Critique de spectacle

retour sur Oreste à Mossoul et Mary Said what she said, Milo Rau et Bob Wilson au théâtre des Célestins

Retour sur ces spectacles vus en octobre au théâtre des Célestins.

Le star-system magistral

Evénements de cette rentrée théâtrale lyonnaise, deux spectacles étaient forts attendus aux Célestins : Oreste à Mossoul, le dernier spectacle du grand Milo Rau, programmé dans le cadre du festival Sens Interdit, et Mary said what she said, solo de la grande Isabelle Huppert mise en scène par le légendaire Bob Wilson. En général dans ces cas-là, le public est déjà acquis ou hostile avant même d’entrer dans la salle. Ces mécanismes autour de grandes personnalités influencent la réception même du spectacle, d’une manière assez particulière. On peut être plus enclins à ne pas apprécier, ou au contraire à adorer un spectacle, du fait simplement de son équipe artistique et de leur renommée. C’est un effet à prendre en compte dans la création et la diffusion d’un spectacle. C’est aussi un effet qui implique souvent des manières de mettre en scène ces “stars” : on sait qu’elles ne seront pas regardées de la même manière qu’un.e comédien.ne plus anonyme, on sait que le public ne pourra pas s’empêcher de voir l’artiste avant le personnage, que son imaginaire n’est pas vierge au moment où le personnage entre sur scène. C’est une composante à admettre, qui peut être d’une grande puissance autant que parfois d’un grand risque.

Dans les deux spectacles évoqués ici, le “star system” bien qu’étant une composante essentielle de la compréhension du spectacle n’enlève rien à la qualité du propos artistique. Ce sont des spectacles dont la force ne vient pas de la distribution, mais dont la puissance est servie par les protagonistes.

Dans Oreste à Mossoul, Milo Rau travaille avec des équipes artistiques européennes, proches de lui, mais aussi avec des artistes rencontré.e.s pour l’occasion, en Europe et en Syrie directement. Il utilise les thèmes des tragédies grecques antiques pour questionner les tragédies syriennes contemporaines. Le meurtre, le pardon, la société politique, sont autant de sujets dont les syrien.ne.s et les kurdes ne peuvent s’extraire et dont ils doivent se saisir aujourd’hui, pour recomposer une manière d’être ensembles après la guerre contre l’Etat Islamique.

Mais le spectacle fait bien plus que montrer de manière didactique les liens entre ces deux histoires. Milo Rau a travaillé dans l’interstice : entre deux espaces, entre deux lieux, entre deux équipes, entre deux médias d’adresse (vidéo, son, présence réelle, reconstitution, reprise et répétition). Le spectacle se tisse dans l’écart entre Mossoul et le lieu de la représentation, entre l’écart temporel de scènes enregistrées et de scènes jouées, et il tisse des ponts, comme une gigantesque toile d’araignée qui relie entre eux les gens qui sont loin mais font de l’art. La puissance du propos est sublimée par la dramaturgie et la construction complexe entre ces deux espaces et par la mise en parallèle qui se décline de différentes manières.

A l’inverse, Mary Said What She Said est tout sauf un spectacle politique. Le propos, faire parler la célèbre Mary reine d’Ecosse sur son histoire ne prête pas du tout ici à une relecture ou à une réactualisation d’un propos qui éclairerait notre monde d’une manière différente. Au contraire, Robert Wilson travaille avec le corps et la voix de la comédienne comme il travaille la scénographie, la lumière et le son : par touches esthétiques, de manière grandiose, en construisant du spectaculaire par un système de répétitions, boucles, qui s’approchent presque du mécanisme de la transe. On est entraînés dans un moment très construit, hypnotique, qui cherche à déconnecter le spectateur d’un état rationnel et analytique. Le travail de la voix, mais surtout celui du corps, est ultra codifié, il repose sur un sens du détail qui permet des effets très forts avec des variations très faibles. Et Isabelle Huppert se plie à ce dur exercice avec une grande classe, même si, comme je l’évoquais en début d’article, elle fait partie de ces artistes dont la renommée est si grande qu’il est difficile de voir la personne disparaître derrière le personnage de la performance. Une spécificité qu’il faut pouvoir accepter pour apprécier malgré tout le spectacle…

Louise Rulh.

 

Regards en parallèle : Feutrine par le théâtre du Verseau, Un instant de Jean Bellorini

La douceur de cette rentrée

Cette rentrée lyonnaise nous a réservé deux surprises d’une incommensurable douceur qui nous fait rentrer dans cette nouvelle saison d’une manière étonnante, surprenante, avec deux spectacles qui se font écho à plus d’un titre : Feutrine, par le théâtre du Verseau, présenté à l’Espace 44 et en tournée en ce moment, et Un Instant, une relecture de Proust par Jean Bellorini au théâtre de la Croix Rousse.

Au premier abord pourtant, les deux propositions sont extrêmement différentes dans leurs moyens : d’un côté une scénographie gigantesque, de l’autre un rapport ultra intime avec le public ; d’un côté un texte politique qui questionne les classes moyennes, l’ascenseur social et le rapport des élites à l’art, de l’autre un texte poétique qui met en parallèle un mastodonte de la littérature contemporaine et l’histoire personnelle d’une comédienne à la recherche de l’instant suspendu…

Pourtant les formes sont ressemblantes, produisent des effets similaires. Hypnotiques, des spectacles dont on ne ressort que longtemps après la fin des applaudissements. Désincarnés, des spectacles où la parole jaillit et occupe tout l’espace, où le corps est limité à une simplicité d’une très grande puissance. Poétiques, des textes qu’on entend résonner et où les mots disent bien plus que du banal. Musicaux, avec des artistes qui subliment le propos scénique par leur présence-témoin et la musique électronique qu’ils produisent.

Dans Feutrine, on assiste au banquet d’une famille bourgeoise qui, de génération en génération, avec détermination et manipulation, a réussi à monter : socialement, au sein des pôles de pouvoir d’une petite ville inconnue, spatialement, dans les étages d’une maison symbolique, symboliquement, loin des réalités concrètes, de la terre, de l’organique.

Le mode d’adresse est presque intégralement narratif, et les voix préenregistrées des comédiens nous guident dans la montée en puissance de cette famille. Seule voix que l’on puisse entendre en direct, adressée à nous et débarrassée de ce filtre de l’enregistrement où tout est préparé, millimétré, bref seule voix spontanée et chaude, c’est celle de la fille de cette famille. Elle ne fait rien comme tout le monde, entretient un rapport étrange avec la terre qu’elle ne cesse de malaxer, secouer, tenir, elle arrive avec ses gros sabots et mets les pieds dans le plat (littéralement) : elle est étrange. Sa famille bien sûr tente de l’acclimater, puis au moins de la cacher au maximum. Surtout, qu’elle ne soit pas un obstacle pour l’ascension des autres membres de la famille.

Car les autres, ces Rougon-Macquart des temps modernes, lancés à la conquête de leur Plassans contemporain, prennent une place de plus en plus grande. Leur réseau s’étend, ils construisent, lancent des chantiers dynamiques, aménagent le territoire, prennent en charge l’urbanisation. Ils sont start-up nation, ils sont disruptifs, ils sont renversants. Mais quand vient la révolte, le risque de renversement se retourne. Il prend la forme de petits bouts de tissus doux, colorés, de petites feutrines. Ça ne paie pas de mine, mais ça immobilise, ça inquiète, ça fait entendre un refus des choses déconnectées et corrompues. La famille ne peut plus rester à pousser ses pions sur ce tapis de jeu géant qu’est devenue la ville.

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Photo d’Elsa Rocher / Théâtre du Verseau 

De son côté, la fille mène un autre type de révolution. Dans cet environnement aseptisé, clinique, rationnel, elle réinvente l’Art. Pas la culture, élément de domination sociale, mais l’Art pur, qu’elle ne qualifie même pas en tant que tel. Elle fait ce qui lui fait du bien. Elle ne se pose pas la question du pourquoi, de l’efficience, de la rentabilité de sa production. Elle fait, et c’est tout. Et quand la valeur de ce qu’elle fait est vue, reconnue, perçue, ça n’est que par une coïncidence. Et c’est alors qu’elle prend, elle, de la valeur aux yeux de sa famille, qu’elle est perçue comme utile, efficace, productive. C’est enfin après ce long chemin initiatique qu’elle peut alors fondamentalement et complètement se libérer de ce carcan qui l’emprisonne et tente de la définir, par la première chose franche, directe, spontanée qui soit présentée dans ce spectacle : un grand rire qui balaie sa famille.

Dans ce conte moderne, on réfléchit donc sur les notions d’emprisonnement social, de force donnée et de liberté prise. Le corps est au service, dans son utilisation même, de ce récit : bloqué, ritualisé, solennel. Tout est objet de commémoration, doit être noté dans les archives familiales, est pris en photo régulièrement. Et on ressent en sortant la manière insidieuse dont ce discours néo-libéral s’est imposé partout aujourd’hui, et dans toutes nos manières de fonctionner ; le spectacle plante des graines… ou plutôt coud des feutrines sur nos cœurs.

Dans Un Instant, le propos n’est pas politique. La recherche est poétique, artistique, et Bellorini et son équipe se posent la question, à la suite de Proust, de l’éphémère, de l’instant suspendu, de ce qu’on capte et de ce qui tient “l’édifice immense du souvenir”.

En nous entraînant dans quelques passages emblématiques de la célèbre Recherche du temps perdu (le rituel du coucher, le rapport familial et à la mère, le lien aux âges, le souvenir ramené par un élément sensible du goût et de l’odeur…), le spectacle fait entendre ces magnifiques textes qui résonnent avec tant de puissance. Et les textes sont mis en perspective avec d’autres récits individuels, qui sont eux aussi élevés au rang de l’universalisme par le travail artistique qui rend toutes choses si précieuses.

© Pascal Victor

Le jeu d’acteur porte la solennité et la rigueur, mais il produit de manière étonnante un effet de langueur. Le spectateur est plongé progressivement dans un état hypnotique, proche de celui qui nous vient juste avant le début d’une grosse nuit de sommeil de notre enfance, proche de l’état sans doute dans lequel est Marcel quand il attend sa mère dans sa chambre en “allant se coucher de bonne heure”. On est embarqués dans cet édifice de souvenir, de mémoire, de puissance de la remémoration interne du passé. La scénographie et le travail de la lumière nous entraînent également dans cet édifice interne, cathédrale en cours de déménagement, où déambulent librement les deux comédien.ne.s. Et ce spectacle part à la recherche de cet instant, suspendu, hautement théâtral, qui contient l’infini et l’universel.

Louise Rulh.

Retour sur le festival bourguignon Y’A PAS LA MER

Entre le 22 et le 25 août s’est tenu à Toulon sur Arroux et à Montmort, une bourgade et un petit village de la Saône et Loire, un festival de théâtre professionnel à l’initiative de la Compagnie Cipango installée sur place à l’année, le festival Y’a pas la mer qui vivait là sa seconde édition. Retour sur la journée toulonnaise du vendredi 23 août à laquelle nous avons pu assister…

C’est dans un cadre bucolique, au bord de l’Arroux, une petite rivière dormante que se tenait cette journée dans l’espace du Moulins des Roches. Le festival Y’a Pas La Mer est un festival de théâtre en milieu rural comme il en fleurit tant depuis quelques années, porté par une génération d’acteurs et de metteurs en scène qui veulent forger un vrai théâtre populaire loin du lustre institutionnalisé et qui veulent pousser la décentralisation théâtrale jusqu’au bout des chemins de l’aveu d’Etienne Durot, directeur de la Cie Cipango. Cela reste un festival à taille humaine porté par une très belle ambition artistique et surtout une volonté de faire partager le terroir local notamment à travers la mise en valeur de produits locaux dans la conception des repas et l’organisation de stages auprès des jeunes publics cette année portée par les Tréteaux de France, Robin Renucci étant le parrain de ce festival. Les formes artistiques proposées sont diverses : lectures, théâtre, concerts, projection de film, expositions, scène ouverte ; autant de propositions pour profiter dans le calme et la quiétude d’une véritable programmation.

Retour sur quelques propositions :

La Rando-Lecture d’après les carnets intimes de Sylvia Plath

La mise en lecture a été construite et dirigé par Angèle Peyrade. Elle a conçu une sorte de traversée des carnets intimes de Sylvia Plath en se concentrant sur la partie des carnets qui évoque le début de l’âge adulte. La lecture est menée par trois comédiennes (Sarah Brannens, Julie Roux et Yeelem Jappain) qui incarnent chacune avec leur sensibilité, une part de l’irrévérence de la jeune poétesse. Le choix des textes lus met bien en évidence l’ivresse de vivre de celle qui deviendra poétesse en même temps qu’il évoque une société qui ressemble encore beaucoup trop à la nôtre : volonté d’astreindre les femmes à un rang inférieur, jouissance exclusive de l’homme qui n’entend rien à la sexualité…

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Rando Lecture Sylvia Plath sur les bords de l’Arroux

La lecture souligne bien les questionnements de cette jeune femme qui n’a pas d’autres ambitions que d’exister ; pourtant la société et surtout les gens ne s’harmonisent pas à ses secrètes espérances, elle se sent souvent en décalage. Ce décalage avec le monde qui l’entoure, chaque comédienne lui donne une consistance, faisant émerger là l’expression d’une douleur vraie, donnant corps ailleurs à une souveraine sauvagerie et exécutant parfois avec fragilité cette parole essentielle et lumineuse. Les spectateurs suivent les lectrices au bord de l’Arroux et dans les ruelles de la ville, cela se mêle parfaitement au rythme très minéral du texte, où Sylvia Plath ne cherche pas à raconter ce qu’elle ressent, mais à faire entendre à sa propre voix pour combattre un monde étouffant. Le concept de la rando-lecture apparaît donc comme quelque chose d’assez beau dans ce festival car il nous force à être doublement spectateur : d’abord de cette parole angoissée mais surtout des échos qui résonnent présentement en nous. Écho de toutes ses pensées rétrogrades que subissent insidieusement les jeunes femmes, écho de tous les « gestes déplacés », écho de quelques vérités vécues comme un recul nécessaire pour ne pas sombrer dans la terreur.

Music-Hall par le Collectif La Cohorte d’après la pièce de Jean-Luc Lagarce

Le collectif bourguignon a choisi de montrer une forme resserrée de cette pièce comme pour mettre davantage en abyme la situation vécue par ce qui reste de cette troupe : des salles vides, une gloire perdue, un combat pour exister néanmoins parce qu’on reste toujours un artiste. En effet, ce n’est pas le public qui fait de nous un artiste, c’est pourtant ce qu’on peut croire à tort, mais on voit bien que ce qui fait nous un artiste dans le théâtre de Lagarce, c’est une certaine façon de poursuivre, de faire semblant de continuer, quelque chose de cette « lenteur désinvolte » qui nous traverse et qui nous oblige toujours à nous adresser à quelqu’un, même si personne ne nous écoute. Aurélie Imbert qui interprète l’artiste de cabaret incarne subtilement la dureté de l’artiste, qui s’interroge sur ce qu’elle doit montrer, dire ou ne pas dire. Elle a une façon de mettre à distance son personnage pétri de désillusion pour le rendre plus excédé. Elle incarne une façon de se débattre contre l’ineffable puissance du spectacle qui de toute façon la dépasse, au delà des simples codes scéniques qui sont pour elle comme des obsessions (la porte de derrière ou le tabouret quand elle se rend dans une salle par exemple). Les deux hommes qui l’accompagnent interprétés par Fabien Saye et Thibault Patain (qui signe également la mise en scène) sont comme des avatars de ce spectacle qui ne démarre pas, de ces gestes, de ces chants qui sont comme des fantômes évanescents.

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Crédit Photo : Ludovic Zahid Bernard / Photo publiée sur la page Facebook du Collectif la Cohorte

On peut dire et marteler sans difficulté que cette adaptation du texte, dans ce format scénique, en installant le public sur scène et en jouant devant lui est une grande réussite. Cette adaptation éclaire le propos de son auteur, pour montrer la précarité de la scène en même temps que son luxe, car on écoute celui ou celle qui se trouve sous le projecteur, on sourit à ses excès quelquefois doucereux et caustiques et on se dit quand le rideau s’ouvre à la fin sur la salle vide, que le spectacle n’a peut-être jamais commencé, mais qu’il est là par le rassemblement d’individus qui forme son cœur, dans cette salle rurale de Toulon sur Arroux.

En même temps, chaque personnage vit la situation sans s’étouffer de regrets ou écarter sa peine, ils apparaissent devant nous avec leurs faiblesses et leurs défauts, et c’est peut-être là une grande leçon du théâtre de Lagarce que le collectif soulève subtilement : les personnages du Music-Hall ne sont pas des ratés, ils sont des êtres humains incomplets qui nous ressemblent et nous rassemblent. Ils ne fuient pas face à leurs idéaux de grandes scènes qui s’évanouissent à mesure que les salles se vident parce qu’ils préfèrent à l’hystérie des défaites, le renoncement peu à peu conquérant et impérissable de leur impuissance, qui fait finalement autant spectacle qu’un déchaînement scénique. La grandiloquence de l’art peut faire illusion, le cabaret peut faire illusion, le divertissement peut faire illusion, le Music-Hall du Collectif La Cohorte ne peut plus faire illusion, il signe dans une belle verve lagarcienne, une impuissance mesurée qui ressemble beaucoup à la vraie vie…

Raf.

Œdipus by Robert Icke / ITA Ensemble at King’s Theatre, Edinburgh International Festival 2019.

Review in french for Œdipus, performed in the Edinburgh International Festival from 14th to 17th August

Pour ne pas oublier qu’Œdipe et sa famille étaient humains…

To not forget that Œdipus and his family were humans being first…

Submergés par le nombre de réécritures contemporaines de pièces classiques antiques, on finit parfois par oublier quel est l’intérêt réel et profond de ces réécritures. Si c’est votre cas, vous pourriez aller voir la réécriture d’Œdipe que propose Robert Icke et la Internationaal Theater Amsterdam Compagny, juste pour vous rappeler l’immense puissance potentielle de ce procédé.

Tout le monde connaît la tragédie d’Œdipe, Laïus et Jocaste… Mais la connaître en théorie grâce à l’apprentissage scolaire qu’on en a eu, et la vivre soi-même par empathie avec les comédiens (exceptionnels) de l’ensemble grâce à une réécriture en temps réel de la pièce , ne sont pas du tout la même chose.

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Image: Jan Versweyveld

Une nuit d’élection, dans n’importe lequel de nos pays démocrates modernes. Ce pourrait même plus spécifiquement être l’Espagne, ou l’Angleterre, puisque cette élection est la première qui ne transmet pas le pouvoir par le sang mais bien par les votes populaires. Après trois années complètes de campagne électorale, une famille se réunit dans les locaux de campagne pour attendre impatiemment les résultats, qui vont être annoncés (présume le public) à la fin d’un grand décompte rouge affiché sur le mur. Le décompte (qui s’achève en réalité au moment où Jocaste et Œdipe comprennent la vraie nature de leur relation) est en temps réel, et la vie s’écoule tout à fait normalement dans cette famille où on peut observer les tensions, mais surtout les liens puissants d’attachement qui les relient entre eux. Sauf que cette famille n’est pas n’importe quelle famille. Le parfait père de famille, volontaire, positif, qui veut faire et amener du bien à son pays et tient à la vérité plus que tout n’est autre qu’Œdipe. Sa chère femme, soutien d’une vie entière, mère de leurs 3 enfants, Antigone, Eteocle et Polynice, s’appelle Jocaste. Les 3 beaux enfants, jeunes futurs cadres souriants, intelligents, formés et adaptés à ce monde moderne qui s’ouvre à eux vont bientôt s’entredéchirer, on le comprend à demi-mot.

Mais qu’est-ce qui va faire exploser ce beau vernis d’une si belle famille ? Rien d’autre que la mise à nue de la vérité, comme dans le texte d’origine. Œdipe est balancé de révélations en révélations, et elles sont provoquées par sa quête rigoureuse de la vérité. Il ne supporte pas le mensonge, même par omission, il est dans une forme de rigueur abusive qui le mène à sa chute. Il est décrit ici comme un personnage positif, patriarche progressiste et bienveillant, homme de valeurs et de bonne volonté. Cependant Créon, son beau-frère, est un intermédiaire via lequel on devine rapidement des fêlures dans cette belle vitrine, malgré la sincérité qui se dégage d’Œdipe. Œdipe est identifié et identifiable par les sens, et sa spécificité est de ne pas écouter. Ce thème de la surdité d’Œdipe revient très régulièrement dans le spectacle et créé un parallèle intéressant avec la destinée qui l’attend quant à la perte de sa vue.

Si la réécriture permet donc ici de réinterroger nos contemporanéités de manière plus directe, il faut aussi noter qu’elle ajoute parfois des éléments sans fondements symboliques ou métaphoriques réels. Ainsi, l’annonce de l’homosexualité de Polynice, la mort du père adoptif d’Œdipe pendant la soirée, ou encore la mise en exergue du complexe d’Œdipe que nourrit Antigone sont des éléments qui, s’ils ne sont pas dénués d’intérêt noient un peu la puissance du propos dans un excès de drames et de sensations fortes. Cependant ces éléments participent aussi à l’humanisation de ces héros mythiques dont on n’arrive parfois plus à sentir la ressemblance avec nous-mêmes. C’est la grande force de cette proposition, nous exposer à la réalité sensible de ces destins tragiques dont on oublie la violence et la puissance.

Le contexte politique reste ici également très présent, puisqu’il sous-tend toutes les décisions publiques que veut prendre Œdipe et qui le mèneront à sa chute. La pièce s’ouvre sur une interview filmée du candidat, qui annonce deux mesures phares : la réouverture de l’enquête sur la mort de son prédécesseur, Laïus, et la fin des droits du sang qui passera par l’obligation d’obtenir des certificats de naissance en bonne et due forme pour tous. Ce sont en fait ces deux simples annonces qui préparent la tragédie, puisqu’elles sont celles qui vont faire s’effondrer toutes les certitudes d’Œdipe, en lui apprenant son adoption, la vérité sur l’accident de voiture qu’il a eu 18 ans plus tôt, et de ce fait sur son statut de parricide incestueux. Et ces intentions innocentes d’Œdipe ne l’empêcheront pas de devoir affronter les prédictions de Tirésias, le voyant aveugle agent de malheur. Cette réécriture appuie en effet sur l’innocence d’Œdipe, notamment mise en opposition à la figure de pouvoir précédente qui est incarnée par Laïus, présenté comme un prédateur sexuel abusif de Jocaste et tyran politique du pays.

Ainsi, assister à la violence et à la puissance des destins de la famille la plus maudite de l’histoire de l’humanité permet de ressaisir autrement les enjeux politiques, sociaux et collectifs qui sous-tendent le mythe. La réécriture banalise les personnages mais de ce fait multiplie la puissance émotionnelle des événements : assister à un drame dans la vie de quelqu’un qui nous ressemble semble bien plus fort que regarder des héros traverser les mêmes drames. Quand l’humanisation multiplie l’empathie pourrait être le sous-titre de cette réadaptation puissante d’un mythe fondateur de nos sociétés.

Written by Louise Rulh.

SHINE by THE HIPPANA THEATRE [ZOO VENUES / FRINGE 2019]

http://zoofestival.co.uk/shows/shine/ – To the 26th August at Zoo Southside

Review in french written by Louise Rulh. 

Dans le crâne d’un traumatisé / Inside the head of a traumatized man

Les parents font des enfants. Les parents vieillissent quand les enfants grandissent. Puis les enfants vieillissent et les parents meurent. Et parfois les enfants deviennent des parents. C’est le cycle de la vie, le cycle normal. C’est toujours une gigantesque tragédie quand ce cycle est perturbé, par exemple par la perte d’un enfant. Comment un père ou une mère peuvent-ils supporter une perte aussi anti-naturelle, aussi violente ?

C’est le sujet qu’a choisi d’explorer la compagnie Hippana Theatre dans Shine, présenté à Zoo Southside dans le Fringe d’Edimbourg cette année. Un jeune couple, heureux, amoureux, jeunes parents… d’une petite fille portée disparue un soir où elle était dans sa chambre et que les parents dormaient. Comment se remettre de cette disparition ? Le traumatisme psychologique est tel qu’on assiste à l’effondrement psychique du père, qui tombe peu à peu dans une paranoïa, pleine de cauchemars, visions et voix. Malgré l’aide de sa compagne psychiatre, il est enfermé dans un cercle vicieux violent, dangereux, malsain.

Shine

Photo: Mihaela Bodlovic / Shine / From the Facebook Page of Hippana Theatre.

Si le propos du spectacle n’est pas dénué d’intérêt, c’est aussi et surtout la forme qui retient l’attention. La pièce est à la croisée entre théâtre, danse, et… récit radiophonique. En effet, le public est muni d’un casque individuel dans lequel est diffusé en binaural tout l’environnement sonore du spectacle, préenregistré. Cela provoque un décalage étrange entre ce qu’on voit et ce qu’on entend, les effets sont inversés puisque ce sont les artistes qui suivent le son préenregistré, et cela permet d’avoir un son très « traité » phoniquement, qui sonne donc étrangement. De plus, on est ainsi complètement propulsé dans la tête du père qui perd pied, puisqu’on entend les choses autour de nous depuis son point de vue : nous sommes de manière très littérale « mis à sa place ». On entend également les voix, les souvenirs, les acouphènes ou tout autre élément subjectif qui le hantent, ce qui créé un décalage avec la réalité.

Un autre effet de ces casques est l’utilisation qui est faite des voix et des corps. En effet, les comédiens ne parlent pas, puisqu’on entend tout dans les casques et que cela a été pré-enregistré. Nous assistons à une pantomime, où la communication entre les protagonistes ne passe pas par les voix mais par les corps. Ce spectacle est un nouveau bel exemple de la puissance potentielle du « physical theater » si prisé par nos voisins outre-Manche. Chaque scène est chorégraphiée, mais ultra narrative : tout le propos du spectacle est transmis par l’environnement sonore construit par le concepteur sonore du spectacle, et par les corps dessinant dans l’espace une tragédie douce.

La pièce joue donc sur une croisée de différentes disciplines, mais également une croisée de différents registres, et notamment du film d’horreur. Cet imaginaire est très présent, il apparaît de manière croissante au fur et à mesure que le personnage principal perd pied dans un univers qui lui échappe. Là encore, on est en tant que spectateurs placés dans son univers y compris visuel, et on voit les visions qui lui arrivent. L’utilisation de masque, de marionnette, mais aussi du corps d’une manière étrange (la comédienne joue de dos, un masque gigantesque sur l’arrière du crâne, ce qui lui donne une étrange démarche) permet de faire apparaître très concrètement un monstre très abstrait, ayant grandi dans les profondeurs d’un cerveau traumatisé.

Le spectacle dégage une grande force, une certaine violence également du fait du sujet traité, mais également une grande douceur. En effet, pour ceux d’entre vous qui seraient sensibles à cet effet, l’ASMR, qui provoque une étrange sensation de picotement dans le crâne, le spectacle peut-être une vraie séance de massage et de relaxation. Tout se passe dans une douceur étrange, un décalage entre la vision et l’audition, un entre-deux à la fois très réaliste et très onirique… Et on sort donc particulièrement perturbés par ce puissant duo.

Louise Rulh.

Lovely Girls by the Hiccup Project [ZOO Venues / Fringe 2019]

http://zoofestival.co.uk/shows/lovely-girls/

One last representation is performed tomorow on 17th August / Rewiew written in french by Louise Rulh. 

Lovely Feminism

Lovely, en anglais, c’est charmant. Adorable. Aimable. C’est un compliment, c’est toujours dit d’une manière positive, mais pourtant ça peut laisser un goût amer, étrange. C’était le cas pour les deux comédiennes et danseuses du Hiccup Project, une compagnie basée à Brighton. Après la réussite de leurs deux premiers spectacles, les deux jeunes femmes sont confrontées à la bienveillance mielleuse des gens bien intentionnés qui les présentent comme « the lovely girls from the Hiccup Project », les charmantes jeunes filles du Hiccup Project. Alors quand elles ont décidé de monter un nouveau projet, sur ce thème et en essayant de s’interroger sur les raisons pour lesquelles il leur était désagréable de s’entendre appeler sans cesse « lovely », elles ont été surprises de découvrir un monde plutôt froid et réfractaire à ce projet : mais, ce sera un projet féministe… féminin… auquel une audience masculine ne pourra pas s’identifier… qui ne parlera pas à tout le monde…

Lovely girls

© The Hiccup Project / Lovely Girls – From Facebook Page of the Hiccup Project

Evidemment, cet état de fait les a encouragées à monter le spectacle, et à s’interroger sur toutes ces choses inattendues révélées par un innocent et bienveillant compliment répété à tort et à travers. Avec une énergie exceptionnelle, les deux « filles » parviennent à s’interroger de manière très fine et intelligente sur le sexisme ordinaire, le sexisme bienveillant, le sexisme intériorisé par nous tous et nous toutes qu’il nous faut déconstruire. Elles explorent les différentes facettes des pressions genrées que nous impose notre société, déconstruisent les injonctions à la féminité aussi nombreuses que contradictoire (dans une scène hilarante qui les amène à accumuler progressivement les attributs « féminins » que sont l’intelligence, le sexy, le glam, le courage, l’organisation, le sport et le healthy, l’élégance, les talents domestiques… etc.) et prennent de la place en utilisant leur voix.

Le spectacle appartient à un genre encore largement absent du paysage théâtral français, le « physical theater ». Ce mélange entre danse et théâtre amène ici un rythme très intense au spectacle. Les tableaux s’enchaînent, nourris de textes mais aussi de chorégraphies. C’est un mélange réjouissant, qui permet un réel investissement émotionnel et intellectuel à la croisée des deux disciplines, et quand c’est parfaitement maîtrisé comme c’est le cas ici, c’est un genre qui permet une vraie exigence intellectuelle et artistique.

Un autre outil maîtrisé à la perfection par nos deux comédiennes est l’humour, le fameux humour british, grinçant et cynique mais si drôle. Les tableaux sont inventifs, ils explorent profondément les sujets et évitent (la plupart du temps) l’écueil de la pédagogie simpliste ou simplifiée, et ce bien souvent grâce à l’humour. Le féminisme ne devrait pas être un gros mot et ce spectacle lui rend hommage tout en étant exigeant sur les thèmes militants abordés. Le spectacle est fin, drôle, explosif, c’est un « must-see » du Fringe !

Louise Rulh