Echos Ruraux par la Cie Les Entichés

Jusqu’au 24 Juillet à 10H00 (les jours pairs) au Théâtre du Train Bleu dans le cadre du Festival d’Avignon OFF

Une indignation essentielle

En France, un agriculteur se suicide tous les deux jours. C’est 20 à 30% de plus que dans les autres catégories socio-professionnelles. C’est d’ailleurs la seconde cause de mortalité dans ce milieu, après le cancer.

Ces chiffres effarants, on les connait. Ils résonnent avec des mots comme “crise du lait”, “importations”, “passage au bio”, “économies locales et circulaires”, “baisse des prix du marché”. Ils impliquent aussi souffrance animale des bêtes élevées, et souffrance psychologique des agriculteurs. Ils appellent aussi avec eux les thèmes traditionnels de “montée du FN dans les campagnes”, “baisse des services publics”, “désertification rurale”, “centralisation et concentration dans les villes”…

Alors comment parler de ça ? Au théâtre, au plateau, comment faire parler ces sujets de manière claire mais pas démagogique, de manière frontale mais pas simpliste, de manière douce mais révoltée ? C’est le pari que relève la compagnie des Entichés avec cette nouvelle création.

échos ruraux

Source Facebook de la Compagnie les Entichés

Comme pour leur précédent spectacle, Provisoire-s, l’équipe artistique est partie chercher les mots sur le territoire, sans idées préconçues, en essayant de s’imprégner, de comprendre, sans juger, en évitant absolument une posture de bobos parisiens revenus en ruralité pour crier un discours convenu et préparé sur les places publiques. Grâce à des entretiens, à des ateliers, ils réunissent un matériau riche, nuancé, complexe, qui leur permet de créer un spectacle en fictionnalisant un cadre narratif dans lequel viennent s’inscrire toutes les individualités diverses rencontrées.

On suit donc le parcours d’un jeune agriculteur qui reprend la ferme familiale, de sa sœur partie à Paris qui revient un peu plus étrangère à chaque jour, de la grand-mère inquiète et perdue dans un monde qui ne l’inclut plus, de l’aide-soignante qui prend soin d’elle tant que son poste est financé par la communauté de commune, du néo-rural qui quitte une vie bien rangée pour essayer de faire du maraîchage autrement en retournant à la terre, de l’assistante sociale dépassée qui fait de son mieux pour inventer des solutions, du maire qui s’épuise à vouloir faire revivre son village… et toute une autre galerie de personnages.

Incarnés avec humour par une bande de jeunes comédiens, ces personnages sont saisis en actes avec une justesse qui ne tombe pas dans la caricature et évite toujours la simplification du propos. Sans jugement, on assiste au dérèglement d’un monde qui court à sa perte et délaisse l’humain au profit de rentabilité, productivité et compétitivité. Et on comprend mieux les réactions perdues et désespérées (et donc parfois désespérantes) des victimes de ce jeu de dupes.

La colère qui explose à la fin du spectacle sonne juste. On s’indigne, on est saisis, on est empathiques. Et on se demande quoi faire de plus, de mieux, pour inverser les rapports et sortir de l’impasse. Or, peut-être que cette reconnexion empathique à ces proches-lointains est déjà un pas, une réponse, une proposition. Et pour cela, merci les Entichés.

Louise Rulh.

£¥€$ par le Ontroerend Goed

Joué à la Chartreuse de Villeneuve lez Avignon jusqu’au 14 juillet dans le cadre du Festival d’Avignon

Une immersion dans un piège

Le casino, vous y êtes déjà allés ? Vous avez déjà ressenti l’adrénaline de l’argent gagné, l’excitation du pari, les hormones dans le cerveau qui se déclenchent et désinhibent ? Vous avez déjà expérimenté la manipulation douce de charmants courtiers qui délicatement vous encouragent à prendre de plus en plus de risques ? Vous avez déjà eu des gains progressifs qui deviennent exponentiels et gonflent gonflent gonflent ? Vous avez déjà connu l’explosion de la bulle qui vient de gonfler, sa déflagration, la violence de sa destruction ? La perte de l’argent facilement gagné ?

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£¥€$ © Christophe Raynaud de Lage

Dans £¥€$, vous êtes banquiers. Vous êtes la banque d’un pays. Votre mise de départ ? La monnaie dans votre poche, transformée en millions par la magie du théâtre. Le terrain de jeu ? Le marché de votre pays, à votre table, ensuite mis en concurrence avec les autres tables/pays. Les règles ? Simples, des simples jeux de dés de casino : pariez peu, gagnez peu mais avec beaucoup de chances de succès. Pariez beaucoup, gagnez énormément, avec de plus grandes chances d’échec. Des problèmes de liquidité ? Pas de problème, vous pouvez emprunter à l’Etat. A taux nul. Ou à une autre banque, à qui vous prêterez aussi, d’ailleurs, puisque tout repose sur la confiance.

Alors on a beau avoir conscience de tomber dans un piège, l’immersion est plus forte : l’excitation de la musique, du jeu, des comédiens, des beaux habits, du brouhaha, la conscience du jeu. On oublie peu à peu la mise en abîme, d’ailleurs on ne comprend pas réellement les enjeux et les stratégies économiques que l’on applique. On comprend seulement qu’elles sont appliquées, à une toute autre échelle, tous les jours à chaque minute sur les bourses de toutes les grandes villes de ce monde capitaliste financier mondialisé dans lequel on vit. Et on effleure du doigt une petite pensée, qui, en glissant dans notre tête, provoque un frisson dans le corps entier. Peut-être que, eux non plus, ils n’y comprennent pas grand-chose après tout. Peut-être que, eux aussi, ils se font entraîner plus loin que ce qu’ils n’auraient pu imaginer. Peut-être que, eux aussi, ils prennent des risques toujours plus grands en oubliant toute conséquence, juste pour voir ce que ça fait. Peut-être que, pour eux aussi, c’est un jeu dans une grande pièce de théâtre.

Alors le spectacle ne dit pas quoi faire pour éviter ça. Ne donne pas de solution, ni d’analyse plus profonde ou de paratexte dans ces jeux dans lesquels, malgré tout, le spectateur-joueur est un peu novice et manque donc parfois de contexte politique pour comprendre la profondeur de la proposition artistique qui est faite. Mais le processus est efficace pour faire mesurer la légèreté, la frivolité, et le grand degré de cynisme nécessaires pour participer à ce gigantesque jeu de dupes fictif, l’économie mondialisée.

Louise Rulh.

L’amour vainqueur d’Olivier Py

Joué jusqu’au 13 juillet au Gymnase du Lycée Mistral, dans le cadre du Festival d’Avignon

Une épopée inquiète et envoûtante

Olivier Py propose cette année au festival une pièce d’une grande beauté, inspirée de l’univers des contes de Grimm (le texte est paru aux éditions Actes Sud-Papiers dans la collection Heyoka jeunesse en Mai 2019). Il s’agit d’une forme d’opérette, aux traits parfois burlesques mais qui comme toujours chez l’auteur revêt une grande dimension métaphysique et est ponctuée de bouffées lyriques. La trame en est simple et l’exécution prodigieuse : les interprètes sont de formidables acteurs et savent parfaitement incarner l’épaisseur narrative des personnages du conte, et en même temps ils savent endosser ce souffle mélancolique et parfois ténébreux qui donne à la pièce toute sa force d’abandon. Car la pièce évoque en quelque sorte des personnages qui se dépouillent de leurs attributs : elle suit le parcours d’une princesse déchue capable de survivre dans un monde hostile, mais aussi d’un prince devenu roi qui a jeté sa couronne et qui vit terrorisé par l’image de couard qu’il pense renvoyer aux autres, et ces deux êtres aux destins tragiques sont liés par une histoire d’amour indissoluble. Le hasard de leurs rencontres et de leurs longues et laborieuses retrouvailles est à combat à mener contre la guerre incarnée dans la pièce par un général sans scrupules figuré comme un ubuesque potentat. On trouve également un jardinier forcé d’abandonner sa passion car la guerre a tout brûlé mais qui reste un messager de l’espérance ou encore une fille de vaisselle prétendument laide qui rêve d’aventure et d’aller sur la mer et qui finit par abandonner son tablier. Cette pièce, au delà de son adresse à un jeune public propose la vision d’un monde idéal, ou en tout cas d’un monde dans lequel on croit à l’idéal qui nous traverse, et ce même si la souffrance nous fait parfois douter, un monde où le théâtre et la musique sont une force vive, un miracle éternel face à la brutalité et à la destruction.

Olivier Py parvient à travers la construction de ce monde idéal ballotté par les vicissitudes de la guerre et la cupidité des hommes à fabriquer un idéal poétique et humaniste où l’homme peut conduire sa propre destinée. La scénographie avec les grilles piquées d’ampoules le met parfaitement en évidence, car elle figure tantôt un monde étiolé et stérile par des nuances plus sombres et une musique plus orageuse, et tantôt un monde plus lumineux comme tapissé d’étoiles, autant de repères pour avancer malgré l’obscurantisme. D’autant que l’utilisation de ces grilles en fer évoquent non pas du construit car elles sont techniquement utilisées comme fondement du béton armé : elles évoquent dès lors les traces de quelque chose qui est sur le point d’être construit, un étayage qui n’existe pas encore dans sa verticalité et son oppressante historicité, un monde qui est aussi fragile que mouvant, parce qu’en éternel recommencement dans l’œuvre d’art. On reconnaît là d’ailleurs la finesse du travail de Pierre-André Weitz, qui dans chaque mise en scène d’Olivier Py, qu’il s’agisse d’une petite forme ou d’un projet d’envergure, sait positionner l’espace scénique pour qu’il mette en évidence l’idée que chaque personnage se fait de l’infini, l’infini étant ici un jardin luxuriant qui n’est pas sans nous rappeler l’Eden. L’espace scénique se dévoile ici en un infini de simples tréteaux qui permettent de traverser différents paysages, même les plus dévastés, en combattant sans cesse leur aspect désespérant et farouche par la magie brute et pure de la théâtralité.

C’est là que la pièce d’Olivier Py dépasse le cadre du conte ou même de l’opérette en offrant au spectateur une sorte d’épopée inquiète, où tout ce qui vit peut être détruit, et renaître, même difficilement. La pièce délivre sans dogmatisme la vision d’un monde où l’homme peut détruire la nature par la puissance de ses armes, mais la faire resurgir par ses souvenirs, son imaginaire et son impatience. Le personnage du jardinier est en cela d’une très grande puissance, car même lorsqu’on lui demande de fleurir un mariage, et qu’il déplore la destruction des fleurs, il est prêt à en fabriquer avec des morceaux de chiffons et de vitraux cassés. L’Amour vainqueur possède davantage quelque chose d’envoûtant, une sorte de candeur dans l’écriture dont la musicalité est renforcée par l’utilisation de l’alexandrin et encore plus fortement ancrée par les parties chantées. En effet, Olivier Py propose une écriture pulsatrice où chaque épisode s’enchaîne pour laisser place à de nouveaux enjeux. Et le fait pour Olivier Py d’avoir composé la partition musicale donne au chant une sensation d’immédiateté et de spontanéité, sensation qui est de plus en plus prégnante et jouissive au fur et à mesure que les spectateurs voient les interprètes jouer de tous les instruments, chanter et jouer la comédie. La musique apparaît donc comme une ordalie qui pose un contexte avec l’entrée en scène des personnages dans un tempo plutôt cadencé, en passant par des notes plus troubles jusqu’à vaincre toutes les épreuves et rejoindre une mélodie effrénée, comme une ode à la joie…

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L’Amour Vainqueur © Christophe Raynaud de Lage

La fable recoupe tous les éléments d’un conte, en repoussant sans cesse les frontières du récit et en l’ouvrant peu à peu par les intermèdes musicaux et les chants, a quelque chose d’insaisissable, car les effets du malheur sur les personnage sont très vite relégués ; les malheurs ne les affectent pas, mis à part le prince persécuté par sa culpabilité et sa honte d’avoir abandonné ses hommes pendant une bataille, trompé par les récits fallacieux du général qui veut anéantir ses ambitions humanistes. Les autres personnages et notamment la jeune fille, admirablement bien incarnée par Clémentine Bourgoin, ont une parole qui s’adresse à ce qui en eux continue d’espérer et de voir en la vie, une inépuisable source d’étonnement. Car c’est en allant par delà la catastrophe, en n’étant jamais effarouchée mais toujours radieuse, que la jeune princesse donne à la pièce son accent si merveilleux. La princesse devient une sorte de vigie, et même depuis sa tour et lorsqu’elle subit son emprisonnement, elle continue de chercher les traces de la vie au dehors et de tâtonner dans les ruines pour se ressouvenir de son amour et de la beauté de la nature. Elle est ce par quoi tout advient, une figure féminine troublante et admirable, impérieuse dans sa légèreté, elle donne à la pièce un je ne sais quoi de sublime, tant son personnage traverse la violence sans éprouver le moindre renoncement…

Bref, Olivier Py nous offre encore un grand moment de théâtre, qui nous persuade encore davantage que le théâtre est la seule chose qui peut nous sauver de tout !

Raf.

On est sauvages comme on peut par le Collectif Greta Koetz

Vu au théâtre des Doms, spectacle joué jusqu’au 27 juillet à 19h40

Bienvenue à table !

Au repas des invités vous êtes tous et toutes les bienvenus ! Thomas et Léa nous accueillent, enthousiastes à l’idée de recevoir à nouveau du monde aujourd’hui que Thomas va mieux, qu’il est presque… guéri. Le public est accueilli au même titre que Marie et Antoine pour partager un repas, revenir à un état de sociabilité, pour un homme dont on comprend qu’il a perdu toute habitude et toute facilité de connexion avec les autres. On comprend rapidement que leur cellule de couple s’est isolée, s’est déshabituée aux relations humaines normales et saines, suite à un probable burn out de Thomas. Ils sont ravis de retrouver un peu de chaleur humaine, par le couple invité et la présence du public, et le début du spectacle s’écoule dans un espace drôle, léger, frais et dans lequel on sent pourtant affleurer des situations de gêne extrême, de malaise drôle et décalé dû à cette distance bizarre d’un couple isolé depuis longtemps qui a oublié comment marchent les relations humaines les plus simples.

Un couple isolé… Et pourtant jamais seul, puisqu’il y a une troisième cellule, un homme seul, muet, mais toujours présent, qui vient jouer la bande son de leurs vies. Pas ignoré par les autres, pas non plus pris en compte, il est le témoin muet et central du jeu des conventions qui s’exerce entre ces deux couples réunis autour de la table. Car c’est au fond ce qu’interroge ce spectacle : une observation des conventions sociales, polies, lissées. Ce vernis est interrogé de trois manières différentes au fur et à mesure du spectacle : d’abord par la présence de ce personnage présent, muet, phare et roc autour duquel s’agitent les personnages en tous sens. Il marque un bloc dans l’espace autour desquels on voit s’agencer les rapports humains entre les deux couples.

Mais aussi par la présence et l’inclusion du public. Fi du 4ème mur, le public est là comme un invité au même titre que les autres. Seulement c’est bien connu, c’est le public qui continue à faire exister un 4ème mur même quand les artistes le détruisent. C’est le public qui se croit invisible, qui se croit masse collective anonyme, qui se croit regard omnipotent qui a tous les droits puisqu’il est hors du cadre de la narration. Or, ici… La prise en compte directe et complète du public est un mécanisme qui fait exploser le vernis. Si chacun des membres individuels du public était invité en son nom à manger chez des amis, la violence et le haut degré de gêne qui se dégage des relations étranges de ces deux couples l’impacterait tout autant que ces pauvres personnages englués dans les conventions sociales de la politesse. Mais en tant que collectif, le public est impoli, sans filtre, sans limite : il rit aux situations gênantes, il marque son extériorité, il souligne les bizarreries des autres qu’on aurait préféré faire disparaître. De ce fait, et puisqu’il n’est pas ignoré par les comédiens, pour qui le mur n’existe pas, puisqu’il est introduit dans l’espace intime du dîner, puisqu’il est présent à cette table, sa présence et ses réactions soulignent avec violence et beaucoup d’humour en même temps le décalage avec les normes sociales et de politesse qui régissent les relations entre les êtres humains adultes et civilisés.

On est sauvages comme on peut / Théâtre National Wallonie-Bruxelles / Théâtre des Doms Avignon OFF 2019 © Dominique Houcmant – Goldo

Le spectacle ensuite interroge ces conventions sociales par un troisième moyen : en les faisant disparaître, complètement et absolument, dans la deuxième moitié du spectacle, en s’agitant dans tous les excès pour faire tomber les couches successives de vernis accrochées. Paradoxalement, c’est le personnage muet, jusqu’alors garant-témoin de ces relations codées, qui fait bouger les lignes le premier. Un premier geste absurde, et c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase (c’est le cas de le dire) : les comédiens rejoignent le public dans cette liberté complète donnée par le théâtre, ils se libèrent du monde humain de la vraie vie et entrent dans la farce, l’absurde, le grotesque, bref le spectacle vivant. Finies les conventions, les politesses, le fait de se surveiller soi-même en permanence pour ne pas gêner les autres ou vivre la Honte par le regard d’autrui. Comme le spectateur protégé par son statut de public, les comédiens protégés par le statut des personnages qu’ils incarnent deviennent à leur tour des êtres agissants sans aucun filtre. Explosion du “ça” freudien, fin des filtres humains. La moindre pensée, qu’elle soit trash, pornographique, violente, cannibale, monstrueuse, qui peut traverser la tête d’un adulte civilisé sans être mise en pratique est à présent immédiatement exécutée. Stop aux limites psychologiques, stop aux choses raisonnables, stop aux cheminements logiques et rationnels dans la narration.

Le vernis explose, et laisse voir la sauvagerie, qui renvoie alors le public qui était jusqu’alors impoli mais raisonné face à l’étape ultime de ce processus qui consiste à effacer les filtres de la sociabilité, l’amenant à se poser cette question : et moi, ma sauvagerie, elle s’exprimerait comment si je la laissais libre de s’exprimer absolument pleinement ? Si j’allais au bout de ce chemin ? Nous aurions des surprises sans doute. Expérience incroyable donc que la traversée de ce spectacle si intelligent, si drôle, et si bien mené et joué. Exaltant, fin, profond aussi et très intense. Alors que vive la sauvagerie : après tout… On est sauvages comme on peut.

Louise Rulh

Nous, L’Europe, Banquet des peuples de Laurent Gaudé dans une mise en scène de Roland Auzet

Jusqu’au 14 juillet dans la Cour du Lycée St Joseph [Festival d’Avignon]

Puissance

Je fais partie de la génération qui n’y croit pas. Qui n’y croit plus. Qui a conscience de l’effondrement qui vient, du fait que la planète a dépassé son sursis et que l’humanité court à sa perte, menée par un projet qui l’entraîne et l’envoie dans la disparition de la civilisation que l’on connaît et que l’on a fondé. Je fais partie de la génération qui ne croit plus vraiment en la politique puisque les réactions sont toujours trop tardives. Qui ne croit pas en la démocratie qu’on nous vend et qui est revendiquée, puisqu’elle semble être dévoyée, défaussée, trompeuse, décevante. Qui regarde l’histoire et comprend que l’humanité n’apprend pas, rien, jamais, qu’elle ne progresse pas, qu’elle reproduit les mêmes erreurs, choquée par celles de la génération précédente mais prête à les reproduire aussi vite que possible et en ne se réveillant que trop tard devant la mort annoncée de ce qui la constitue. Génération traumatisée par la Shoah capable de laisser les migrants se noyer en Méditerranée.

Je fais partie de la génération qui aime le théâtre. Qui l’aime et qui y croit, en sa force effective, en sa capacité de changer (que dis-je, changer ! sauver !) le monde. Mais qui y croit avec moins d’entrain quand elle voit les publics toujours aussi peu divers dans nos salles, quand elle entend les discours convenus, quand elle voit l’entre-soi théâtral et son incapacité à atteindre les objectifs fixés il y a pourtant longtemps (longtemps avant l’arrivée de ma génération dans le milieu, d’ailleurs), de démocratisation et de décentralisation théâtrale.

Je fais partie de la génération qui a perdu espoir, n’y croit plus, ne veut pas d’enfants pour préserver la planète et ne pas prolonger un système aussi décadent et à côté de la plaque que celui dans lequel on vit. Et qui un soir, dans la cour du collège Vernet, peut réaliser que peut-être, au vu de certains éclats de ce banquet, l’espoir n’est pas perdu et l’énergie de se battre doit renaître.

Nous, l’Europe, Banquet des peuples © Christophe Raynaud de Lage

Alors oui, parfois, le texte de Laurent Gaudé se perd et s’alourdit dans du sentimentalisme primaire. Oui, parfois, les effets d’automatisme de la mise en scène de Roland Auzet deviennent trop répétitifs. Oui, parfois, le point Godwin est trop gros, trop central pour qu’on puisse se sentir pleinement intéressés par le reste du propos. Oui, la fin est naïve, un peu agaçante, oui parfois l’impression que tout cela est vain, revient, plus forte encore que la veille.

Mais le reste du temps, la puissance est le mot qui décrit le mieux ce spectacle. Puissance du poète Gaudé, puissance du texte et de la pertinence des analyses et des ponts qui sont faits entre les choses. Puissance du jeu, notamment des exceptionnels Emmanuel Schwartz, Vincent Kreyder, Mounir Margoum et Karoline Rose. Puissance de la présence simple d’un chœur chantant, d’une musique capable de naviguer de l’opéra, à la musique contemporaine, au hard métal. Puissance de la scénographie, de ces matelas îlots-refuges, de ce mur de violence et de résonances, des projections diverses et travaillées numériquement. Puissance, puissance, puissance.

Alors malgré des déceptions, des longueurs, on ressort de ce spectacle en se disant que oui, il est précieux de connaître son passé, de le comprendre, d’essayer d’en analyser des choses. Pour agir et réagir avant qu’il ne soit vraiment trop tard, que l’entrain disparaisse, que la poésie perde sa puissance. Alors espérer encore, un peu, être agissant dans cet espoir d’apprendre à faire corps, commun, à incarner une Europe qui puisse changer le cours des choses. Pourvu qu’il dure, cet espoir, et merci de l’avoir fait naître.

Louise Rulh.

Pelléas et Mélisande de Maurice Maeterlinck dans une mise en scène de Julie Duclos (Compagnie L’In-Quarto).

Vu à la Fabrica (Festival d’Avignon) le 7 juillet.

Des mots impuissants et impatients…

Après Nos serments qui était une adaptation d’un film de Jean Eustache et Mayday de Dorothée Zumstein, Julie Duclos choisit de mettre en scène un chef d’œuvre de notre théâtre [peut-être même de notre littérature], une pièce qui raconte non pas seulement une histoire d’amants maudits comme il en existe tant, mais qui fait advenir la vie de deux êtres qui n’ont pas la parole pour parler et qui doivent se taire, se taire jusqu’à l’aveu, jusqu’à n’en plus pouvoir de s’aimer en silence, dans le secret de leurs âmes inconquises. En effet, Julie Duclos choisit dans sa mise en scène de donner aux personnages quelque chose d’une placidité béate tout en faisant poindre à des moments propices, des saillies d’agressivité et de violence. Elle continue ainsi son chemin dramaturgique en travaillant sur des personnages qui n’ont pas de prise sur le réel, peut-être comme tous les êtres de fiction, mais Julie Duclos nous propose toujours une exploration dans les profondeurs de notre âme en cherchant toujours à faire émerger ce qu’on ne veut pas s’avouer, ce qui nous effraie, ce qui nous fait fuir, en convoquant le texte théâtral pour faire s’affronter les passions enfouies et les faire parler sans en juger l’exubérance.

La dramaturgie parvient à nous faire vivre ce texte en montrant les différentes émotions qu’il explore sans spectaculaire et sans spéculation. Des atmosphères musicales viennent parfois en demi-teinte éclairer certains paysages, un peu comme si elles venaient de loin, du bout du monde, renforçant davantage l’isolement de ce royaume légendaire et intemporel, enfoncé dans une forêt au bord de la mer. Si tout au long de la pièce, les personnages ne semblent pas exprimer frontalement leurs dissensions et si les comédiens traduisent cette apparente entente par un jeu mesuré et calme, c’est pour mieux faire ressortir le mystère qui nimbe tous les personnages, incapables tous autant qu’ils sont de mettre des mots sur ce qu’ils éprouvent, si ce n’est Arkel, le personnage du grand-père qui formule une très belle aporie dans ce texte face à l’agression de Mélisande par Golaud à laquelle il va assister impuissant : « Si j’étais Dieu, j’aurais pitié du cœur des hommes ».

Car ce serait précisément là le but du théâtre, susciter la pitié, non pas pour nous purger, non pas pour faire peur comme le préconise la catharsis aristotélicienne, mais pour voir en face, aussi simplement que possible, « les terreurs de la vie » selon les propres mots de l’auteur. Même si l’action des personnages se limite souvent à esquisser quelques sourires ou à essuyer des larmes, elle se situe en réalité ailleurs, dans un espace qui n’est ni psychologique, ni onirique et encore moins tapageur, mais qui fait émerger ainsi que l’auteur l’explique magnifiquement dans son Trésor des Humbles, « les traces ondoyantes d’une autre vie qu’on ne s’explique pas ».

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Pelléas et Mélisande © Christophe Raynaud de Lage

Dès lors, Julie Duclos et ses comédiens ont parfaitement su faire advenir autre chose,  en jouant sur les regards par exemple, ou encore sur les jeux de lumière dont le texte ne cesse de rayonner ou bien encore sur la touffeur de l’obscurité. En même temps, la construction du décor et l’organisation de la scène évoquent une nature luxuriante que l’on voit dans les passages filmés en forêt, nature qui apparaît sur la scène théâtrale comme délabrée et sombre, constituée d’une simple étendue de cailloux. Le château d’Arkel quant à lui est montré comme étant parfois en friche, envahi par la nature par le truchement des images : c’est un lieu des profondeurs encloses où la lumière pénètre difficilement, construit sur un réseau de grottes souterraines d’où s’exhale une odeur de mort. Le décor en deux niveaux évoque des espaces du château, et met en évidence ici la même dimension que dans le texte de Maeterlinck. On y perçoit un espace désenchanté où la magie se serait envolée, aux murs nus et austères que vient parfois caresser la lumière. On y perçoit distinctement à quel point ce château est écrasant tant la chambre de Mélisande et de Golaud paraît être une pièce bas de plafond, toute en profondeur. La toile qui descend parfois en devant de scène fait véritablement écran et donne la sensation d’une verticalité oppressante.

Plus encore, la metteuse en scène nous propose quelques résurgences à travers la projection en fulgurance d’images d’archives de notre société : naufrage, guerres, destruction. Images terribles, si terriblement « ordinaires » qu’elles lient intrinsèquement la destinée du monde à cet amour fatal, notre monde tout comme le leur, où des petites mains pourraient être écrasées comme des fleurs, où l’affirmation de sa liberté peut engendrer un bain de sang….

Car c’est aussi ce que raconte l’histoire de Pelléas et Mélisande, l’histoire de personnages immobiles, pourchassés, dont le pouvoir ne permet pas la résolution des crises, qu’elles soient politiques ou existentielles. En effet, la pièce à plusieurs reprises évoque des gens qui meurent de faim. Face à ces situations, les personnages fuient et n’agissent pas. Même Mélisande d’une certaine façon est une exilée, une femme qui ne veut pas raconter ce qu’elle a vécu, sans doute trop empennée de douleurs, comme un oiseau pourchassé qui viendrait de loin, de très loin. C’est là aussi toute la force de cette mise en scène, c’est de suggérer par petites bribes, tout cet enfermement des personnages de la façon la plus insidieuse qui soit, en témoigne cette sorte de tour de projecteurs qui n’est pas sans nous rappeler la tour d’un mirador ou d’une prison, surtout quand la lumière des fenêtres fait parfois apparaître des barreaux sur les visages, et plus encore quand la forêt en dehors des passages cinématographiques est reléguée dans une une sorte de petit carré d’arbres sans feuillages, enfoncée derrière le décor de la maison, dont on aperçoit seulement un tronc sec depuis la fenêtre du premier niveau. Cette profondeur et cette verticalité de la scène donnent l’impression que les personnages s’estompent, mais qu’ils peuvent surgir à tout instant pour s’observer et se surveiller…

La pièce se dévoile donc sans onirisme, resserrée autour de cette mélancolie brumeuse qui assaille chaque personnage, comme si la vie finalement n’était que le rêve d’autre chose, une ombre inconséquente et sans épaisseur, le rêve d’une chose qu’on ne peut étreindre, comme un corps qu’on ne pourra jamais enlacer. C’est aussi d’une certaine façon le travail que Julie Duclos a voulu mener sur ce texte, faire de Pelléas et Mélisande, des êtres qui ne fuient pas, qui ne sont pas « évanescents » selon ses propres termes. En effet, leur relation ne s’établit pas dans l’aventure, ni dans le rocambolesque mais dans le silence et l’embrassement des regards, dans quelque chose de très concret. Les comédiens marquent véritablement cette distance, ce recul des personnages sur ce qu’ils vivent, et donnent l’impression de ne pas se regarder, et même dans les scènes où ils esquissent des rapprochements, la pudeur en est si belle, qu’Alix Riemer et Mathieu Sampeur font toujours de ces minutes muettes où ils se regardent ou se détournent, de grands moments de théâtre. Et ceci est d’autant plus visible dans les passages filmés où les traits des comédiens s’enlacent véritablement dans une promesse sauvage.

Aussi, cette mise en scène de Pelléas et Mélisande, se révèle à nous avec dureté et lucidité, si bien qu’on est toujours dans quelque chose d’insaisissable, de mouvant : elle donne à entendre le tragique de la situation tout en dévoilant la beauté de leurs espérances. Elle nous permet encore de nous plonger dans nos espérances secrètes, celles qui nous envahissent parfois et qui inondent notre parole de mots lyriques et enthousiastes, si bien que Pelléas et Mélisande deviennent, car ce besoin d’identification en devient dévorant, une partie de nous, de ce que l’on est au plus profond de nous, furtifs et inspirés, impuissants mais tellement impatients de jouir de notre corps ou de notre liberté…

Raf.

Pour poursuivre la réflexion, un entretien mené par Raf pour la radio l’écho des planches avec Julie Duclos.