Grensgeval (Borderline), un spectacle de Guy Cassiers et de Maud Le Pladec

d’après les Suppliants de Elfriede Jelinek (traduit chez l’Arche en septembre 2016) par le Toneelhuis

Au Parc des Expositions d’Avignon jusqu’au 24 juillet à 18h00.

Supplier l’humain

Grensgeval (Borderline) est une partition scénique d’une incroyable richesse qui en même temps qu’elle érige des frontières permet aux danseurs d’investir un espace narratif et d’en transcender les limites. Les dispositifs vidéos de Guy Cassiers dans l’avènement et l’évanouissement de la parole des comédiens permettent de produire des images qui sont autant de silences pesants face à la respiration de plus en plus saccadée des danseurs, qui respirent autour d’eux ce qu’il reste d’air, dans l’onde menaçante qui les traversent. Entre une tragédie grecque et une performance, le spectacle se déverse dans son flot de parole pour nous montrer des personnages qui n’avancent jamais et qui sont condamnés à une errance sans fin, une traversée sans mythes et sans aventures qui la peuplerait de magie. Ici, tout n’est que noirceur, et la lumière traverse difficilement les corps dans de telles abysses.

La chorégraphie des danseurs et le crépitement des comédiens bien que séparés en deux timons, d’une part les comédiens dont la parole et le visage se superposent en un inquiétant serment et d’autre part la figuration des danseurs, messagers de l’espérance, s’adonnent à la même échancrure. Ce sont des vagues brisées que cette mer figure, des destins inaboutis et condamnés. Les personnages qui sont représentés sont rendus à cette fonction essentielle, ils figurent l’incertain et l’inquiétude. Ils sont des réfugiés précisément parce que nous ne les accueillons pas, et ce que montre bientôt Guy Cassiers dans sa congrégation d’écrans qui donnent à voir notre espace monde, c’est que le monde s’abandonne à tous les artifices sauf à la compassion et à l’amour, et qu’il ne saurait se sacrifier davantage.

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Grensgeval (Borderline) © Christophe Raynaud de Lage

Il y a dans l’atmosphère créée par Guy Cassiers quelque chose d’un tertre erratique, un espace qui se referme sur les ombres qui le peuple ou les fantômes qui l’habite. Maud Le Pladec dans son travail de chorégraphie à partir du texte d’Elfriede Jelinek a su saisir dans les mouvements et les déplacements puisés à la source d’une respiration intense et urgente, ce qui produit tel que le dirait Rilke, l’existence du terrible dans chaque parcelle de l’air. La musique qui corroie le spectacle participe de la même ardeur : définir et scander les limites de l’humain dans l’écran qui est le sien, qui l’expose aux dangers du monde autant qu’à ses plus belles déconvenues. Le monde qui est représenté est aux frontières d’un monde dont nous avons perdu toute intensité, car la fonction de cette pièce est avant tout de montrer que les suppliants sont aussi là pour nous rappeler les torts de notre histoire, d’ailleurs leurs gestes suffisent à être un réquisitoire éloquent. Ils sont racontés et le déroulement narratif des quelques comédiens qui déclinent des aspirations ou des rêves brisés mêlé à une intense chorégraphie de la douleur et de l’espérance, étreint nos imaginaires jusqu’à les rendre sensible à cette poésie décharnée mais qui puise néanmoins dans les corps et ses avatars vidéos, une grâce tragique qui tente de traduire à chaque instant la peur du recommencement.

Ce spectacle en quelque sorte, par son hybridité géniale et par le croisement qu’il opère entre le travail du metteur en scène et vidéaste Guy Cassiers et la dramaturge chorégraphe Maud Le Pladec, permet au spectateur de découvrir une écriture inédite, un texte littéraire qui se mêle à des écrans et des corps qui respirent et qui dansent, mais qui irrésistiblement tendent vers la même impuissance : celle de déjouer le destin. Car pour déjouer les destins déjà tracés, il faut faire de la politique et créer des lignes de fuite par la poésie. En cela, Grensgeval (Borderline) nous inonde par son flot incessant de noirceur et nous apprend à contempler notre misère, sans aucun pathos, simplement dans la dureté qui devrait être la nôtre face à ce sujet, car il faut apprendre à aimer jusqu’à ces beautés in-apaisantes et intranquilles pour pouvoir les combattre, sans cri et sans colère, la tête froide et amoureuse…

Raphaël Baptiste

Ibsen Huis la maison d’Ibsen dans une mise en scène de Simon Stone

d’après Henrik Ibsen jusqu’au 20 juillet dans la cour du Lycée St Joseph par le Toneelgroep d’Amsterdam

un huis-clos ouvert sur notre incomplétude

Ibsen Huis est un spectacle écrit et pensé autour de l’espace central d’une maison, tant dans sa réalisation scénique que dans sa conception spirituelle. Simon Stone choisit de nous montrer une sorte de famille à travers plusieurs générations entre les années 1960 et nos jours dans un habitacle particulier qui est à la fois une maison de vacance mais aussi un monument architectural innovant. La maison devient un lieu prégnant qui connaît à différentes époques et aux différents âges des changements et des transformations, connaissant même la destruction puisqu’elle est même reconstruite par Caroline après un incendie. L’écriture de Simon Stone n’est pas véritablement une improvisation à partir des pièces d’Ibsen dont on reconnaît plus ou moins la trempe selon sa connaissance de l’œuvre d’Ibsen, c’est une véritable transposition des thèmes des œuvres d’Ibsen dans notre présent. Les catastrophes qui sont soulignées et montrées dans un silence exutoire quittent le terrain objectif des événements pour rejoindre le plan subjectif de la vie intérieure. Ce glissement est perceptible dans l’éclatement des frontières temporelles et dans l’émergence d’une famille de plus en plus indéfinie et vidée de tout idéal familial qui engendre des catastrophes dont chacun est le responsable et qui prennent la forme diffuse et discontinue d’un passé coupable. Aussi, les différents personnages de la famille dans les différents tableaux qui sont exécutés montrent dans la première partie de la pièce, des véritables scènes d’échanges quand la maison est construite et habitée qui déjà pointent des traumatismes et des névroses enfouis quand dans la seconde partie du spectacle, la maison en construction au début des années 60 ou en reconstruction en 2016 après un incendie devient une sorte d’enfer où les masques de candeur laissent place à une réalité sordide et à des drames intimes qui sont autant de saillies vers une tragédie familiale qui plonge le spectateur dans un sentiment de malaise.

Simon Stone dans le déroulement des récits et dans l’agencement des scènes et des différentes atmosphères parvient à créer un véritable espace d’horreur psychologique dans la douceur affable d’une famille, qui concentre ses non-dits et tait ses aspirations à la pureté tout en étant exsangue et toujours-déjà condamnée à une innocence complicité.

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Ibsen Huis © Christophe Raynaud de Lage

Les itinéraires des personnages se recomposent peu à peu au regard des différents âges de la vie, partant d’une première génération de parents dont la mère Frédérique est représentée (son mari est mort), puis de leurs enfants Cees avec sa femme Johanna et Thomas son frère que sa femme a quitté, qui ont eux-mêmes des enfants Caroline, Daniël et Vincent pour Thomas et Sebastiaan et Lena pour Cees et Johanna. Il y a enfin de enfants de la dernière dernière génération Fleur, fille de Lena et Jacob son mari et Pip, fille de Caroline. Ces différents personnages sont représentés dans des récits enchâssées les uns dans les autres et chevillés au corps de cette maison. Pour figurer ces passages temporels, Simon Stone a subtilement choisi de décomposer cette maison en différentes pièces, qui par un processus de mouvement de la maison, nous permet de découvrir nombres d’espaces. La maison ne cesse de tourner et son imposante masse noire, selon qu’elle soit emménagée ou en construction et la lumière qui la pénètre s’effile mystérieusement dans un grand fracas d’arrogance. Elle traverse toutes les situations jusqu’aux plus opprobres comme des abus sexuels, se fondant dans toutes les menaces comme celle de la peur d’avouer son homosexualité à sa famille. Il y a là cette menace permanente de voir éclater ce qui ne pourra jamais éclater car les conflits sont animées et orchestrés notamment par Cees dans une terrible et candide perversion.

Au delà, c’est une histoire de pouvoir et de reconnaissance qui se dessine, des histoires d’amour et des projets aussi idéalistes que beau comme celui de Caroline d’accueillir dans des résidences de luxe à l’image de la maison reconstruite, des migrants dans un village du Danemark et de se confronter à la méfiance insipide de ses habitants. C’est une pièce qui est totalement ibsenienne parce qu’elle nous montre sans cesse des personnages confrontés à des utopies ou à des représentations idéales qui ne correspondent plus à rien et qui sont autant de délicates intentions qui vouent à l’enfer comme le dernier acte est si justement intitulé, tout ceux qui dans leurs compromissions pour conserver l’idéal de vie qui était le leur, ont choisi de se taire au lieu de produire une belle et grande révolte qui eût pu résonner à travers les différentes générations.

C’est l’histoire de lâchetés racontées dans une épaisseur épique brisée, peuplée de fantômes qui sont autant de figures venues nous rappeler nos grands torts ou nos petits travers et qui pénètrent la scène d’une obsessive désolation.

Simon Stone avec les comédiens du Toneelgroep choisi d’éradiquer toute brutalité, et de montrer une brutalité plus insidieuse qui pose la question de savoir comment est-ce que tout disparaît. Il reste que les différentes musiques qui parsèment la dramaturgie créent un espace de confrontation psychologique bientôt débordé par le réel, qui ne peut être montré qu’à travers les prismes d’artifices théâtraux. De fait, si l’histoire raconte évidemment l’histoire de vraies familles et si Simon Stone insiste pour dire qu’il y a un peu de sa propre famille dans ces récits, il n’en reste pas moins que la surexposition théâtrale de la maison et de la famille sur scène et l’appétence littéraire du texte qui trace des lignes de fuite dans l’œuvre d’Ibsen, créent une œuvre à part entière avec ses énigmes secrètes et sa fureur sacrée. Par rapport à sa mise en scène et son adaptation de Rocco et ses frères que j’avais pu voir en juin aux Célestins, on sent dans ce travail qu’il y a une rage de désespoir et de dépression, celle de l’écriture théâtrale même chevillée au corps des acteurs à qui il parle dans une oreillette pendant les répétitions. Cette façon si singulière de travailler donne un travail pénétré d’une exactitude et d’une justesse dans l’expression des émotions que le spectacle atteint rarement habituellement, en cherchant toujours à prendre de la distance même pendant que surgissent des cris ou des rixes. Les acteurs sont plus que jamais acteurs de théâtre dans l’incarnation de considérations dramaturgiques et intimes et pas dans le déchaînement de passion tel que pouvait l’être Saïgon de Caroline Guiela Nguyen. C’est ce qui donne à ce travail expérimental et évolutif cette épaisseur si lucide, qui avant de raconter une histoire et de la peupler de personnages, part d’un sentiment exact de la vie pour le détourner dans une écriture littéraire et scénique. Malgré la longueur du spectacle, rien n’est foisonnement, tout s’amorce et se construit.

Simon Stone enfin préfère à l’hystérie des défaites et des forfaitures, le silence peu à peu conquérant et impérissable de l’impossible existence d’idéaux en ce monde. Les catastrophes se dévoilent non pas pour affronter le destin ou le monde extérieur, mais surtout les êtres humains eux-mêmes dans ce cadre familial, qui peuplent la terre de vices et de lâchetés quand elles ne se construisent pas pour combattre notre propre incomplétude. C’est ce rapport si fort au présent qui fait d’Ibsen Huis un spectacle si beau mais auquel il manque encore la fureur essentielle du génie et la grâce terrible du créateur, qui n’en doutons pas ne fera que s’intensifier dans ses prochains spectacles que nous attendons avec une impatiente démesure.

Raf

Croissance Reviens dans une mise en scène d’Aurélien Ambach Albertini

Par la Compagnie Triple AAA
Une satire corrosive d’une drôlerie féroce
Très drôle, parfois provocateur, Croissance Reviens ! ne fait en rien rire sur des choses superficielles. Fort d’un texte intelligent, ce spectacle savamment rythmé et interactif, sans aucune lourdeur, constitue une satire féroce et hilarante de notre société. « Croissance Reviens ! » s’amuse des dérives de notre société capitaliste, ultralibérale, où l’argent est devenu une véritable religion, avec la sacro-sainte croissance comme seul horizon. S’éloignant de la sempiternelle critique moralisatrice de la société de consommation, du « prêchi-prêcha » insupportable, la compagnie Triple AAA fait le choix de la dérision, invitant les spectateurs à communier, à chanter et à vénérer le Dieu Argent.
La mise en scène déjantée signée Aurélien Ambach Albertini fait du spectacle une véritable messe façon show à l’américaine dans laquelle émerge un homme providentiel : la figure du « PAP’40 de l’Eglise de la Très Sainte Consommation », une sorte de gourou brillamment interprété par Alessandro Di Giuseppe. Peut-être l’avez-vous déjà croisé dans les rues, affublé d’une soutane noire, d’un pendentif en or à la gloire de l’euro. À lui seul, il cristallise toute la vacuité de notre monde, pour mieux le tourner en ridicule. Alessandro Di Giuseppe était d’ailleurs candidat aux élections législatives 2012 dans le Nord et à l’élection municipale de Lille en 2014, toujours dans le même style, sans leçon de morale, avec beaucoup d’humour. Un bouffon au sens noble du terme, comme il le revendique, de la même manière que La Boétie lorsqu’il dit : « les tyrans ne sont grands que parce que nous sommes à genoux ». Pas si insolite que cela en fin de compte.

croissance reviens

Les spectateurs de « Croissance Reviens ! » sont d’ailleurs invités à éteindre leur esprit critique, à sortir leurs téléphones, et à obéir bêtement au triptyque quasi-totalitaire « travaille, obéis, consomme ». Par une classification socio-culturelle spatiale, les riches sont invités à rejoindre le premier rang (avec leurs femmes-objets) et en une totale inversion des valeurs, ils sont présentés comme les victimes de ce monde déliquescent. Figés dans une bulle qui les protège, ils vouent aux gémonies les bobos, les décroissants, les gauchos-écolos, et stigmatisent les assistés (pauvres, étrangers, handicapés), évidemment au fond de la salle. Prière à eux de nettoyer la salle à la fin, car il faut « travailler plus pour consommer plus ».
Si l’on rit pendant un peu plus d’une heure, il serait donc malhonnête d’y voir seulement un propos léger. Ce « One-Messe-Show » offre une plongée délirante dans la novlangue économique, faisant écho au roman 1984 de George Orwell. Cette langue hilarante, où l’économique règne, est aussi montrée comme un formidable outil de propagande, qui permet de faire taire la critique en simplifiant et en supprimant le vocabulaire de la contestation. Nul besoin pour le PAP’40, le fils du Capital, de nous évangéliser, tant nous récitons quotidiennement bêtement le discours dominant. C’est alors avec un plaisir savoureux que l’on récite l’homélie « Amen ton pèze ».
Le rire du spectateur est finalement censé réveiller son esprit critique, mettre fin à l’anesthésie des consciences en le mettant face à l’absurdité du monde : une austérité quotidienne, dont les vainqueurs sont des chantres de la productivité, faisant fi du bien-être individuel et de la cohésion sociale. Loin d’être un cri de désespoir, le rire devient un éclat de vérité, un rire subversif et hérétique au regard du discours de la doxa porté par la figure du « PAP’40 de l’Église de la Très Sainte Consommation », ouvrant par-là la possibilité d’un renversement de l’ordre social et politique injuste.
D’un humour fracassant et critique, « Croissance reviens ! » est donc à la fois un spectacle (grossièrement) drôle, réflexif, une satire mordante de notre société, qu’on ne peut que conseiller. Alors rions tant que nous le pouvons, car c’est la preuve que nous ne sommes pas encore totalement aliénés.
David Pauget

Sopro écrit et mis en scène par Tiago Rodrigues

créé entre le 7 et le 16 juillet au Cloître des Carmes au Festival d’Avignon par le Théâtre National de Lisbonne

Une ouvrière du drame ou un souffle adulé jusqu’à la parole

Sopro est un spectacle qui nous raconte l’histoire de Cristina Vidal qui travaille depuis quarante ans en tant que souffleuse et régisseuse dans le Théâtre National de Lisbonne que dirige Tiago Rodrigues. La pièce se compose de plusieurs éléments narratifs qui bientôt se superposent et se mêlent pour créer un grand récit de théâtre comme il est si rare d’en lire ou d’en entendre aujourd’hui. Une première partie de l’histoire raconte la genèse du spectacle de Sopro en figurant des conversations entre Tiago Rodrigues et la souffleuse. Puis, se mêlent à cette trame, l’histoire de Cristina, voyageant dans ses souvenirs de souffleuse au théâtre tout au long de sa carrière et des grands moments du répertoire qu’elle a pu vivre, mais aussi des souvenirs d’acteurs et d’une directrice dont la pudeur excessive l’aurait particulièrement touchée.

La particularité poétique de ce spectacle, c’est qu’il est un spectacle soufflé. On voit la souffleuse se déplacer imperturbablement sur scène pour souffler le texte que quatre comédiens interprètent. La souffleuse souffle l’histoire de sa propre vie à deux comédiennes qui en prennent en charge le récit, elle s’incarne dans un personnage de théâtre alors qu’elle est déjà une femme excessivement théâtrale et plein d’une pudeur délicate. Sopro n’est pas simplement une pièce de théâtre, sa forme narrative et sa construction scénique en font bientôt un objet tout aussi poétique que brisé. En effet, raconter sa vie par la voix des autres, par le prisme de l’écriture d’un auteur est une forme de menace constante qui pèse sur la vie même de la souffleuse surtout quand elle exprime à plusieurs reprises ses doutes sur le projet poétique du directeur de son théâtre. Ce qui fait que l’histoire de Sopro est universellement belle, c’est qu’elle fait aussi partie de l’histoire du théâtre, une histoire du théâtre lumineuse et fragile qui nous montre une femme pénétré d’un amour admirable et essentiel, une ouvrière du drame comme le dirait si bien Valère Novarina. Le souffle de cette femme retentit comme un murmure au milieu du cosmos dont le cloître des carmes devient le centre. Le cosmos est renforcé par des sons d’une nature artificielle (vent, pépiements). La scène est envahie de quelques plantes touffues qui auraient poussées entre les planches et devient une scène de théâtre où se rejouent les scènes essentielles d’une existence et des textes du répertoire qui fondent l’imaginaire théâtral de chacun.

Il y a parfois quelques moments cocasses, dont certains plein d’un humour insatiable qui nous font sourire et nous emportent bientôt dans la personnalité de la souffleuse dont l’auteur a voulu traduire le caractère généreux et trempé. La mise en scène tente d’imaginer la possibilité de ce théâtre où la souffleuse, âme et gardienne du texte, se déplace parmi les acteurs, comme une joie errante et précieuse, grave et solennelle qui serait une actrice sans voix telle une mère qui apprendrait à son enfant à se pencher sur les fleurs pour en exhaler la douce fragrance. La souffleuse de ce théâtre d’habitude enfouie derrière le voile des rideaux ne quitte pas un seul instant l’espace scénique et porte sa partition scénique comme on porte un oracle, ne prétendant pas détenir la vérité du texte, mais bien son souffle précisément. Elle est une présence qui nous rappelle que l’acteur peut se tromper, et qu’une souffleuse est là pour soutenir sa dignité dans l’ombre éclatante de sa lumière.

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Sopro © Christophe Raynaud de Lage

Les scènes de théâtre qui sont jouées sont les souvenirs des plus belles scènes soufflées… On peut entendre retentir L’Avare dans une langue moliéresque dont le portugais souligne encore davantage le ridicule. On peut aussi écouter une des plus belles scènes du théâtre, la scène de séparation entre Macha et Verchinine à la fin des Trois Sœurs de Tchekhov ou encore la scène finale où Bérénice renonce à Titus et lui promet de ne pas se tuer de désespoir. Au delà de la simple anecdote, ses scènes qui peuplent et fondent notre imaginaire sont jouées avec une grande force, à tel point que toute l’histoire nous revient d’un coup. Comme cette souffleuse habitée par des textes magnifiques, le spectateur entre en contemplation car il est lui aussi pénétré par de tels textes, et c’est son cœur qui lui souffle les textes. En écoutant ce spectacle, on devient tous un peu souffleur, souffleur de notre amour sans limites du théâtre. La souffleuse même termine la pièce en énonçant simplement les sept derniers vers de Bérénice alors qu’elle n’a pas parlé de toute la pièce. De fait, sa parole devient la parole de toute la salle qui sait qu’aller au théâtre ne laisse pas indifférent et qu’aller au théâtre, c’est encore devenir par la voix des poètes, un porteur d’espérance et de misère.

C’est ce pouvoir du théâtre qu’incarne à elle seule la souffleuse qui dirige le texte, et qui parfois le change pour faire dire ce qu’elle croit être le mieux aux personnages. Cet acte d’insoumission fait d’elle une figure poétique et la rapproche au plus près du poète qui a créé ce spectacle sans doute bien plus que pour lui rendre hommage. Tiago Rodrigues montre indéniablement que les gens dans l’ombre des coulisses sont en eux-mêmes des poètes pleins de récits et de souvenirs de théâtres à raconter sur scène ou ailleurs, et que comme l’acteur ou le poète, ils n’oublient pas que le théâtre n’est qu’amour et sacrifice, rigoureux et de la même ardeur, un endroit calme et tranquille où l’on peut abattre le monde consterné qui est le nôtre.

Raphaël Baptiste

Noce de Jean-Luc Lagarce dans une mise en scène de Pierre Notte

Par la compagnie La porte au trèfle jusqu’au 30 juillet à 19h45 au théâtre du Roi René.

Une noce loufoque

Noce est une pièce de Jean-Luc Lagarce écrite en 1982. Il s’agit d’une sorte de comédie loufoque qui s’écrit dans une ironie permanente et une langue vive et drôle. Il y a néanmoins dans ce texte une sorte de gravité qui irrigue les grandes pièces de Lagarce comme le Pays Lointain : c’est l’image guerrière que corroient certains échanges au point que pénétrer la noce devient une sorte de bataille et se passer les plats une lutte de tous les instants. Le texte ne fait pas que décrire ces mécanismes insidieux qui peuplent un repas de noce, il nous montrent des personnages qui tentent de pénétrer une noce par tous les prétextes, comme si appartenir à une famille pouvait encore signifier quelque chose. Le metteur en scène a choisi de souligner cette tension en précipitant à chaque climax, une sorte de musique renforçant la tension dramatique pour mieux en souligner le grotesque.

Le texte évoque en même temps des sujets très graves comme des abus sexuels sur mineur. Ces faits sont racontés par les personnages eux-mêmes qui ne vivent pas leurs drames mais racontent comment ils l’ont vécu ; de fait cette pièce corrobore déjà la délicieuse et inquiétante narration si particulière des pièces de Lagarce. Ces crimes sont montrés avec une extrême pudeur et avec des symboles forts dans la dramaturgie, à tel point que le personnage de l’enfant devient femme au cours de la pièce, ou en tout cas considéré comme tel, en enfilant une robe de mariée. On reconnaît une direction d’acteurs très subtile tant les comédiens s’immiscent chacun dans leurs répliques et celle des autres, au point que le récit résonne et se perpètre dans le collectif, dans l’urgence de la consommation de la noce en quelque sorte. Pierre Notte a choisi de faire exploser les énergies en procédant à une virevoltante excitation qui pèse bientôt sur le drame au point de le rendre angoissant.

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Le travail sur la bande sonore qui ponctue les différents tableaux et qui les habitent à chaque fois d’une couleur différente accentue le rythme effrénée de la pièce et lui confère une intensité étrange et grotesque. C’est une pièce sur le rire, le rire qui nous contraint, qui nous oblige à rire, un rire gênant qui à force d’être lui même sa propre caricature, nous emporte dans sa doucereuse et terrible mélopée. Car même si la pièce évoque une situation assez drôle, Pierre Notte parvient à ne pas faire tomber la pièce dans le ridicule pour autant et saisit véritablement dans la dramaturgie cette gêne qu’il peut y avoir entre les personnages et qui provoque un rire empêché de la part du public. En cela, Pierre Notte saisit parfaitement cette subtilité de l’humour lagarcien : l’auteur dans ses pièces nous présente toujours des mondes désenchantés, pétris de désillusions, l’humour est une manière de se rassurer pour les personnages, pour se donner l’impression de pouvoir encore échanger alors qu’ils ne sauraient plus se comprendre, ni même former la moindre famille.

Si être invité à la noce devient un enjeu vital et compulsif pour les personnages, c’est que la noce représente le lieu de la communion idéale alors même que l’espace de la noce est déconstruit au fur et à mesure jusqu’à devenir un port dévasté comme il l’est si justement indiqué dans le texte. Cet espace dévasté se construit dans la dramaturgie par un renversement du décor qui va figurer d’autres espaces. Le plus intéressant dans cette pièce, et que Pierre Notte a souligné dans sa dramaturgie, c’est qu’on assiste non pas à la noce mais à son récit. Dès lors, les quelques objets sur scène sont volontairement des artefacts théâtraux qui n’ont de cesse de rappeler la matérialité théâtrale de la pièce. De la même manière, le fait que les personnages s’adressent sans cesse à la régisseuse pour lui dire de couper la musique renforce cette méta-théâtralité omniprésente dans l’œuvre de l’auteur.

Le spectacle contient en sa substance quelques beaux moments et nous fait entendre avec un jeu d’acteur fort et maîtrisé, la langue de Lagarce, en tuilages et en hésitation, qui devient dans la dramaturgie de Pierre Notte davantage de l’empressement que véritablement une incapacité à trouver les mots et les formulations justes pour communiquer. Cet empressement correspond bien à cette comédie terrible où l’on n’a de cesse de croire que la Noce pourrait être le lieu d’une intense intimité alors qu’elle n’est que le lieu des hypocrisies les plus basses.

Raphaël Baptiste

La Mulâtresse Solitude d’après le roman d’André Schwarz-Bart adapté et mis en scène par Fanny Carenco

Au théâtre Espace Roseau Teinturiers à 10h30 par la Compagnie de la Grande Horloge

Une solitude collective

La metteuse en scène a fait une très belle adaptation du roman mais on sent au cours du spectacle une force théâtrale et philosophique qui investit le corps des acteurs. Il y a un véritable travail qui s’immisce dans la parole des personnages pour travailler les différents espaces fictionnels, âcres lambeaux d’une réalité et d’une histoire coloniale encore trouble et indistincte pour une majorité de gens dans la société. Il y a un espace du rêve dans l’espoir de la liberté qui se construit puisque le texte évoque justement les différents itinéraires de figures qui ont vécu l’abolition de l’esclavage à la révolution française, puis son rétablissement par Napoléon Bonaparte quelques années plus tard.

Le personnage central est nommée Solitude, interprétée dans ses ardeurs et traversées par le récit qu’en font les deux comédiennes. Solitude est une voix, un récit et cette dimension narrative est peu à peu débordée parfois jusqu’à l’extase par les comédiennes qui investissent tout d’un coup le personnage sans qu’on puisse le prévoir, ni le prévenir. Un homme aussi traverse la scène et interprète différents rôles, sans qu’on puisse définir ses fonctions précises. Avec son adaptation hautement théâtrale, Fanni Carenco a réussi à partager les voix au point de les ériger en symboles.

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La mise en scène est composée d’éléments très fins, d’un travail intéressant sur les lumières, d’un travail de projections vidéos et de l’utilisation d’une bande sonore. Tous ces artifices renforcent cette parturition hautement symbolique du récit. C’est un spectacle qui nous emporte par sa gravité et nous ravit de sa candeur. La dureté du décor composé de morceaux de palettes ou encore d’un pneu de tracteur détonne d’avec le charme incandescent des personnages qui font le récit des horreurs avec beaucoup de distance, en faisant presque chatoyer l’histoire pour en accentuer les reflets douloureux. C’est là que le spectacle rejoint le sillon d’un travail artistique engagé autour de la mémoire coloniale en même temps qu’il nous permet de rejoindre le temps de la représentation, ce récit qui nous abîme, parce qu’il est l’histoire d’un orgueil responsable de déportations infâmes et d’une situation de domination violente, qui pose encore aujourd’hui problème, et qui rend plus que nécessaire la multiplication de ces spectacles, bientôt menacée par la suppression de l’agence d’outre-mer qui les accompagne en partie en Avignon.

La pièce se déroule en vrai itinéraire qui nous fait voyager dans la mémoire et au seuils de nos oublis les plus lâches. Les comédiens sont triomphants de douceurs et nous emportent dans leurs vibrations contradictoires, dans l’hystérie ou la tristesse de leurs sacrifices.

Raphaël Baptiste