sur la division de l’Afrique et de ce fait son personnage de Patrice Lubumba se fait dissident, même lorsqu’il est au pouvoir, parce que les conflits politiques font que le pays court à sa perte, ou plutôt ne concourt pas à son redressement.
C’est une tragédie du pouvoir avant tout, d’un pouvoir usurpé par l’orgueil et la prétention, la tragédie d’un pouvoir humaniste et légitime de Patrice Lubumba qui ne peut germer face à la préséance des castes militaires et religieuses. En cela le théâtre rejoint bientôt le grand souffle shakespearien, rasséréné par une mise en scène qui ne lésine pas sur le déploiement des corps et l’entendue de l’espace. En effet, de nombreux figurants tantôt soldats ou citoyens inondent la scène et observent sans cesse ce qui se joue, très souvent en retrait de l’espace central comme pour renforcer l’effet de regard entre la politique et les citoyens, et ce contrairement à la pensée presque inscrite et admise d’un abandon de la politique par les citoyens. La pièce de Césaire nous montre la lucidité des citoyens à défendre leurs intérêts contre la gabegie et les frasques d’un pouvoir corrompu qui caractérise malheureusement certains gouvernements africains… C’est ce dont parlait entre autres le spectacle de Jean-Louis Martinelli, lui aussi monté en 2013, Une nuit à la présidenceLa politique est ici comme une sorte de maladie qui se répand et non pas telle que les maux puissent être soignés, les blessures fermées, et les pardons interrogés et dépassés comme le voudrait la création d’une nation.

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© Michel Cavalca

Car à travers le jeu théâtral, ce que nous montre cette pièce, c’est que la création est d’abord un acte de violence, et que cette violence s’exerce d’abord entre les individus d’une même communauté avant d’en appeler à la propagande colonialiste qui ne fait quant à elle que nourrir ce feu de la désunion et lui donner la consistance d’une idéologie… Le théâtre va à l’encontre de l’idéologie, et c’est là que dans cette grande tragédie que Christian Schiaretti ordonne, que les corps offrent bientôt leurs sudations à la scène qui saigne et singe des massacres, grimace d’une grimace comme redoublée par la force du jeu et la présence constante de musiciens qui décèlent et irriguent des atmosphères mélancoliques et brutales, l’ensemble s’étalant dans l’iridescence d’une lucidité inébranlable de son personnage-phare jusque dans la mort où il affirme dans un dernier souffle :

« Oh ! cette rosée sur l’Afrique ! Je regarde, je vois, camarades, l’arbre flamboyant, des Pygmées, de la hache, s’affairent autour du tronc précaire, mais la tête qui grandit, cite au ciel qui chavire, le rudiment d’écume d’une aurore. »

On a là une admirable définition de la pièce et du théâtre qui n’est que précaire en tant qu’elle n’est qu’un substrat de l’histoire. Elle ne fait drame qu’en invoquant l’histoire pas en à la réalisant… C’est précisément là que Césaire et l’intérêt d’un tel travail se situent, dans cette capacité à réaliser l’histoire, à affirmer qu’elle existe et que l’histoire du colonialisme et de la décolonisation n’est pas qu’une histoire entre hommes sauvages et hommes civilisés. Plus encore, et ce spectacle en dessine les contours qui s’exprimeront avec plus de force dans la tragédie du Roi Christophe, raconter cela constitue un acte de délivrance.
Ce chavirement précisément qui raconte à la fois la jouissance et la douleur de l’homme, les comédiens le convoient dans leurs corps, et même si cela passe dans cette pièce par le sarcasme des blancs, la vraisemblance de la fête et de la joie populaire et par la description des antichambres du pouvoir et des conflits d’oppositions, l’ensemble de ceux qui espèrent dans cette pièce sont des figures de désespérés convertis au fer de leur propre élan, au secret de leurs propres matrices, qui parviennent en cheminant à espérer, mais qui sont impuissants… Impuissance qu’on nommera plus tard sérénité et révolutionnaire à l’image de la statue que le général-dictateur élève sournoisement à la mémoire de Patrice Lumbuba l’enfermant dans l’idéologie, au lieu de le rendre à la poésie des entrailles même du Congo.
C’est ce que Césaire en un sens rétablit et que Christian Schiaretti dans le projet du TNP poursuit à nouveau en défiant le cosmos de la scène qui repose essentiellement sur les cercles de regardants et de regardés, de ceux qui écoutent et de ceux qui parlent, d’échanges enfin éraillés par la fureur et l’absurdité du monde… Une belle proposition qui fait force de répertoire en tant qu’elle aura malgré tout toujours quelque chose à nous raconter et toujours quelque chose à inventer…

Raf

Germinal une conception d’Antoine Defoort et d’Halory Goerger par L’Amicale de Production

Spectacle joué aux Subsistances le 1, 2 et 3 décembre 2016, dans le cadre du festival « BEST OF »

Un voyage aux origines de l’humanité

Le principe est assez simple et efficace : on repart de zéro et on recrée un système à partir de l’espace vierge de la scène de théâtre. Sur ce plateau nu il est ainsi question de la naissance d’une société, qui passe par la construction d’un langage, la découverte de la socialisation et de la musique, l’apprentissage de la stabilité quantique, et j’en passe… Tout est à réinventer et le travail risque d’être laborieux pour les quatre comédiens !

Souscrivant à un « minimum ontologique légal » auprès d’une téléopératrice assurant le service après-vente planétaire, cette micro-humanité patauge dans une recherche de cohérence. Il lui arrive de s’énerver et de désespérer, mais elle n’échappe pas à son objectif ultime : l’obtention d’une « succession d’événements répondant à des critères de densité et de cohérence notamment spatiale et temporelle. »

Le principe fonctionne comme le jeu Civilization, où les joueurs doivent débloquer des connaissances théoriques pour pouvoir progresser. Ici les comédiens rejettent l’idée d’un Dieu et sont perplexes concernant la découverte du feu… Ce sont des détails dérisoires dont se fout la joyeuse équipe : le plus important c’est de créer, de classer pour comprendre.

Antoine Defoort et Halory Goerger ont créé ensemble un spectacle véritablement drôle et pétillant. Le comique vient notamment de la naïveté des situations reproduites par les comédiens, qui semblent ne pas jouer tellement leurs rôles et qui paraissent pourtant naturels. Détonante de jeux de lumière et de musique, la scène nous offre une expérience surprenante. On en prend plein les yeux et les oreilles et on en redemande ! C’est quand même libérateur de pouvoir voir une comédienne défoncer le sol de la scène à coup de pioche, chose qui n’est pas très courante lors d’une représentation… On assiste d’ailleurs durant toute la pièce à des scènes sans queues ni têtes et à la fin, même la logique en perd la boule. Et pourtant ce sera un pari réussi pour les deux performeurs de Germinal, le rythme est soutenu durant toute la pièce, qui parvient quant à elle à rester bien équilibrée, entre folie et éclair de lucidité.

Le bonheur d’être ensemble : « Poc poc » ou « pas poc poc » ? 

Halory Goerger a eu l’idée géniale de s’inspirer et d’utiliser un manuel mondialement célèbre… Wikipédia ! On va même jusqu’à élaborer une loi étrange… « Dans un texte d’un article Wikipédia, quand on clique sur le premier lien qui n’est ni en italique ni entre parenthèses, et qu’on répète l’opération, on finit systématiquement par tomber sur “philosophie”. ». Cette « philosophie » est la source de la grande réflexion de Germinal. Et heureusement pour nos compagnons, lorsqu’ils en ont besoin, ils peuvent faire appel à un « parallélépipède rectangle » qui leur sert de « manuel du monde » : un ordinateur.

« Quoi de plus informatif qu’un extrait de l’historique de nos recherches sur internet » peut-on lire sur le site de L’Amicale de Production. On retrouve entre autres les pages Wikipédia du solipsisme, de la civilisation ou de l’arbre des technologies… Ce travail encyclopédique leur a ensuite inspiré une exigence bien particulière, que vont devoir effectuer les quatre comédiens : le classement systématique. Mais comment faire pour déterminer les types dans lesquels on rangera tout ce foisonnement d’idées ?

Peut-on tout classer selon le bruit par exemple ? C’est ce que ces classeurs inclassables tentent de faire dans un premier temps, en regroupant l’humanité en deux catégories : les choses qui font « poc poc » et celles qui ne font pas « poc poc ». Le bonheur d’être ensemble, par exemple, ne fait pas « poc poc »… tandis que la tête d’Antoine fait « poc poc » !

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© L’Amicale de Production

Quand l’idée du « vivre ensemble » germe dans les esprits.

Des idées, ça c’est sûr qu’ils en ont à L’Amicale de Production ! Comme le célèbre Germinal de Zola, la pièce est une « grande fresque socialiste » si l’on reprend les mots d’Antoine Defoort et Halory Goerger. Instaurer l’argent dans ce nouveau système ? « Il n’en n’est pas question » s’écrient les comédiens. Mais tandis que l’auteur des Rougon-Macquart décrit la lente germination d’un nouveau monde, la pièce d’Antoine Defoort et d’Halory Goerger présente au contraire l’émergence d’un système qui sort de terre à la vitesse de la lumière.

Le titre de la pièce est très révélateur, autant dans sa filiation avec l’oeuvre de Zola que dans la symbolique même du mot « germinal ». Germinal représente l’homme nouveau qui s’éveille, son sens premier faisant référence au renouveau cyclique de la nature qui apparaît au printemps. Cet homme nouveau se bat contre l’incompréhension : c’est la germination d’une idée et d’un savoir qui va l’aider à former une société juste. On peut rappeler que dans l’Histoire, « germinal » fut notamment le nom donné au septième mois du calendrier républicain. Et c’est en germinal de l’an III que le peuple révolté envahit la Convention pour réclamer la Convention de 1793.

Nos comédiens font germer une graine essentielle dans leur esprit : celle de la conscience. Conscience du collectif, de la difficulté du vivre ensemble, de l’injustice, puis enfin de la finitude. Le projet s’effondre face à cette terrible découverte ; à quoi bon essayer si c’est pour que tout ça se termine un jour ? Après la case « dépression », on assiste à une catharsis réjouissante, à base de guitare, de pads et de chant joyeux. Un grand final qui vient célébrer le « bonheur de vivre ensemble », qui lui restera intact et n’en finira jamais d’exister !

Alice Mugnier

Les Invisibles de Claudine Galea dans une mise en scène de Muriel Coadou et de Gilles Chabrier par le Collectif 7

Le texte est publié aux éditions Espace 34

joué au Théâtre de Vénissieux, le 2 Décembre

Quatre personnages composent la fable fragmentée du texte de Claudine Galea : une mère âgée et proche d’une retraite difficile et impossible à prendre en raison de la conjecture et de sa situation financière, un père lui aussi physiquement affaibli par des problèmes de dos et sans emploi, une fille avec un diplôme de secrétaire sans emploi et un fils cumulant bientôt un emploi de garagiste à celui d’un colporteur, suivant en cela le mouvement des quatre membres de la famille qui vont s’engager dans une entreprise de colportage. Leur recrutement se fait comme par un pieux miracle de la consommation, selon l’idée portée par les services communications des entreprises qui persuadent les gens qu’ils auront là des régimes favorables et que l’entreprise est encore à taille humaine.

Cette entreprise de colportage dont il est question à plusieurs reprises dans la fable est en cela une sorte de penchant de l’ubérisation de notre économie. La fable se situe ainsi sur ce fond de description des conditions de travail, d’exploitation et de paupérisation d’une famille ouvrière. Claudine Galea ajoute à son texte cependant une certaine exfoliation dramaturgique, strates et flux interprétatifs que les metteurs en scène ont su parfaitement saisir dans leur dramaturgie et dans la direction d’acteurs.

En effet, la mise en scène si elle revêt la simplicité d’un foyer par quelques éléments de mobilier, se poursuit dans le travail sur la perception de l’espace par les lumières et par les surfaces de jeu d’acteurs. Elle offre au spectateur l’image lucide de l’aliénation et de la dégénérescence de cette famille qui nous paraît être au premier abord une famille normale et paisible.

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© Muriel Coadou Gilles Chabrier Bertrand Saugier

Plus on avance dans l’histoire des personnages, et plus la mise en scène se colore d’une lugubre réalité, celle d’un imaginaire fragmenté, révélant l’enfermement et l’obsession de chacun des personnages. Les comédiens investissent cet espace avec une force frénétique et fragile ; chaque geste dans leur jeu est empreint d’une violence cynique et chaque sourire, chaque brimade qu’ils esquissent pourtant pour révéler la banalité de leur situation s’irradie en images sarcastiques et cruelles de leurs incertitudes, en lignes de fuites de leurs identités.

Les différents moments de la fable envahissent les personnages et chaque passage a son importance tant d’un point de vue moral que d’un point de vue esthétique. Ce qui paraît au premier abord comme une sorte de réalisme social et presque documentaire se transforme bientôt en une épopée de l’exploitation et de la consommation. Les dramaturges ont su subtilement ressaisir les différents basculements du texte pour nous donner à voir peu à peu des figures alertes devenant rétives et lassée, mais d’une lassitude surexcitée, qui point vers la survie et la préservation de la structure familiale. Quelques passages cependant redoublent en beauté dans l’interprétation des comédiens, ce sont ces passages qui révèlent la force des relations au point que l’on passe de l’entraide et de la solidarité entre les membres de la famille à une certaine forme de fusion terrifiante et terriblement malsaine.

C’est une pièce qui en même temps qu’elle nous raconte une forme de quotidien et de réalité du monde du travail de plus en plus précaire, qui les pousse à saisir et à réagir avec de nouvelles motivations et plus de perspectives jusqu’à l’épuisement et l’anéantissement, nous dévoile aussi la part enfouie des corps sociaux aliénées par les discours dominants sur les bienfaits du néolibéralisme, mais qui prennent peu à peu conscience de son échec et d’abord dans leur existence individuelle… La chute finale de la famille est en cela symptomatique de la décadence de cette société itérative et effrénée qui est la nôtre en même temps qu’on la combat.

Les metteurs en scène accompagnés par le Collectif 7 nous livre ici une œuvre totale d’une force poétique incontestable, redoublée par la beauté et la fragilité des images scéniques et par le sacrifice des comédiens à cette souffrance heureuse que ce monde du travail pourrait leur infliger. C’est au fil des saisons et au cours des tableaux successifs que leurs mornes existences basculent peu à peu dans une épopée au registre définitif, brisé et fracassé. La pièce nous plonge dans cette splendeur de l’humain, dans sa capacité à l’entraide et à la compassion en nous montrant les pièges et les failles d’une société incapable de concourir au bonheur de ses citoyens et qui ne peut placer le travailleur que dans le fantasme toujours brandi et renouvelé d’une vie meilleure, en travaillant toujours plus et en servant avec une loyauté asservie les désirs de la société de consommation.

Le Collectif 7 à travers cette interprétation du texte de Claudine Galea démontre son ardeur à travailler sur l’imaginaire, tout en se fondant sur une perspective concrète et révoltante que l’on observe chaque jour dans notre société ( nous avons tous vu des personnages âgées parfois proche de la retraite distribuer pour des centres commerciaux des prospectus comme il est en question dans la pièce.) Ceux qu’on appelle les invisibles (c’est le lot de chaque travailleur qui tend à être anéanti en tant qu’être humain), corroyés dans le texte par Claudine Galea, trouvent une surface d’exposition et apparaît à notre imaginaire qui bientôt tout comme la pièce partira en fumée, comme entrant dans une zone trouble et pleine de turbulences dont personne à moins d’être insensible ou d’aller voter à la primaire de la droite, ne peut ressortir indemne !

Raf

Corps diplomatique dans une conception et une mise en scène d’Halory Goerger par l’Amicale de production

Spectacle joué au TNG le 24 et 25 novembre 2016 dans le cadre de la manifestation Biennale « Nos futurs »

Attention décollage imminent ! Ce soir nous embarquons à bord du vaisseau expérimental d’Halory Goerger pour suivre le voyage intergalactique de son équipe surnommée le « corps diplomatique ». Inventeur de génie, Halory Goerger continue à nous offrir ses expériences de pensée, deux ans après son best-seller Germinal où il proposait de recréer sur scène l’histoire de l’humanité en une heure top chrono !

(Vous pouvez retrouver Germinal du 1er décembre au 3 décembre aux Subsistances dans le cadre du festival Best-Of.)

 Corps diplomatique est un projet tout aussi fou qui revisite le mythe de la rencontre intergalactique. Plutôt que d’envoyer des bouteilles à la mer interstellaire, qui ont à peu près autant de chance d’être trouvées par une autre forme de vie que de finir échouées sur une plage de la Côte d’Azur, pourquoi ne pas envoyer de véritables artistes en chair et en os au fin fond du cosmos ?

Le pari est lancé, un journaliste de France Bleu est là pour immortaliser leur départ. On visite la station Jean Vilar, un espace entièrement réservé à la création théâtrale. Le but ultime du corps diplomatique est de créer un art nouveau, qui parviendrait à se débarrasser de toutes les contraintes temporelles ou normes sociétales… En découle le projet de dériver ad vitam aeternam dans des galaxies lointaines en attendant une rencontre inespérée avec d’hypothétiques formes de vie, à qui présenter le grand spectacle final !

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Entre comédie interstellaire et science-fiction philosophique, Corps diplomatique explore de nombreuses questions métaphysiques. L’idée est réussie : les quatre astronautes du corps diplomatique devront dériver lentement durant des dizaines de milliers d’années afin de créer-recréer un spectacle. Ils seront finalement cinq car le corps intègre à la dernière minute le journaliste, qui lui y voit une véritable « opportunité professionnelle ». Mais attention c’est un aller simple, aucun retour en arrière n’est possible… Le journaliste va d’ailleurs rapidement se demander s’il a fait le bon choix. Tout est fonctionnel à bord, les comédiens seront remplacés par de nouvelles générations d’artistes grâce à une reproduction in vitro, et font par exemple pousser leur propre soja pour se nourrir.

Hélas la troupe n’a guère de compétences en matière d’art vivant, ce qui va légèrement poser problème au fil des années… Et bien évidemment, tout bascule un beau jour où la station rentre dans l’orbite de Mars et où l’équipage tente de se rapatrier sur les colonies de la planète rouge car les gamètes ont fondu, mettant un terme au projet.Mais pourtant, nous voilà projetés ensuite à des dizaines de milliers d’années face à des comédiens qui ne ressemblent en rien à leur prédécesseur : leur langue a changé, leur manière de s’habiller… Nous assistons alors à une cérémonie très spiritualisée, sur fond de flash lumineux et de musique électronique. Un grand final qui n’est pas sans rappeler l’univers baroque du theatrum mundi, résumé dans ces paroles de Shakespeare « Le monde entier est un théâtre ». A l’inverse à travers cette pièce, la question est de savoir si le théâtre peut figurer notre monde, à travers le temps et l’espace ? Bien que les hommes changent, le théâtre semble demeurer intact et porte en lui un goût d’éternité.

Alice Mugnier