critique de livre

Toutes ces voix de David Léon (paru le 9 janvier 2020 aux éditions espaces 34)

Le livre vient de paraître aux éditions espaces 34. 

Chef d’œuvre

Parfois, il faut savoir le dire, prendre position, oser dire, oser penser que le livre que nous sommes en train de lire n’est pas simplement en train de nous « plaire » mais construit un véritable chef d’œuvre en nous. C’est ainsi que Toutes ces voix donne à dénouer les ligatures qu’il peut y avoir entre le réel, la fiction et les intentions de celui qui écrit, le tout étant désigné sous le terme de littérature, le tout faisant advenir une théâtralité. Ici, le réel est simple. L’auteur évoque sa vie d’éducateur auprès d’adultes handicapés et le soutien qu’il leur apporte au quotidien dans leur structure, pour les faire se sentir en vie (p. 17) et pour ne pas les laisser aller à la dérive (p. 34) à cause de leurs maladies psychiques et ou mentales. La fiction quant à elle n’est ici que le simple fait de raconter et de vivre un rôle d’éducateur qui se confond parfois avec celui du comédien et de l’écrivain ; la fiction devient alors une véritable épreuve (au sens quasi-judiciaire) qui permet de mieux comprendre les contours de ces personnes, d’avoir une image plus réelle de ce qui les anime, non pas délires, mais aspirations secrètes et rêves d’apaisements, parce qu’eux-mêmes savent qu’ils ne peuvent pas échapper à cette maladie, à cette fiction par essence qui se recompose sans cesse malgré eux :

« t’es décousu comme un vêtement qui a un trou, comme un vêtement que tu portes à l’intérieur, c’est un costume de l’intérieur et ce costume il a des trous et si tu tombes sur un de ces trous, bah tu déprimes, tu dois recoudre, prendre le fil et une aiguille et tout recoudre » (p. 14).

Quant aux intentions de celui qui écrit, ce sont seulement des interrogations. Et c’est là la grandeur de ce livre, c’est qu’il porte les interrogations d’un auteur de théâtre qui se demande s’il a le droit d’écrire sur ce réel auquel il est confronté chaque jour, si ce qu’il fait ne serait pas une trahison en écrivant précisément sur ce dénuement (p. 16) ou sur ce « déraillement » (p. 36). Il se demande en écrivant si son livre ne serait pas qu’une immense chanson de « geste » qui restituerait les quêtes intérieures et individuelles de ces personnes et prouverait la folie de leurs existences dans le chaos même de notre monde, acculés qu’ils sont par des drames de normalisations et par un sentiment grandissant de culpabilité à l’égard du droit aux minimas sociaux irrigué par le politique. C’est là ce qui évidemment donne à l’œuvre sa dimension universelle et géniale : en déniant tout pouvoir aux mots ou à l’écriture et en articulant le réel autour ce qu’il voit, perçoit, ressent, observe, David Léon donne effectivement à entendre Toutes Ces Voix, la sienne prise dans le tourbillon des autres, la sienne lovée dans l’affection et la compassion qu’il éprouve, la sienne encore dans son aspect médico-social, la sienne enfin comme pour défendre en eux ce qui effraie les autres et déconstruire les clichés : c’est à cette condition seulement que le lecteur, le citoyen, le frère humain peut entendre leurs voix et que le théâtre opère sa danse d’apparition et de vérité. Et pour en revenir à la comparaison que je fais avec la chanson de geste médiévale, l’écriture des gestes de ces personnes, vise non seulement à montrer leurs qualités exceptionnelles face à un monde qui leur est toujours hostile, où elles sont constamment mises à l’épreuve dans leurs corps et leurs fois mais le but de ces textes étant de forger un imaginaire collectif face à des peurs irrationnelles, leurs auteurs s’effaçaient au point que de nombreux textes restent anonymes. Ici, cet effacement de son auctoralité, David Léon la revendique au point de vouloir disparaître derrière les gestes qu’il retrace. Parce que si l’écriture lui tient lieu de « garde-fou » (p. 26), elle est aussi cette voix pudique qui l’empêche de faire autorité et de donner la moindre leçon de morale, de psychologie ou même d’humanité.

Et c’est cela qui rend cette œuvre d’autant plus rare qu’elle parle d’un endroit d’humilité en essayant de redonner de l’épaisseur à ces voix et à faire jaillir d’elles des « vibrations » (p. 17) ainsi que le nomme l’auteur. Toutes Ces Voix sont alors ancrées dans des tranches de vie, des moments d’échanges, des confessions, des instants simples où des paroles se rencontrent et résistent à la morosité et à l’angoisse, angoisse de l’écrivain de les rapporter, d’en reconstituer la lucide persévérance et les angoisses réelles de personnes souffrantes qui cherchent un équilibre dans la douceur et la stabilité du foyer dans lequel l’auteur travaille. Résister à la morosité enfin pour tout le monde, pour l’éducateur qui croyait jusque-là de ne pas pouvoir donner de voix dans son écriture à ces gens qu’il soutient au quotidien, morosité toujours du lieu même à qui il faut sans cesse instiller de la vie, de la douceur, des crêpes et ne pas se laisser intimider, submerger par les craintes que suscitent en nous les failles des corps qui nous entourent, comme notre propre faille à les raconter. Il y a donc dans ce texte de véritables questionnements non pas sur ce qu’est la folie mais en quels termes on en parle, et c’est là un des tours de force poétique de David Léon qui décline toujours ces frontières entre la maladie et l’individu en leur donnant un écho frémissant dans la nature qui nous environne comme si cet écart pouvait se métamorphoser en une force cosmique, aussi fragile qu’immuable ; comme Ovide racontait jadis comment pris en pitié par la souffrance que l’on éprouve après avoir souffert tous les maux du monde, les Dieux nous métamorphoseraient en un rouage de la nature. Et c’est là évidemment que cette poétique d’une nature enclose dans nos imaginaires (déjà présente dans Un jour, nous serons humains) prend tout son sens, car elle permet à l’auteur de faire basculer son écriture, dans le rêve et de la relier à la force cosmique de la nature. De nombreuses comparaisons se tissent au point que les « dangers » et les beautés de la nature jusqu’aux simples mouvements d’oiseaux en passant par des petits pans de natures ondoyantes reflètent le mieux l’ordre et le chaos, la fluidité et la tempête de nos âmes. Cette nécessaire mise en orbite de la pensée de l’écrivain fait justement naître la voix poétique de l’auteur ainsi qu’il le dit si bien :

« comme le ressac s’écroule à la frange de la plage, éparpillant le sable, l’écume, l’éblouissant, sublime, ces graviers qui déboulent roulent roulent qui scintillent à nos pieds » (p. 27).

Dès lors, à Toutes Ces Voix s’articule celle de la poésie, celle même d’un véritable art poétique où l’auteur s’il s’ancre dans l’autobiographique, comme ce fut le cas pour nombre de ses œuvres précédentes, subodore la voix de ces gens qu’il traverse chaque jour, leur donne une forme, une consistance. C’est précisément cela qui est le plus incroyable dans ce texte, c’est que ces voix deviennent réelles, proches, si proches qu’elles nous permettent de saisir jusqu’aux mécanismes insidieux de la maladie, d’en comprendre les tourmentes. L’auteur raconte ainsi comment peu à peu et par quelles étapes de réflexion il en est passé avant de pouvoir écrire sur ceux qu’il fréquente chaque jour. Dans ces propos se lit une réfraction de ce qu’est la théâtralité même : se laisser porter par les réactions de ceux qui nous font face pour laisser apparaître un peu de nous-même ou du personnage que l’on joue (ce qui se confond parfois dans certaines écoles de jeu), théâtralité à l’œuvre dans un travail d’éducateur où il s’agit d’accompagner ces personnes vers une forme de reconnaissance, de dignité, car à considérer les traitements qu’ils doivent prendre (dont les noms sont parfois écrits en majuscules dans le texte), on ne peut pas si aisément dénier leur inadéquation au monde.

Et c’est justement là le pouvoir de l’écriture qui peut balayer ces rapports de force entre le réel et ce que l’auteur appelle le culturel qui fixerait les normes, pour faire œuvre nouvelle, non pas d’éducateur, forcé dans le réel en quelque sorte à donner les médicaments, mais à faire œuvre de poète poussé par l’idéal et l’amour et voir ainsi en ces personnes une force sauvage, imprévisible et salvatrice.

Il en est ainsi des chefs-d’œuvres, et c’est pour cela qu’il ne faut pas avoir peur de le dire, ils changent radicalement notre rapport au monde en faisant naître en nous de nouvelles voix, qui dodelinantes, qui lyriques, qui drolatiques, qui encore mélancoliques. Et encore pour que le lecteur puisse s’en persuader par lui-même, j’ai pris soin de ne rien raconter de ces voix (outre le fait de tenter de retracer en filigrane la traversée polyphonique du dramaturge). Car ces voix sont pleines de grâces, même si elles sont parfois baignées dans des ténèbres, au cœur des ténèbres, de ce qui ne se contrôle pas, et d’essayer pourtant d’avoir un semblant de vie normale, de s’accrocher à des relations sociales et d’illuminer par sa parole pas toujours ordonnée, l’amour que l’on voudrait offrir au monde et à ceux qui veulent bien encore nous aimer. Et en pensant ne pas être légitime à parler de ces gens, l’auteur sans prétention, dans la plus belle simplicité de son écriture, nous donne à lire bien plus qu’un témoignage autobiographique, une pièce de théâtre qui érige la précarité morale et parfois physique de ces personnes non pas en l’affichant ou en la martelant derrière un discours accusateur ou moralisateur, mais en la laissant se dévoiler comme une écholalie de nos plus belles et délicieuses impostures, car on se reconnaît dans chacun de leurs mots et dans chacune de leurs voix.

Raf.

Portrait d’une sirène de Pauline Peyrade (paru en novembre 2019 aux Solitaires Intempestifs)

Billet Alchimique enregistré en direct pour les 10 ans de Trensistor à l’ENS (samedi 30 novembre 2019) de Lyon avec Marie Blanc pour les relances sur la nouvelle pièce de Pauline Peyrade. 


En ce mois de novembre 2019, Pauline Peyrade vient de publier sa troisième pièce, un triptyque intitulé Portrait d’une sirène avec la mention « conte » sur la première de couverture.

Ces trois textes (Princesse de pierre, Rouge dents, Carrosse) nous « plantent » et j’emploie ce terme à dessein, tout comme Éloïse, le personnage de Princesse de Pierre, une jeune collégienne harcelée plante son regard, et c’est une voix didascalique qui pose et superpose cette métaphore comme un défilé d’enjeux politiques majeurs. Car en plantant son regard on veut s’enraciner dans un échange peut-être encore possible avec ceux qui nous humilient mais on veut aussi se dégager de l’emprise que l’on fait peser sur nous ; mais en fait c’est déjà trop tard, on a déjà disparu, et on est déjà étouffé de résignation… Dans Rouge dents, c’est cette fois la voix d’une lycéenne qui se parle dans une danse d’apparition et qui ne se reconnaît pas dans la fragile candeur qu’elle est censée afficher et qui veut se reconquérir dans son corps empuanti par la pression irrationnelle de la consommation. C’est là toute la féroce espérance de ce personnage, c’est qu’elle va tenter de réveiller une ardeur première, sauvage, celle dont parle les contes d’aujourd’hui, affaissés, dépourvue de magie : une force de communication, de métamorphose, de symbiose avec la nature; tout comme dans les histoires d’Ovide, Gwaldys, c’est son nom, se mue en une bête formidable car exister dans ce qu’on lui impose est devenue trop insoutenable même si elle continue de faire semblant pour ne pas briser la fausse harmonie du rôle de princesse qu’on voudrait lui faire porter  :

« J’entrerais dans le monde intacte encore, avec l’illusion d’être inébranlable, que le monde est à la fois immense et minuscule, qu’il se résume à moi, à ce que je peux entrevoir de lui, des routes, de l’aventure ».

Cette opposition entre les deux voix, une qui se raconte dans ses secrètes espérances et l’autre, didascalique qui hérisse dans « un cri rauque, éternel, sauvage », les traces ondoyantes d’une parole libératrice et tangantielle, cette opposition donne à l’écriture l’impression d’un vertige resté planté au sol. Le dernier texte de ce triptyque, Carosse, évoque cette fois l’histoire d’une mère dépressive, Morgane, qui passe sa vie à dormir… Elle vit avec sa fille, une jeune collégienne. Dans cette dernière partie, le lyrisme cruel de Pauline Peyrade vient corroborer la volonté de se posséder, de se faire maîtresse de son destin, volonté qu’exprimaient les deux figures féminines des autres parties du triptyque. Cette volonté confrontée à l’échec du dialogue et au désespoir s’échappe dans un chaos démesurée, et cette femme tout comme les sorcières décrites dans les textes antiques, devient dans sa croûte exfoliante et souterraine, l’image même du désordre en même temps que la promesse d’un renouveau par la dépression magique qu’elle ose opérer et les interdits qu’elle piétine. Ainsi, entre la description d’une grande complicité mère-fille entamée par le passage à vide de la mère se lit, encore dans cette voix didascalique, un malaise brutal, obsessionnel, une vie qui ne progresse plus, bientôt engloutie dans un délire de destruction.

Par son tripytique, Pauline Peyrade redonne une forme et une consistance à des femmes qui ne parlent plus, elle dissèque leurs corps et leurs pensées pour en détruire l’apparente « beauté » révoltée, et pourtant par cette dissemblance entre leurs corps et l’impétuosité bestiale de leurs instincts de survie poussés à un épuisement fractal jusque dans l’écriture, le texte nous révolte parce qu’il interroge avant tout la monstruosité de nos préjugés et qu’il nous conte nos propres échecs et nos propres incertitudes… et tisse sur nos représentations mentales et sociales fantasmées, les fils d’or nécessaires de la littérature pour en découdre d’avec le réel.

Raf.


A retrouver sur l’écho des planches un entretien avec Pauline Peyrade enregistré le 19 juillet 2019 à l’issue de la mise en lecture de ce triptyque, Portrait d’une sirène, à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon à l’occasion des 46 èmes Rencontres d’Été 2019

D’AMOURS de David Léon (rentrée littéraire 2019, éditions espaces 34)

Le texte vient de paraître aux éditions espaces 34. Il sera mis en voix par David Léon et Marie Trezanini le 11 octobre prochain à la Maison de la Poésie de Montpellier. 

Chaque poète explore à sa façon le sentiment amoureux, en décrit les empêchements ou les jouissances. Le poète lyrique raconte ce qui fond dans son corps, le poète lyrique traverse toujours un paysage où le bruissement des branches cache des tremblements secrets, le poète lyrique souffre encore de ce qu’il ne parvient pas à dire, ou à se faire aimer. David Léon dans la fantaisie sauvage de son nouveau texte parvient à dépasser ce qui habituellement dans la poésie incarne l’amour : les mots ne sont ici ni le flux d’une promesse ni le reflet d’une turbulence ; plus encore ils ne sont pas des échappatoires pour faire comme si l’amour pouvait inventer un monde, nous emmener ailleurs. Peut-être et surtout les mots ne sont pas crus comme pour nous faire croire que l’amour serait quelque chose de physique et encore moins mystiques comme pour nous amener à considérer que l’amour serait quelque chose d’insaisissable ou de furieusement passager. D’amours évoque des amours plurielles qui se conjuguent à travers différentes voix : une voix féminine, une voix masculine et une sorte de présence irritante.

Irritante parce qu’elle délaye de la sensualité et de l’orage, irritante car elle raconte ce qu’il y a entre la pensée et le corps : elle explore « l’oubli de [notre] corps d’enfant » (p. 32) dont l’angoisse la plus intense est de laisser partir ses parents (même pour une journée) et de ne pouvoir manifester ce manque que par des pleurs ou des cris. Cette peur de voir les choses disparaître et surtout cet impératif de vivre dans la fulgurance, sans réfléchir, sans prendre de recul, sans se prendre la tête, c’est peut-être cela « l’oubli de [notre] corps d’enfant » que l’enivrement amoureux réactiverait par bribes. Ce nouveau texte de David Léon dans sa construction évoque précisément une relation amoureuse qui se construit dans un espace autre que celui que nous pensons connaître, un espace où l’on sent que la peur si étouffante du manque nous accable et que l’on se raccroche [tant que l’on nous le permet] à tous ces « moments simples » (p. 32) qui font de l’amour une rassurante explosion.

Les voix qui se racontent dans ce texte ponctué par les promesses et les caresses se livrent à ce que leurs corps doit dominer : la passion ne peut se vivre en pleine lumière, même « le soleil déclive encore les toits de la ville sous les persiennes » (p. 25) comme s’il voulait laisser aux amoureux l’horizon feutré dont ils ont besoin pour se parler, pour transpirer, pour s’apaiser. Car c’est aussi ce qui fait l’épaisseur de ce texte : le poète nous fait traverser une forme dont les contours ne sont pas très bien définis, une forme qui se construit sur une intimité inachevée, fugace, évanescente. Car en toile de fond, par des descriptions exotiques ou des indications géographiques succinctes, on comprend à force de lectures que l’on se situe dans un pays où la loi est empêchée d’amours, c’est peut-être l’histoire même de quelqu’un qui voyage dans un pays étranger et qui tombe amoureux ou amoureuse : en tout cas c’est une histoire fondamentale de deux personnes qui ne sont pas maîtresses de leurs destinées et que le désir cloue au sol…

D’abord ce sont les mains (p. 11) qui coïncident et se serrent dans les rouleaux des vagues puis ce sont des rendez-vous où à chaque fois un peu plus tu te sens libre au point de bientôt te confier sur tes propres failles, sur ce que tu as vécu ; puis ce sont des nuits sans sommeils, des rires, de la complicité… Entendre la respiration, se laisser prendre par la vibration de sa voix, de sa voix douce ou rassurante et puis la voix encore dont la jouissance ou les larmes auraient brisé la prestesse : « une corde brisée comme la voix du désir » (p. 17). En fait, ce qui est puissant dans ce texte hors-norme, c’est la façon dont il parvient à nous rentrer dans la peau, à infuser en nous comme une sorte de chaleur (expression employée p. 23), celle-là qui nous fait revivre toujours cette joie secrète, cette palpitation de la rencontre amoureuse, cet ébranlement de tous nos sens qui peuvent s’effondrer à la moindre contrariété, au moindre empêchement, et puis toujours cette pudeur, ce corps qui nous empêche pleinement de nous abandonner, de nous offrir.

Les voix en cela traversent nos souvenirs et les empreintes sauvages de notre désir, de cette volonté de nous fondre dans l’autre et d’emprunter à son corps le suc essentiel pour survivre (p. 27). En même temps, les voix sont le reflet de notre inquiète sollicitude qui nous fait toujours nous méfier de l’amour, de ses conséquences sur notre corps, nos sentiments, notre vie. Ces voix sont aussi celles qui s’interrogent sur où en seraient nos amours et qui chercheraient à en percer l’insondable alchimie :

« je te dévoile tu me dévoiles c’est si énigmatique pour moi d’aller vers toi pourquoi je suis si amoureuse comme ça si amoureuse de toi […] » (p. 31).

D’amours est aussi et surtout une pièce où l’auteur ne met des majuscules que sur les mots ou les phrases qui expriment quelque chose que l’on veut accomplir, de l’enthousiasme qui nous échappe et qui finit par signer notre désespoir. Car quand on apprend que la majuscule en français et la ponctuation permettent de mettre en ordre, de ne pas glisser vers quelque chose de flou et d’insubordonné, la poésie, la théâtralité de David Léon et son oralité implacable organisent le texte en train de nous échapper, de nous lâcher. Il ponctue la séparation tragique des voix en superposant au fur et à mesure des séquences, des rituels amoureux inachevés, comme cette danse finale rendue impossible par la conjugaison même du substantif amour. Tout le séquençage s’éclaire enfin : si on croyait avoir assisté à des morceaux de vie, à des échanges de paroles, ces voix ne sont peut-être que des choses que l’on aurait voulu dire ou faire avant de voir l’autre disparaître. C’est là qu’on retrouve tout le projet poétique de David Léon qui s’incarne ici dans une verve plus simple, ce ne sont pas les mots qui racontent nos soupirs ou notre désespoir, mais nos gestes d’abandon et notre instinct de profusion qui racontent le mieux nos rêves désamarrés et l’errance irréductible de nos corps sans voix

A lire absolument !

Raf.

Pensées sauvages sur le nouveau roman de Michel Houellebecq, Sérotonine

paru chez Flammarion en janvier 2019

Je n’ai pas encore lu beaucoup de romans de Michel Houellebecq, aussi, ce que je lis apparaît comme totalement nouveau, quoique dûment inscrit dans une littérature élégiaque que Michel Houellebecq pousse ici jusqu’à une absurde étrangeté.

C’est d’abord un livre sur le souvenir, sur des souvenirs qui s’élaborent et se réagencent dans un présent qui part en couille, sur des souvenirs qui vont imprimer le surgissement d’une vie inaccomplie, sur des souvenirs enfin, qui sont convoqués comme autant de rayons d’un bien-être ancien et passager. Ces souvenirs de vie évoquent les relations amoureuses du narrateur : tumulte salace ou bien idéal de volupté se déploient dans la sensualité crasse du narrateur qui se mêle insidieusement à une vraie recherche de l’agapé. Pour autant, ce roman ne revient pas sur des tranches de vie et n’essaye pas non plus de raconter une histoire malheureuse, il montre l’impuissance du narrateur face à sa propre jouissance, et c’est cette progression inexorable vers l’impuissance sexuelle et l’impossibilité de faire et refaire corps avec les autres qui est le vrai fil conducteur de ce roman.

Saint Thomas écrit que l’impuissance est l’accomplissement d’une force démoniaque, force qui s’emparerait de nous et qui se ferait maîtresse de nos pulsions. Ici, le démon apparaît comme étant les anti-dépresseurs dont les effets secondaires et indésirables échappent à l’entendement. Ce que décrit Houellebecq au delà de toute dépression, indéniablement inscrite dans un spleen très baudelairien, c’est un symptôme contre lequel la médecine ne peut rien et à laquelle la littérature romantique dénigrée par l’auteur (p. 333) n’aurait pas su apporter d’apaisement : mourir de chagrin.

La société demeure depuis longtemps très suspicieuse à l’égard de ce concept, inconcevable, cette consomption du chagrin qui empiète sur notre dignité revêt plusieurs strates qui sont toutes présentes dans l’expérience du narrateur : le burn-out et l’accumulation d’échecs personnels… Dès lors, le périple du narrateur, dans son errance périphérique ( pour lui, être simplement loin de Paris !) ne lui permet pas de trouver d’onguents qui pourraient l’aider à aller mieux. C’est la raison pour laquelle il sera le témoin de choses indicibles sans jamais s’interposer, son voyeurisme étant d’ailleurs souligné dans des récits parfois dégueulasses quoique subtilement outranciers !

Mais le témoignage le plus intéressant du livre reste celui du monde paysan face à l’ouverture de la concurrence au marché mondial. C’est là que ce roman n’est pas seulement un objet orageux et médiatiquement éphémère [toutes les chaînes d’info en ont parlé le jour de sa sortie et depuis plus rien…], c’est là qu’il prend tout son sens : le narrateur incarnait une sorte de consultant dans le domaine agro-alimentaire étant passé du privé au ministère de l’agriculture. Il symbolise une sorte de rouage invisible dont les directives internationales assèchent l’idéal paysan. Plus encore, le narrateur va être le témoin distant d’une sorte d’insurrection paysanne qui ne peut que nous faire penser à la rage des gilets jaunes que l’on voudrait malhabile et réfractaire, méprisable et impensable, mais qui n’en reste pas moins le soulèvement de ceux qui habituellement n’ont pas de « bouches », cantonnés à n’être que des petites mains. Cette jacquerie moderne enfonce un peu plus le roman dans un réel désabusé qui met parfaitement bien en abyme la situation préoccupante de nos agriculteurs. Plus encore, par son rejet de toute forme d’idéal, par son aveugle inconstance, le narrateur s’enfonce dans une certaine politique de l’autruche, en percevant tout un ensemble de dérèglements, d’exactions et de désespérances, sans jamais rien faire pour l’empêcher ou alors d’une façon tellement légère qu’il apparaît d’une naïveté presque enfantine.

Du reste, ce livre n’apporte rien d’autre que quelques rictus souverains, et son écriture nous laisse parfois pressentir une recherche d’un style qui pourrait traduire par sa ponctuation poussive, la façon dont notre société – dont les anti-dépresseurs symbolisent les émoluments ultimes – aurait tendance à « [transformer] la vie en une succession de formalités » (p. 346). Peut-être faudrait-il commencer le roman par les deux dernières pages pour comprendre cette farce que nous joue l’auteur, faisant la démonstration que le cynisme et la perversion sont les garants d’un propos libre et d’une littérature censée assainir « l’esprit petit-bourgeois » par une violence symbolique, celle de la fiction. Un moment agréable à passer donc, mais sans grande transcendance.

R.B

Bernard-Marie Koltès d’Arnaud Maïsetti paru aux éditions de Minuit en février 2018

vient de paraître aux éditions de Minuit

Koltès, écrivain

Cet ouvrage apparaît à travers sa quatrième de couverture d’un intérêt essentiel pour nous recentrer sur l’œuvre de Koltès. L’idée forte «  d’écrire ainsi cette autre vie qui s’est écrite dans ce désir de se vouloir autre et dont ses pièces portent la trace » m’est apparue comme un projet ambitieux. J’ai pu « écumer » pendant deux longues années toute la littérature critique sur l’œuvre de ce dramaturge et rencontrer déjà la pensée d’Arnaud Maïsetti, pour la réalisation d’un mémoire en 2017. Quelquefois, il m’apparaissait que la meilleure façon de connaître les ambitions littéraires de Koltès pouvaient s’esquisser dans sa correspondance : on pouvait y suivre ses différentes trajectoires dans le monde et dans l’écriture et c’est une matière qu’utilise l’auteur de cet essai. Mais cette correspondance notamment sur les dernières années de sa vie étant fort lacunaire en raison de l’utilisation du téléphone, il manquait à mes recherches quelques indices biographiques qui ont été suppléés par la lecture d’articles. Il existe par ailleurs de nombreux ouvrages qui se concentrent sur certains aspects de l’œuvre de Koltès, qui veulent y mêler outrageusement parfois sa vie en tant que succédané de son écriture, et qui palabrent pensant dire là des vérités essentielles et secrètes. A côté, il existe également des ouvrages réflexifs puissants qui cherchent à toucher au plus près de la poétique de l’auteur et à comprendre ce qui précède l’écriture et ce qui l’engendre, du point de vue de l’intertextualité, des rencontres artistiques et des expériences fulgurantes (je ne peux m’empêcher de citer l’essai de Jean-Marc Lanteri sur Koltès, En noir et en blanc)

Et puis il y a ce livre qui vient de paraître, total, insensé, écrit avec un tumulte de précautions et qui pourtant s’immisce dans la vie de Koltès pour nous en révéler les bouleversements. La grande force de cette œuvre à part entière que nous propose son auteur, c’est qu’elle se situe à plusieurs endroits.

Une biographie d’abord, elle retrace avec un souci du détail et des précisions (notamment pour ce qui est de la première partie de son œuvre de jeunesse et ses expérimentations avec le « Théâtre du Quai » habituellement peu commentés) des moments de vie, des récits de voyage et tente de traduire l’intensité créative elle-même pensée comme un idéal, un vertige poétique nés des malaises et d’une inadéquation au monde. Le souci biographique tente de saisir au plus proche l’expérience du monde que l’auteur a enduré et endossé, car c’est là une des clés incontestable pour saisir et approcher quelques traits de sa poétique.

Une œuvre critique ensuite où point sans cesse le regard vif et concis de l’universitaire qui apporte des commentaires sur la composition des fables et qui n’a de cesse de truffer ses chapitres de brillantes digressions sur la portée théâtrale, philosophique, anthropologique et politique du théâtre de Koltès, du moins ce qu’il en pressent. Cette aura universitaire est d’autant plus visible qu’on reconnaît la maturité d’un livre qui va à l’essentiel et qui cherche à tenir un propos qui parvient à dégager d’une masse documentaire, de recherches personnelles, et de travaux sur des documents d’archives, quelques paragraphes épars comme autant de morceaux de bravoure qui viennent s’harmoniser avec l’ensemble des indices biographiques.

Plus encore, cette œuvre est aussi celle d’un écrivain (Arnaud Maïsetti l’est évidemment déjà) qui ne se contente ni des traces visibles, scripturales qu’aurait pu laisser l’auteur ni des recherches de ses pairs, mais qui rehausse son travail d’une dimension de témoignages et d’interrogations qui n’apparaît pas en tant que telle dans le livre mais qu’on devine latente. Par là, il va chercher une matière invisible, celle de la rencontre, de l’autre, difficilement perceptible, celle précisément sur laquelle Koltès travailla.

De cette tripartition qui se conjugue d’un paragraphe à l’autre naît quelque chose d’incertain et de sublime : Arnaud Maïsetti est le premier à saisir avec autant de clarté à quel point l’écriture de Koltès est toujours en devenir, qu’elle semble se nourrir des écarts et des échecs, des rencontres et des désaccords, de la première à la dernière œuvre [de 1969 à 1989]. C’est là le fil conducteur de son ouvrage qui se fait à la fois genèse et apocalypse de l’écriture, de sa matière, des différents patronages, compagnonnages à laquelle elle emprunte quelques inclinations. Cet ouvrage rend compte de la manière dont les tâtonnements, les errances et les désirs inachevés ont permis de l’originalité de l’écriture de Koltès et sa puissance terriblement achevée et inapaisable.

Le plus impressionnant dans son travail et ce qui le rend unique et nécessaire, c’est qu’Arnaud Maïsetti parvient à évoquer toutes les œuvres du dramaturge : pièces de théâtre, productions destinées au cinéma, productions romanesques, les entretiens qu’il s’acharnait à réécrire, autres œuvres critiques, traductions, adaptations et surtout les esquisses et les œuvres inachevées… C’est là que la biographie rejoint la rigueur d’un essai ardent en insistant sur le statut de chaque œuvre, en précisant les liens qu’elles entretiennent entre elles. C’est là qu’on pressent dans la lecture un regard critique très ouvert qui n’impose aucune grille de lecture aux œuvres et aux situations vécues mais qui les évoquent tout en ligne de fuite.

Cette composition en ligne de fuite permet de mieux souligner les contradictions et les contritions de l’auteur et de comprendre sa solitude et sa marginalité non pas comme les avatars d’une mondanité bobo, mais comme des choix douloureux esquissés par un besoin vital d’écrire. C’est cette composition qui permet à l’auteur de proposer un ouvrage singulier, à la croisée de divers objectifs et de perspectives tangentielles, les faisant dialoguer parfois jusqu’à les confondre dans une langue douce et inquiète, toujours mesurée et jamais hermétique.

En même temps, Bernard-Marie Koltès recherche à pénétrer au plus près l’onirisme secret de l’œuvre, à saisir cette protase si majestueusement brisée de l’écriture des pièces qui part d’un endroit pour aller ailleurs, sans jamais qu’on puisse en retracer avec certitude les clandestins cheminements. A cet égard, Arnaud Maïsetti se pose en expert insatiable dans l’exploration des lignes de fuite koltésiennes. En cela, sa perception de l’œuvre ne force pas le passage à des interprétations outrecuidantes ; c’est justement cette pudeur qui fait la grande intelligence de l’œuvre et qui rend sa lecture plutôt accessible, surtout pour quelqu’un qui voudrait s’initier à cet auteur. Plus encore, du point de vue de l’histoire littéraire, l’auteur nous propose les fragments d’une époque encore présente et n’a de cesse de resituer chaque questionnement de l’auteur dans les questionnements intellectuels de ses contemporains.

Aussi, en faisant le choix de publier cet ouvrage, les éditions de Minuit publie là leur première œuvre critique sur Koltès avec la même jaquette que celle de leur auteur mythique. Cela donne une légitimité incontestable à l’œuvre et la hisse à juste titre au statut matriciel d’une approche essentielle, renouvelée, qui loin de succomber aux fantasmes et aux légendes, tente de redonner avec lucidité à Koltès ce qu’il est entièrement, furieusement même : un écrivain.

Raf.

De Terre de Honte Et De Pardon de David Léon : Regard sur le livre

Paru aux Editions espaces 34 en Janvier 2018

Lire pour pardonner, écrire pour mettre à nu

Ce livre appartient à un cycle de plusieurs œuvres qui évoquent une destinée familiale et traduit l’écriture comme une expérience sacramentaire, comme une nécéssaire eucharistie. Il faut ainsi montrer et découvrir de son suaire dans une sorte de grand retable, la profusion d’une vie ancienne et douloureuse. Ce retable, c’est l’œuvre littéraire elle-même, sculptée à vif dans la tourmente et l’oubli, dans l’imaginaire le plus insatiable, aux sources littéraires les plus fécondes de la Bible à William Faulkner. Cette filiation de la pièce aux sources originelles entre autres références que peuvent constituer la Bible et Faulkner, lui donne véritablement la fonction d’une ordalie. Car ce qu’interroge avant tout ce texte au regard de cette filiation, c’est la question de l’innocence et celle de la culpabilité comme une épreuve individuelle, une recherche de soi.

Chaque récit, chaque réminiscence, chaque parole que propose le texte est mené dans son rapport le plus intense à l’écriture littéraire elle-même, dans son expérience la plus inouïe, celle de lire pour pardonner. C’est-à-dire que les mots qui pardonneraient ne seraient pas ciselés dans la matrice de nos propres mots mais dans les mots qui nous traversent et dont nous retenons par bribes l’essentielle vérité qui nous contient. En cela, on peut supposer que ce livre se situe dans le sillage de Un Batman dans ta tête et Sauver la peau. Dès lors, l’écriture concentre un aspect auto-fictif en quelque sorte, autobiographique si l’on veut mais ces deux termes forgés et forgeant délimitent et définissent peu ce qui est à l’œuvre dans De terre de honte et de pardon.

Comment appelle-t-on une œuvre où les mots parlent à la place des mots, en dehors des mots et où l’écriture raconte un palimpseste indécent, où les mots des œuvres citées du carnet d’enfant et d’adolescent se mêlent et se superposent aux mots du poète ?Comment peut-on définir une œuvre qui emprunte dans son sillage aux plus grandes pulsions romanesques comme le travail sur l’hérédité ? Comment peut-on comprendre le travail enfoui d’un texte qui reflète tous les grands questionnements de chaque individu sur le genre, le rapport à la mère, le conflit avec la figure paternelle, l’expérience de la mort, l’insidieux brisement de la culpabilité et le peureux feston du pardon ? Comment enfin interpréter cette œuvre qui essaye de montrer que malgré le pardon, malgré une harmonie renaissante où l’on entend des oiseaux piailler et roucouler avant de disparaître (p. 44) partant d’une atmosphère serrée et hivernale, « sépulcrale » où « l’oiseau s’est tu » (p. 11), que malgré cela encore le chaos demeure toujours aussi irréfutable ?

Comment et peut-être surtout pourquoi essayer de mettre des mots sur une expérience de lecture aussi déroutante que celle d’un tel poème en fusion qui nous titille par mille anicroches ?

En réalité, la seule chose que l’on puisse faire lorsqu’on cherche à trouver un sens à l’écriture, c’est de se laisser prendre par le dispositif de voix qu’elle engendre, la voix d’une tradition biblique et ses multiples ramages dans la littérature et l’imaginaire collectif à laquelle se muerait une voix sans réel ancrage, errant au gré des souvenirs, reflétant la douleur et la violence comme un fanal au murmure aiguë déploierait son plus imperceptible crépitement du plus profond de la nuit, quand les mains deviendraient le créateur d’une nouvelle espérance, la naissance peut-être même de toute écriture littéraire. Ainsi, ce qui émerge de cette œuvre, c’est peut-être le rapport de l’enfant face à la terreur que lui inspire les récits bibliques (les épisodes du Jugement de Salomon, de Caïn et Abel sont entre autres convoqués) à laquelle s’ajoute la découverte de la Littérature qui a trait à la vie dans son aspect le plus farouche et le plus inconsolable. A ces rapports de lectures qui fondent l’individu, s’adosse l’histoire, celle que porte chaque individu, de ses échecs et de ses forfaitures, qui l’étouffe et qu’il étouffe. C’est surtout en cela que l’œuvre rejoint ces grandes sœurs koltésienne et lagarcienne, peut-être dans le traitement du fait familial, du rapport de l’individu à sa famille. Il y est en effet évoqué des rapports familiaux éreintés par des non-dits, des drames familiaux racontés avec la pudeur d’un poète qui n’abandonne pas l’espoir de dépasser la honte et l’humiliation originelle qu’il éprouve. La description des faits précis lui appartient et au fond elle importe peu. Le plus important est dans le souvenir qu’il en donne au lecteur, un souvenir qui est toujours une forme de rédemption, qu’il traduit dans son écriture furieuse de silence et d’apaisement. Car si David Léon écrivait véritablement son histoire, cela ne ressemblerait pas à l’œuvre qu’il nous offre ici qui n’est ni une confession, ni un récit, ni un poème, ni même un exutoire, mais une pièce terriblement théâtrale dans le rapport intime qu’elle tisse avec son auteur et qui est au centre des écritures contemporaines de notre siècle. Terriblement mystérieuse aussi comme si un être était capable d’interagir avec sa propre voix, dans un dialogue éternel avec ses souvenirs et ses offices : lire pour pardonner et écrire pour voir, pour mettre à nu… C’est ce que que la mère dans son infinie grandeur (dédicataire du livre) aura perçue depuis bien longtemps dans l’âme de l’écrivain qu’elle appelle de ses vœux :

« Tu nous avais mis nus devant Tes yeux depuis longtemps. Et Tes déclarations d’amour et Tes déclarations de guerre et Tes verdicts ou Tes menaces qui durent depuis longtemps au vieux pays. Et Tes encouragements et Tes exhortations et Tes prières ou Tes paroles en crise. Et tes naufrages Tes décapitations. Tes morts et Tes baptêmes. Tu nous avais mis nus devant tes yeux depuis longtemps »

Les italiques sont censées nous indiquer un emprunt dans le texte mais de nombreuses italiques apparentées à des emprunts n’en sont pas. Alors au fond, quel que soit l’auteur de cette énumération, je l’ai « recopié » comme cet acte insensé qui traverse toute l’œuvre, recopier comme une trace de notre lecture, comme une trace imprégnée de notre vie et de notre ivresse… offerte à la multitude en rémission des péchés, vous ferez cela en mémoire de moi…

Le texte a déjà fait l’objet de deux lectures, à la Baignoire de Montpellier en janvier 2017 et à Théâtre Ouvert en novembre 2017.

Pour aller plus loin sur l’auteur :

Un entretien à la radio l’écho des planches réalisé par Raf en juillet 2017

Un article de Raf sur I/O à propos du travail de l’auteur

Une chronique sur le livre La Nuit, la Chair sur la radio Trensistor