Œdipus by Robert Icke / ITA Ensemble at King’s Theatre, Edinburgh International Festival 2019.

Review in french for Œdipus, performed in the Edinburgh International Festival from 14th to 17th August

Pour ne pas oublier qu’Œdipe et sa famille étaient humains…

To not forget that Œdipus and his family were humans being first…

Submergés par le nombre de réécritures contemporaines de pièces classiques antiques, on finit parfois par oublier quel est l’intérêt réel et profond de ces réécritures. Si c’est votre cas, vous pourriez aller voir la réécriture d’Œdipe que propose Robert Icke et la Internationaal Theater Amsterdam Compagny, juste pour vous rappeler l’immense puissance potentielle de ce procédé.

Tout le monde connaît la tragédie d’Œdipe, Laïus et Jocaste… Mais la connaître en théorie grâce à l’apprentissage scolaire qu’on en a eu, et la vivre soi-même par empathie avec les comédiens (exceptionnels) de l’ensemble grâce à une réécriture en temps réel de la pièce , ne sont pas du tout la même chose.

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Image: Jan Versweyveld

Une nuit d’élection, dans n’importe lequel de nos pays démocrates modernes. Ce pourrait même plus spécifiquement être l’Espagne, ou l’Angleterre, puisque cette élection est la première qui ne transmet pas le pouvoir par le sang mais bien par les votes populaires. Après trois années complètes de campagne électorale, une famille se réunit dans les locaux de campagne pour attendre impatiemment les résultats, qui vont être annoncés (présume le public) à la fin d’un grand décompte rouge affiché sur le mur. Le décompte (qui s’achève en réalité au moment où Jocaste et Œdipe comprennent la vraie nature de leur relation) est en temps réel, et la vie s’écoule tout à fait normalement dans cette famille où on peut observer les tensions, mais surtout les liens puissants d’attachement qui les relient entre eux. Sauf que cette famille n’est pas n’importe quelle famille. Le parfait père de famille, volontaire, positif, qui veut faire et amener du bien à son pays et tient à la vérité plus que tout n’est autre qu’Œdipe. Sa chère femme, soutien d’une vie entière, mère de leurs 3 enfants, Antigone, Eteocle et Polynice, s’appelle Jocaste. Les 3 beaux enfants, jeunes futurs cadres souriants, intelligents, formés et adaptés à ce monde moderne qui s’ouvre à eux vont bientôt s’entredéchirer, on le comprend à demi-mot.

Mais qu’est-ce qui va faire exploser ce beau vernis d’une si belle famille ? Rien d’autre que la mise à nue de la vérité, comme dans le texte d’origine. Œdipe est balancé de révélations en révélations, et elles sont provoquées par sa quête rigoureuse de la vérité. Il ne supporte pas le mensonge, même par omission, il est dans une forme de rigueur abusive qui le mène à sa chute. Il est décrit ici comme un personnage positif, patriarche progressiste et bienveillant, homme de valeurs et de bonne volonté. Cependant Créon, son beau-frère, est un intermédiaire via lequel on devine rapidement des fêlures dans cette belle vitrine, malgré la sincérité qui se dégage d’Œdipe. Œdipe est identifié et identifiable par les sens, et sa spécificité est de ne pas écouter. Ce thème de la surdité d’Œdipe revient très régulièrement dans le spectacle et créé un parallèle intéressant avec la destinée qui l’attend quant à la perte de sa vue.

Si la réécriture permet donc ici de réinterroger nos contemporanéités de manière plus directe, il faut aussi noter qu’elle ajoute parfois des éléments sans fondements symboliques ou métaphoriques réels. Ainsi, l’annonce de l’homosexualité de Polynice, la mort du père adoptif d’Œdipe pendant la soirée, ou encore la mise en exergue du complexe d’Œdipe que nourrit Antigone sont des éléments qui, s’ils ne sont pas dénués d’intérêt noient un peu la puissance du propos dans un excès de drames et de sensations fortes. Cependant ces éléments participent aussi à l’humanisation de ces héros mythiques dont on n’arrive parfois plus à sentir la ressemblance avec nous-mêmes. C’est la grande force de cette proposition, nous exposer à la réalité sensible de ces destins tragiques dont on oublie la violence et la puissance.

Le contexte politique reste ici également très présent, puisqu’il sous-tend toutes les décisions publiques que veut prendre Œdipe et qui le mèneront à sa chute. La pièce s’ouvre sur une interview filmée du candidat, qui annonce deux mesures phares : la réouverture de l’enquête sur la mort de son prédécesseur, Laïus, et la fin des droits du sang qui passera par l’obligation d’obtenir des certificats de naissance en bonne et due forme pour tous. Ce sont en fait ces deux simples annonces qui préparent la tragédie, puisqu’elles sont celles qui vont faire s’effondrer toutes les certitudes d’Œdipe, en lui apprenant son adoption, la vérité sur l’accident de voiture qu’il a eu 18 ans plus tôt, et de ce fait sur son statut de parricide incestueux. Et ces intentions innocentes d’Œdipe ne l’empêcheront pas de devoir affronter les prédictions de Tirésias, le voyant aveugle agent de malheur. Cette réécriture appuie en effet sur l’innocence d’Œdipe, notamment mise en opposition à la figure de pouvoir précédente qui est incarnée par Laïus, présenté comme un prédateur sexuel abusif de Jocaste et tyran politique du pays.

Ainsi, assister à la violence et à la puissance des destins de la famille la plus maudite de l’histoire de l’humanité permet de ressaisir autrement les enjeux politiques, sociaux et collectifs qui sous-tendent le mythe. La réécriture banalise les personnages mais de ce fait multiplie la puissance émotionnelle des événements : assister à un drame dans la vie de quelqu’un qui nous ressemble semble bien plus fort que regarder des héros traverser les mêmes drames. Quand l’humanisation multiplie l’empathie pourrait être le sous-titre de cette réadaptation puissante d’un mythe fondateur de nos sociétés.

Written by Louise Rulh.

SHINE by THE HIPPANA THEATRE [ZOO VENUES / FRINGE 2019]

http://zoofestival.co.uk/shows/shine/ – To the 26th August at Zoo Southside

Review in french written by Louise Rulh. 

Dans le crâne d’un traumatisé / Inside the head of a traumatized man

Les parents font des enfants. Les parents vieillissent quand les enfants grandissent. Puis les enfants vieillissent et les parents meurent. Et parfois les enfants deviennent des parents. C’est le cycle de la vie, le cycle normal. C’est toujours une gigantesque tragédie quand ce cycle est perturbé, par exemple par la perte d’un enfant. Comment un père ou une mère peuvent-ils supporter une perte aussi anti-naturelle, aussi violente ?

C’est le sujet qu’a choisi d’explorer la compagnie Hippana Theatre dans Shine, présenté à Zoo Southside dans le Fringe d’Edimbourg cette année. Un jeune couple, heureux, amoureux, jeunes parents… d’une petite fille portée disparue un soir où elle était dans sa chambre et que les parents dormaient. Comment se remettre de cette disparition ? Le traumatisme psychologique est tel qu’on assiste à l’effondrement psychique du père, qui tombe peu à peu dans une paranoïa, pleine de cauchemars, visions et voix. Malgré l’aide de sa compagne psychiatre, il est enfermé dans un cercle vicieux violent, dangereux, malsain.

Shine

Photo: Mihaela Bodlovic / Shine / From the Facebook Page of Hippana Theatre.

Si le propos du spectacle n’est pas dénué d’intérêt, c’est aussi et surtout la forme qui retient l’attention. La pièce est à la croisée entre théâtre, danse, et… récit radiophonique. En effet, le public est muni d’un casque individuel dans lequel est diffusé en binaural tout l’environnement sonore du spectacle, préenregistré. Cela provoque un décalage étrange entre ce qu’on voit et ce qu’on entend, les effets sont inversés puisque ce sont les artistes qui suivent le son préenregistré, et cela permet d’avoir un son très « traité » phoniquement, qui sonne donc étrangement. De plus, on est ainsi complètement propulsé dans la tête du père qui perd pied, puisqu’on entend les choses autour de nous depuis son point de vue : nous sommes de manière très littérale « mis à sa place ». On entend également les voix, les souvenirs, les acouphènes ou tout autre élément subjectif qui le hantent, ce qui créé un décalage avec la réalité.

Un autre effet de ces casques est l’utilisation qui est faite des voix et des corps. En effet, les comédiens ne parlent pas, puisqu’on entend tout dans les casques et que cela a été pré-enregistré. Nous assistons à une pantomime, où la communication entre les protagonistes ne passe pas par les voix mais par les corps. Ce spectacle est un nouveau bel exemple de la puissance potentielle du « physical theater » si prisé par nos voisins outre-Manche. Chaque scène est chorégraphiée, mais ultra narrative : tout le propos du spectacle est transmis par l’environnement sonore construit par le concepteur sonore du spectacle, et par les corps dessinant dans l’espace une tragédie douce.

La pièce joue donc sur une croisée de différentes disciplines, mais également une croisée de différents registres, et notamment du film d’horreur. Cet imaginaire est très présent, il apparaît de manière croissante au fur et à mesure que le personnage principal perd pied dans un univers qui lui échappe. Là encore, on est en tant que spectateurs placés dans son univers y compris visuel, et on voit les visions qui lui arrivent. L’utilisation de masque, de marionnette, mais aussi du corps d’une manière étrange (la comédienne joue de dos, un masque gigantesque sur l’arrière du crâne, ce qui lui donne une étrange démarche) permet de faire apparaître très concrètement un monstre très abstrait, ayant grandi dans les profondeurs d’un cerveau traumatisé.

Le spectacle dégage une grande force, une certaine violence également du fait du sujet traité, mais également une grande douceur. En effet, pour ceux d’entre vous qui seraient sensibles à cet effet, l’ASMR, qui provoque une étrange sensation de picotement dans le crâne, le spectacle peut-être une vraie séance de massage et de relaxation. Tout se passe dans une douceur étrange, un décalage entre la vision et l’audition, un entre-deux à la fois très réaliste et très onirique… Et on sort donc particulièrement perturbés par ce puissant duo.

Louise Rulh.

Lovely Girls by the Hiccup Project [ZOO Venues / Fringe 2019]

http://zoofestival.co.uk/shows/lovely-girls/

One last representation is performed tomorow on 17th August / Rewiew written in french by Louise Rulh. 

Lovely Feminism

Lovely, en anglais, c’est charmant. Adorable. Aimable. C’est un compliment, c’est toujours dit d’une manière positive, mais pourtant ça peut laisser un goût amer, étrange. C’était le cas pour les deux comédiennes et danseuses du Hiccup Project, une compagnie basée à Brighton. Après la réussite de leurs deux premiers spectacles, les deux jeunes femmes sont confrontées à la bienveillance mielleuse des gens bien intentionnés qui les présentent comme « the lovely girls from the Hiccup Project », les charmantes jeunes filles du Hiccup Project. Alors quand elles ont décidé de monter un nouveau projet, sur ce thème et en essayant de s’interroger sur les raisons pour lesquelles il leur était désagréable de s’entendre appeler sans cesse « lovely », elles ont été surprises de découvrir un monde plutôt froid et réfractaire à ce projet : mais, ce sera un projet féministe… féminin… auquel une audience masculine ne pourra pas s’identifier… qui ne parlera pas à tout le monde…

Lovely girls

© The Hiccup Project / Lovely Girls – From Facebook Page of the Hiccup Project

Evidemment, cet état de fait les a encouragées à monter le spectacle, et à s’interroger sur toutes ces choses inattendues révélées par un innocent et bienveillant compliment répété à tort et à travers. Avec une énergie exceptionnelle, les deux « filles » parviennent à s’interroger de manière très fine et intelligente sur le sexisme ordinaire, le sexisme bienveillant, le sexisme intériorisé par nous tous et nous toutes qu’il nous faut déconstruire. Elles explorent les différentes facettes des pressions genrées que nous impose notre société, déconstruisent les injonctions à la féminité aussi nombreuses que contradictoire (dans une scène hilarante qui les amène à accumuler progressivement les attributs « féminins » que sont l’intelligence, le sexy, le glam, le courage, l’organisation, le sport et le healthy, l’élégance, les talents domestiques… etc.) et prennent de la place en utilisant leur voix.

Le spectacle appartient à un genre encore largement absent du paysage théâtral français, le « physical theater ». Ce mélange entre danse et théâtre amène ici un rythme très intense au spectacle. Les tableaux s’enchaînent, nourris de textes mais aussi de chorégraphies. C’est un mélange réjouissant, qui permet un réel investissement émotionnel et intellectuel à la croisée des deux disciplines, et quand c’est parfaitement maîtrisé comme c’est le cas ici, c’est un genre qui permet une vraie exigence intellectuelle et artistique.

Un autre outil maîtrisé à la perfection par nos deux comédiennes est l’humour, le fameux humour british, grinçant et cynique mais si drôle. Les tableaux sont inventifs, ils explorent profondément les sujets et évitent (la plupart du temps) l’écueil de la pédagogie simpliste ou simplifiée, et ce bien souvent grâce à l’humour. Le féminisme ne devrait pas être un gros mot et ce spectacle lui rend hommage tout en étant exigeant sur les thèmes militants abordés. Le spectacle est fin, drôle, explosif, c’est un « must-see » du Fringe !

Louise Rulh

Les comédies musicales au Festival d’Avignon OFF

A l’heure où le théâtre musical s’invite au Festival d’Avignon avec plus ou moins de succès (L’Amour vainqueur de Py par exemple), on se dit que le théâtre public a parfois à apprendre du théâtre privé, et le Festival d’Avignon du festival d’Avignon Off. Ainsi, en France la culture de la comédie musicale est liée à des réseaux de diffusion très différents des canaux traditionnels du théâtre public, et cela nous empêche parfois de croiser dans les salles labellisées du territoire des œuvres novatrices, intéressantes et profondes. Etat de fait à réinterroger ? Voici en tout cas un bref florilège des comédies musicales qu’on a pu apprécier au Festival d’Avignon OFF cette année.

COMEDIENS ! [de Raphaël Bancou, Eric Chantelauze, Samuel Sené par Nouvelle scène Prod, au théâtre de l’Oulle à 17h30

comédiens affiche off

Entrez dans les coulisses d’un spectacle juste avant le lever de rideau. Trois comédiens se préparent tant bien que mal à jouer le soir même leur pièce : malgré le fait que seule une moitié du décor soit arrivée, que l’un des comédiens soit un remplaçant qui n’a pas encore pu bien répéter, que l’auteur soit stressé par la première présentation de son œuvre à Paris… Ils essayent de faire face aux difficultés avec le courage des comédiens qui rêvent leur métier.

Il s’agit d’un spectacle – hommage à ce métier et à tout l’univers du théâtre –  au cours duquel on assiste à des répétitions, puis à sa première… Qui ne se passera bien sûr pas comme prévu.

L’intégration de la musique est ici complètement intra-diégétique, elle fait vivre les personnages qui répètent eux-mêmes une comédie musicale. Comme le spectacle est conçu comme un mille-feuille qui superpose plusieurs cadres narratifs en mise en abîme, la musique s’adapte à cette complexité et permet des liens entre les différentes strates de la narration.

Les comédiens sont justes, ils excellent à changer de registre entre les moments où ils “jouent qu’ils sont en train de jouer” et les moments où on en vient à oublier qu’ils jouent. La mise en abîme repose sur leur virtuosité en jeu qui leur permet de basculer sans cesse entre les différents registres de l’histoire. L’humour n’empêche pas de bâtir la tragédie qui s’annonce, et de nous entraîner malgré nous dans un univers brutalement commun, en opposition au lyrisme de la pièce répétée.

Un bijou d’écriture donc, qui nous emmène de manière très fine et pertinente dans les coulisses d’un théâtre.

EGO SYSTEM, le musée de votre existence [de Raphaël Callandreau, Cie la Servante coprod La Voix du Poulpe, au théâtre Au coin de la lune à 12h50] 

EGO SYSTEM

Ego System c’est une comédie musicale très originale, puisqu’elle repose sur quatre comédiens-chanteurs et… C’est tout. A capella, ils nous entraînent par leur impressionnante virtuosité vocale dans le voyage intérieur d’un homme lambda en pleine crise de la trentaine.

Le sujet lui-même est particulièrement original, puisque c’est par un voyage intérieur provoqué par la drogue que notre protagoniste se retrouve mis face à lui-même, son double jeune plein de rêves, son double professionnellement ambitieux, son double militant écologiste, son double amoureux au cœur brisé… Il s’agit ici de se mettre face à la complexité de vivre avec qui on est, qui on était, et qui on rêve d’être. Retrouver une unité, pour se tenir droit dans ses baskets, en accord entre les valeurs qu’on veut défendre et les ambitions de nos vies, trouver à être socialement liés les uns aux autres dans des rapports justes et humains.

Tous ces sujets, universels et profonds, sont traités ici dans une complète simplicité, voire nudité. Plateau nu, lumières simples, peu de costumes, simplement quatre corps et quatre voix dans un espace qu’ils construisent par l’imaginaire qu’ils convoquent. Et une création musicale d’une grande richesse qui permet aux quatre chanteurs de basculer entre théâtre et chant sans cesse, et de nous entraîner dans l’union intérieure pour mieux avancer dans la vie.

LE MALADE IMAGINAIRE EN LA MAJEUR [d’après Molière, une adaptation de Raphaël Callandreau, La comédie des 3 bornes Coprod Maedesrosiers / La Voix du Poulpe, au théâtre des Corps Saints à 14h45 

MALADE

Créée par le même auteur que Ego System, Le malade imaginaire est une version en comédie musicale du texte original de Molière. La comédie originale est retranscrite par les quatre comédiens qui interprètent tous les personnages, grâce à une ingénieuse mise en scène.

La création musicale vient faire rejaillir les caractères dépeints par Molière dès l’origine du texte. Accompagnés en direct par un pianiste, Simon Froget-Legendre (qui interprète également quatre personnages…), les comédiens portent le propos autant par les parties théâtralisées que dans les parties chantées. La parfaite comédie musicale à voir si vous aimez les classiques et si vous n’avez encore jamais trop eu l’occasion de découvrir l’univers du théâtre musical…

PIEZZ’E CORE, une part de mon cœur [ de Claudia Palleschi et Léa Dubreucq, Compagnie Idéale, au Pixel à 14H05

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la Cie Idéale (photographie issue du site internet de la compagnie)

Piezz’e Core, c’est la première création d’un duo prometteur. C’est l’histoire de deux sœurs, dans un Naples appauvri par la seconde guerre mondiale. C’est l’histoire d’une fratrie qui tente de rester soudée dans l’adversité. C’est l’histoire d’un traumatisme, d’une violence, et de la manière dont le beau peut jaillir de la laideur. C’est une histoire d’espoir, c’est une histoire d’amour en famille, c’est une histoire de foi. C’est aussi une ode à une ville, personnifiée, rendue vivante et humaine, Naples.

Porté par cinq comédiens, dont deux musiciens/conteurs/narrateurs, le spectacle nous embarque dans un univers complexe et violent, où la beauté n’est jamais loin mais où la misère reste présente. L’utilisation des masques de comedia dell’arte est brillante, elle permet de mettre à distance certaines scènes très violentes et au contraire d’humaniser les personnages qui interagissent avec, par contraste.

Un premier pari brillamment remporté par les deux jeunes autrices donc, et un spectacle à voir pour tous les amoureux d’Italie et de chansons traditionnelles napolitaines.

Louise Rulh.

Hurt me Tender / Compagnie CirkVOST au Festival Villeneuve en scène

Deux dernières représentations à venir le 20 et le 21 Juillet à la Plaine de l’Abbaye

Blesse-moi, tendrement ?

Sous un immense chapiteau rouge de presque trente mètres de haut, vous êtes conviés à un véritable « show » où déjà sur scène attendent une batterie étincelante et ses acolytes électriques, guitare, basse, synthé, micros. Une femme hurle dans le public, cherche sa place, pousse un homme assis, tombe… Le spectacle commence en trombe dans un humour proche du burlesque quand retentit la musique. Les acrobates sont tous là dans le public et commencent à danser avant de descendre sur scène.

Une grande énergie se dégage de la troupe qui, par un jeu de « je t’aime moi non plus » va habiter le plateau, les gradins, et surtout les airs. En effet, leurs corps taillés au fil du temps dans leur art qu’ils maîtrisent s’enlacent violemment puis plus doucement. On dirait qu’ils se disputent, s’agacent, se courent après. Un couple joué par un fille un peu folle perchée sur ses rollers rétro nous fait son cinéma comme on pourrait dire, tandis que son amant essaie de la convaincre, sans doute « qu’il n’a rien fait », et tous deux finissent dans un ballet digne de patineurs sur glace. Tournant autour de ces relations sociales qui tissent un groupe d’amis de longue date, la troupe est malgré tout unie, car il le faut lorsqu’on envoie son partenaire virevolter à l’autre bout de l’arène ! Les êtres sont bruts, les femmes hurlent et pépient et à certains moments on se demande où est passé le « tender », pendant du « hurt me ». Car les scènes intermédiaires aux numéros virtuoses manquent parfois d’authenticité, de tendresse justement, et on peut rester sur une sensation de prétexte malgré la volonté très certaine d’emmener le spectateur dans une narration.

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© P.Rigo / CirkVOST

Au delà de ce ballet festif, la musique prend une place particulière. Déjà, la présence des musiciens sur scène jouant un rock proche d’un univers electro aux accents Bowie rythme à merveille la pièce ; ils font intégralement partie de la création et sont attentifs à la gestuelle des interprètes.  Le chanteur relève son col, un instant nous sommes dans un bar un peu ringard au fin fond des années 90. On est de fait très entraîné, et le groupe réussit à tenir éveillé le public jusqu’à ce qu’il aille spontanément danser à la fin spectacle.

Ainsi, avec Hurt me tender, le cirkVOST emmène le public dans un spectacle qui fait du bien, coupant le souffle avec ces voltigeurs, qui par ailleurs jouent avec facilité de chutes assumées allant dans la continuité de l’univers. On en sort heureux, et c’est bien ce qui fait qu’au fond, c’est un moment réussi.

Eléonore Kolar

Mise en scène Florent Bergal assisté de François Juliot. Regard acrobatique Germain Guillemot du Cirque Soleil. Durée 1h. Acrobates Benoît Belleville, Arnaud Cabochette, Théo Dubray, Sebastien Lepine, Jef Naets, Océane Peillet, Jean Pellegrini, Tiziana Prota, Elie Rauzier, Cécile Yvinec. Musiciens Johann Candoré, Kevin Laval, Benjamin Nogaret, Lionel Malric. Créations lumières Simon Delescluse, Christophe Schaeffer. Technique Frédéric Vitale, Christophe Henry, Simon Delescluse, Maxime Leneyle. Costumes Anaïs Forasetto

Macbeth Philosophe mené par Olivier Py et Enzo Verdet avec les participants de l’atelier théâtre du Centre pénitentiaire Avignon-Le Pontet

Chronique enregistrée sur l’écho des planches le 18 Juillet, diffusée le 19.

Un Macbeth au sommet

C’est la troisième année que l’atelier se produit hors des murs de la prison. Après Hamlet, et Antigone, Olivier Py adapte et traduit des passages de Macbeth pour en donner une version pour huit comédiens intitulé Macbeth philosophe. Une pièce de Shakespeare, c’est avant tout quelque chose d’une respiration impossible, de personnages dont les idéaux les plus saints sont balayés sans cesse par des inclinations tapageuses et d’autant plus dans cette histoire où le personnage de Macbeth est étouffé en quelque sorte dans sa propre fureur même si comme chaque humain, il a des moments de doute sur la légitimité de ses actions. D’une certaine façon, cette pièce évoque aussi comment on peut basculer dans le crime, et surtout comment excité par nos désirs, on en devient aveugle jusqu’à en perdre notre part d’humanité. Cette mise à l’épreuve de l’humanité du personnage, Redwane, le comédien qui joue le rôle de Macbeth, l’incarne parfaitement, parce que les monstres n’existent pas, ils ne sont que le miroir d’une société qui pousse toujours plus loin le désir de possession, toujours plus loin la volonté de soumettre ses semblables à ses ordres impérieux. C’est en cela qu’on sent chez le comédien une sincérité offerte, qui est capable de montrer les deux aspects du personnage avec une acuité et une puissance qui fait tressaillir, son jeu oscille entre une dureté presque martiale et une sensibilité accablante quand il attend et écoute les paroles fielleuses de sa femme Lady Macbeth, magnifiquement interprétée par Christian.

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Macbeth Philosophe © Christophe Raynaud de Lage

Le dispositif scénique permet de renforcer ce spectacle de l’horreur, les trois tréteaux disposés dans cette grande salle figurent des aires de pouvoirs, les deux tréteaux jouxtant le mur étant habillés d’une toile représentant des bâtiments majestueux, architecture de la démesure et de l’écrasement. Au centre, se trouve un tréteau circulaire, blanc. Les comédiens se déplacent ainsi dans cette grande salle et l’inondent du fracas de leurs voix puissantes qui fait résonner le texte, aidé par des petites notes de musique qui viennent ponctuer certaines scènes. Un personnage masqué intervient tout au long de la pièce, comme le catalyseur de tous les présages de mort, et traverse la salle, cette figure additive au texte permet de donner à l’adaptation un sens plus cosmique, plus immédiat et renforce même l’apparition des sorcières au début du texte en donnant à voir quelque chose de transcendant, comme pour incarner le destin en un corps d’homme. Car cette figure traversante annonce aussi en quelque sorte le basculement irrémédiable de la machination des époux Macbeth, elle est ce témoin presque mutique, cette conscience de nous-même qui nous dit parfois d’arrêter avant qu’il ne soit trop tard, elle est cette ombre vigilante qui parfois nous dépossède de notre colère et nous empêche de devenir autre.

La troupe de comédiens est exceptionnelle et on perçoit ses progrès de plus en plus fulgurants, dirigée par Enzo Verdet et Olivier Py dont on perçoit dans le travail de la langue, le lyrisme absolu qui traverse les comédiens, et qui transperce le public, le spectacle n’est que puissance et volupté, un grand moment théâtral, à quand la cour d’Honneur pour ces comédiens majestueux…

Raf.