Critique de spectacle

Eins, Zwei, Drei / Martin Zimmermann [Première Française]

Vu au TNP dans le cadre de la 18ème Biennale de la Danse de Lyon

Une pièce de cirque hybride et loufoque

Au sein de la création chorégraphique actuelle, une très grande interdisciplinarité est à l’oeuvre. En effet, si l’on se cantonne au simple mouvement dansé, on ne dit rien – ou peu – de la danse entendue comme le sixième art. Depuis quelques décennies, un art hybride longtemps resté dans l’intimité irrigue notre discipline jusqu’à y faire surface dans un festival de prime abord dédié à celle-ci. Cet art, c’est le cirque. Ainsi, nous le retrouvons en cette année 2018 pour la Biennale de la Danse de Lyon, avec notamment une nouvelle création de Martin Zimmermann, Eins Zwei Drei, présentée au TNP – Théâtre National Populaire de Villeurbanne.

Cette pièce d’une durée d’une heure trente environ met en scène dans une esthétique incroyable trois interprètes talentueux, Tarek Halaby, Dimitri Jourde et Romeu Runa ainsi qu’un pianiste exceptionnel, Colin Vallon. Des objets, des décors, des personnages et des situations se dégage une grande poésie. Les scènes qui se déroulent devant nous sont captivantes, chaque protagoniste y trouve sa place, tout s’accorde. En outre, pour sa nouvelle pièce, l’artiste suisse s’est inspiré de l’art contemporain. Mais plus que de celui-ci, c’est surtout du lieu où il a coutume de se trouver : le musée. Dans cet espace, il se passe des choses étonnantes, choquantes, drôles ou dramatiques. Le public afflue, les artistes s’exposent, se vendent, on y vient entre amis, en famille, en groupe scolaire… Le musée d’art contemporain concentre à lui seul toute une micro société hétérogène, un public pourrait-on-dire nouveau car cela fait peu de temps que cet espace s’est démocratisé. Par ailleurs, il est à lui-même déjà une oeuvre, un endroit atypique, grand et épuré dans nos imaginaires.

Dans «Eins Zwei Drei» de Martin Zimmermann, un trio de clowns barrés (Romeu Runa, Tarek Halaby, Dimitri Jourde) évoluent au rythme de la musique du pianiste Colin Vallon.

© Augustin Rebetez 

Pour nous plonger dans cet environnement, deux grands panneaux font guise de mur, tandis qu’au sol, une scène surélevée imitation marbre nous rappelle les immenses sols lisses et rutilants des salles d’expositions. La première scène donne le ton sur le caractère comique de la pièce. Un homme, tout de blanc vêtu, se met à parler devant un pupitre de manière exubérante en faisant quelques farces grotesques. Son costume nous rappelle un personnage emblématique du cirque, le clown blanc, qui est comme le présentateur de la troupe. Ici c’est presque une image loufoque et caricaturée qu’on a de cet acteur du cirque. Sous son costume de dandy se cache une personnalité délirante qui ne cessera pas de se mettre en scène sauf à de rares exceptions. Ses deux autres acolytes sont tout aussi déjantés bien qu’appartenant à des univers différents. Son pendant, un clown noir qu’on comprend être le « sous-fifre » du musée sous l’égide du premier personnage est tout droit sorti d’un univers de conte slave. Il ressemble à un pauvre manant d’une autre époque, le visage comme couvert de suie, avec de grosses chaussettes et un bonnet rappelant une chapka. Sa voix aiguë marmonne des onomatopées qui rendent son jeu hilarant. De plus, ses gestes maladroits et tentant à la fois de ne pas l’être, nous font deviner un artiste talentueux, maîtrisant les codes du clown dans une personnalité attachante de part son caractère enfantin.

Enfin, un troisième visiteur va faire irruption dans le décor. Arrivé quasiment de nulle part, les deux autres le regarde de travers. Au début on ne comprend pas ce qu’il vient faire dans un musée, quand on se dit que finalement il est peut-être la figure symbolique de l’artiste déluré, qui ira jusqu’à être lui-même une oeuvre – on voit de plus en plus ça dans le champ de la performance au sein de l’art contemporain – . Le clown en question ne porte qu’un caleçon et quelques haillons déchiquetés, il ne tient pas droit, parle un langage qui rappelle un homme un peu trop alcoolisé. Son allure de punk désossé fumant ses cigarettes est excellente.

Les trois clowns que nous avons là ont chacun un caractère et un univers très fort, ils mènent tambour battant le spectacle accompagné par le pianiste. Le rapport que les acteurs ont à la musique est par ailleurs très intéressant ici. Il n’est pas si commun d’avoir sur scène l’auteur même de la musique d’une création, et cela lui donne une place particulière. Le musicien fait partie intégrante du spectacle, il joue sur mesure, à la perfection, et interagit avec les interprètes si bien qu’on peut dire qu’il n’y a pas trois mais quatre personnes sur scène. Restant en léger retrait, il est comme un médiateur entre l’imagination loufoque qui est à l’oeuvre devant nous, et justement, nous, les spectateurs dont il fait à moitié partie et qui représentent ici la raison. Ce qu’on appelle le clown relève par ailleurs de cet entre-deux raison/folie ou raison/imagination. On n’est pas dans un jeu d’acteur, bien qu’ils jouent un personnage, ni même dans le mime même si le clown ne parle presque pas. Pourrait-on être dans l’acrobatie qu’elle se transforme en chorégraphie, approcherait-on la farce qu’en son exécution se cache un propos sérieux sur la société. Dans une posture quasi schizophrénique, le clown représente l’hybridation des genres et des arts au sein du cirque, mais aussi au sein de la création artistique de manière générale qui n’est rien si elle en reste cantonnée à ses distinctions. Aujourd’hui, cette pratique fascine de plus en plus, car elle recèle en elle des voies multiples d’introspection, d’imagination, de création et de compréhension du monde.

Eléonore Kolar

Concept, mise en scène, chorégraphie et costumes Martin Zimmermann
Créé avec et interprété par Tarek Halaby, Dimitri Jourde, Romeu Runa et Colin Vallon
Création musicale Colin Vallon
Dramaturgie Sabine Geistlich
Scénographie Martin Zimmermann, Simeon Meier
Conception décor, coordination technique Ingo Groher
Création son Andy Neresheimer
Création lumière Jérôme Bueche
Regard extérieur Eugénie Rebetez
Assistante à la mise en scène Sarah Büchel

Songs, par Samuel Achache et l’ensemble Correspondances

Vu au théâtre de la Croix Rousse

La dépression en blanc

Qu’il est dur, même le jour de son mariage, de se réjouir pour soi-même lorsqu’on a une grosse araignée noire qui nous engloutit la tête et le corps. Même si cette araignée ne fait pas mal à Sylvia, ayant des poils longs et doux, même si avec celle-ci et l’aide de sa sœur, Sylvia s’avise de surmonter les crises d’angoisses et les périodes de dépression, pour autant la maladie reste présente et force, parfois, à se retirer en soi-même pour trouver un refuge.

C’est ce que met en scène Samuel Achache dans sa dernière création, Songs, en partenariat avec l’Ensemble Correspondances de Sébastien Daucé. La musique baroque vient accompagner et mettre en lumière ce voyage intérieur dans l’esthétique imaginaire que nous propose le metteur en scène. Particularité du processus de création de ce spectacle, le choix du programme récital a été antérieur à la création du canevas d’improvisations sur lequel travaillent Sarah Le Picard et Margot Alexandre, les deux brillantes comédiennes. Il est donc un réel acteur de la création et n’est pas un simple « à côté ». Parmi les choix qui permettent de rendre visible et efficace cette perméabilité des deux univers, celui de placer les musicien.ne.s à un rôle autre que celui d’accompagnateurs statiques d’une action scénique qui ne serait que théâtralisée : membres assumés de la dramaturgie, ils ont un statut spécifique et sont d’ailleurs même un élément vivant de la scénographie.

© Jean Louis Fernandez

Car le travail de la construction d’un espace mental se révèle au cœur du projet, puisqu’il s’agit d’explorer un espace imaginaire et intérieur. Ainsi le traitement scénographique touche-t-il non seulement l’espace, les objets omniprésents, la matière et les textures utilisées, mais il conditionne aussi la manière dont bougent, parlent, se déplacent les corps en scène. Le travail des costumes travaille également bien entendu à cette distorsion dans un espace autre : corps difformes, gonflés, déstructurés, viennent prendre place sur la scène mentale. La scène n’est en effet qu’un lieu mental : d’ailleurs lorsque le spectacle commence dans un monde tangible, il n’est pas dans l’espace dessiné par le cadre de scène, mais bien en avant et dans ce qu’on qualifie traditionnellement d’espace public. Telle Alice qui doit se faufiler dans un terrier pour entrer au Pays des Merveilles, ce n’est qu’après une traversée sous une robe de mariée devenant large comme le monde pour l’englober, que Sylvia peut déboucher dans ce refuge mental matérialisé, par un chemin de toute évidence pas facile à emprunter, rempli de serpents terrifiants.

Cette traversée initiatique, qui n’est montrée que par un tableau très poétique qui permet le dévoilement de l’espace mental (dans lequel sont donc compris les musiciens) permet d’entrer dans un espace cérébral qui travaille sur la mémoire et l’imaginaire. Dans la conception que nous présente ici Achache, la mémoire et l’imaginaire sont l’essence de l’humanité et de la conscience. La mémoire car elle permet de figer, sacraliser, protéger des instants clés qui façonnent notre personnalité (symbolisée ici par l’utilisation de la cire qui vient couvrir et recouvrir chaque centimètre carré des décors) ; l’imaginaire car il permet de se préparer à tout événement potentiellement menaçant ou nouveau (notamment comme c’est le cas ici lorsqu’une dépression vient rendre l’extérieur si dangereux). Bien sûr, tout ceci n’est pas autant intellectualisé dans le traitement concret du spectacle, mais il s’agit ici d’une des lectures qui peut être faite de cet espace présenté.

Le traitement sensible de ces constructions mentales est assumé aussi par la musique, qui fait naître le propos. La sonorité des instruments anciens vient sublimer cet espace blanc, pur et sacralisé ; les voix de l’alto Lucile Richardot, 3ème tête à l’origine du projet, et de René Ramos s’entremêlent avec la performance des comédiennes qui pratiquent une langue riche et travaillée malgré son statut d’improvisations.

La forme du spectacle ainsi que son fond permettent donc d’approcher des problématiques de société importantes, tant au point de vue individuel que collectif, dans un espace construit pour rappeler et évoquer la dépression, sans pour autant rechercher une atmosphère anxiogène pour le public. La libération du personnage passe donc par un chemin musical initiatique qui débouche sur une autre manière d’appréhender le monde.

Louise Rulh.

Le Quai de Ouistreham dans une mise en scène de Louise Vignaud d’après Florence Aubenas

joué au théâtre des Clochards Célestes du 12 au 17 septembre dernier.

La violence de la crise humanisée

Le quai de Ouistreham, essai publié par Florence Aubenas en 2010 a fait grand bruit, puisqu’il permettait de plonger dans la réalité brusque et violente des précaires dans un contexte de crise économique. Au terme d’une enquête immersive de 6 mois, la reporter publie en effet un livre effarant, tout en portraits humanistes et sensibles, qui permet de suivre son chemin dans les rouages de Pôle Emploi puis du monde des femmes de ménage, et par là sa propre évolution.

C’est à ces enjeux que s’attaquent Louise Vignaud et Magali Bonat dans l’adaptation pour le théâtre qu’elles font de cet ouvrage, en n’en saisissant justement tous les enjeux et les priorités.

Dans le corps explosif de Magali Bonat font irruption de multiples femmes, toutes semblables, universelles, qu’elle fait vivre en quelques postures. Sa voix porte les mots de Florence Aubenas, poétiques, bruts, condensés de formules marquantes. D’un détail, elle fait jaillir une humanité toute entière, au détour d’une phrase ou d’un geste. La puissance de ces portraits fait la force de cette performance d’une actrice seule en scène qui incarne et donne voix. Accoudée à un tableau blanc de formateur technocrate, elle expose la violence d’une simple remarque dans un agence d’intérimaire, ou d’un regard dans les yeux d’une conseillère Pôle Emploi. Et donne un visage à ce vague mot, crise, et à cet étrange chiffre, 6 millions de chômeurs en France en 2018.

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© Rémi Blasquez / Compagnie La Résolue.

Plus fort encore, en rendant hommage aux femmes que présente Aubenas, le spectacle rend hommage à la reporter elle-même, dans une sorte de mise en abyme qui permet de rappeler le contexte d’écriture de ce texte, le courage qu’il a fallu montrer pour oser s’infliger une telle expérience, sortir d’un quotidien de femme blanche privilégiée journaliste à Paris. Ainsi, le spectacle s’ouvre sur la mise en contexte du travail d’Aubenas, la justification et l’explication qu’elle-même donne à cette expérience. Et dans l’adaptation du texte qui est faite par l’équipe artistique, il est volontairement choisi de ne pas mettre en lumière seulement ces femmes présentées et décrites par la journaliste, mais aussi d’honorer l’autrice à l’origine de ce texte, en exposant sa propre expérience et son propre cheminement.

Ainsi le destin de ces femmes vient s’imprimer en parallèle du sien. Au fur et à mesure de l’avancée du récit, où on découvre leurs parcours, c’est celui de la journaliste qui se dessine : malgré sa préparation, malgré les idées qu’elle a déjà de l’endroit dans lequel elle se plonge, malgré les statistiques, les articles, les nombres et les informations qu’elle connaît, expérimenter dans son corps et dans ses muscles la réalité d’une vie comme celle-ci la transforme véritablement profondément. De la naïveté à l’épuisement, de la théorie à la pratique, elle entraîne le lecteur, et donc le spectateur, dans cette prise de conscience sociale et politique. Ce qui résonne d’autant plus 10 ans plus tard, quand on imagine bien que la réalité de ces parcours n’a pas dû s’adoucir… Témoignage qui vient frapper à nos oreilles et donne une autre aura aux « invisibilisées » du quotidien, qui préparent et organisent la vie dans les lieux de sociabilité commune dont elles sont pourtant exclues.

Louise Rulh

Prises de Paroles de l’Alchimie du Verbe à D’Esprits Critiques sur la radio l’Echo des planches

Les liens entre la radio l’Echo des planches et le site l’Alchimie du Verbe sont très ténus, car sans l’Echo des planches, notre site n’aurait pas l’acuité qui est la nôtre aujourd’hui. De plus, Raf est devenu au fil des quatre années passées sur cette radio rédacteur en chef. Cette année, Éléonore Kolar a rejoint l’équipe de l’écho des planches en tant que journaliste culture stagiaire. Pour autant, il nous paraît important de continuer d’exister par la voix de notre site qui répond à un cadre beaucoup moins ambitieux et davantage relâché que le travail d’entretiens et d’animation de plateaux [et qui est encore plus éloigné des questions plus prosaïques liées à la programmation et à la diffusion des rencontres du Festival d’Avignon dont la radio est partenaire].

Aussi, pour accompagner l’écriture des articles [trop peu nombreux pendant le Festival], il nous paraît opportun de participer à cette émission D’Esprits Critiques [Animée par Emmanuel Serafini] sur les ondes de la radio à laquelle nous collaborons avec ardeur. Cette émission permet de confronter les regards de journalistes et de blogueurs sur les spectacles du Festival d’Avignon IN essentiellement. On y retrouve Rick Panegy du site Rick et Pick, Sophie Bauret de Vaucluse Matin, Sarah Authesserre de la radio l’écho des planches [qui a publié un bel article sur le Procès de Lupa sur notre site récemment] et enfin des chroniqueurs du site L’Insensé.

Participation et Prises de Paroles de Raf au D’Esprits Critiques du samedi 14 Juillet

 

Thyeste (Sénèque dans une mise en scène de Thomas Jolly) [2.25/3.40/6.20]

La Reprise, Histoire(s) du Théâtre (I), une création de Milo Rau [22.18/26.40]

Mesdames, Messieurs et le reste du monde, un feuilleton coordonné par David Bobée [35.08]

Iphigénie de Racine dans une mise en scène de Chloé Dabert [37.59/42.38/43.49]

Sujets à Vif Programme A La Rose en Céramique (Scali Delpeyrat, Alexander Vantournhout) [45.54]

Le Grand théâtre d’Oklahama d’après Franz Kafka Mise en scène Madeleine Louarn et Jean-François Auguste [51.27]

Pur Présent écrit et mis en scène par Olivier Py [55.22]

Participation et Prises de Paroles d’Eléonore Kolar au D’Esprits Critiques du samedi 22 Juillet

 

Saison Sèche une création de Phia Ménard [2.07/8.16]

De Dingen Die Voordijgaan Les Choses qui passent d’après Louis Couperus dans une mise en scène d’Ivo Van Hove [11.30]

36 Avenue Georges Mandel de Raimund Hoghe [21.45/22.28]

Story Water d’Emanuel Gat et Ensemble Modern [40.04/45.22/50.54]

La page de l’émission sur le site de la radio l’écho des planches

Thyeste (Sénèque) mis en scène par Thomas Jolly [addendum critique]

Pour contraster le regard admiratif de Raf sur notre site

Un Regard Complémentaire de Louise Rulh :

Thomas Jolly est un magicien des sentiments. Il connaît les rouages de la sensibilité humaine et sait quels boutons pousser pour provoquer l’émotion, le frisson, le hérissement des poils. Cela ne rate pas dans Thyeste, où le travail de la lumière et du son, ainsi que la scénographie (qui plus est dans un lieu aussi magistral que celui où elle est présentée cette année…) font du spectacle un moment d’émotion et de magie. Cependant, là où dans les précédentes créations du jeune metteur en scène, ces émotions étaient guidées et menées par une nécessité inhérentes sorties d’une lecture fine et intelligente du texte, dans Thyeste on a la désagréable impression qu’à ce beau son et lumière manque un cœur, une âme, une profondeur. Pourtant la dramaturgie qu’évoque Thomas Jolly dans ses interviews (vous pouvez retrouver celle qu’il a faite avec la radio du festival l’écho des planches via ce lien) semble aussi poussée et cohérente que les précédentes. Alors pourquoi aussi peu de nuances, aussi peu de rythme et aussi peu de fragilité dans cette version rageuse, colérique et emportée du texte de Sénèque ? Peut-être ne dépend-t-il que de la modeste autrice de ces lignes de n’avoir pas été prise dans une compréhension fine des enjeux du texte transmis au plateau, malgré une bonne volonté sincère ; ou peut-être qu’on peut ici réclamer le droit au « moins bien qu’avant », le droit à la victoire mitigée, le droit au chemin tortueux pour un artiste, dans un monde du théâtre contemporain parfois bien cruel qui jette trop rapidement la pierre aux jeunes talents encensés peu de temps avant qui auraient déçus l’institution et la critique. Je ne garderais pas rigueur à M. Jolly de cette déception mitigée qu’est la mienne, et saurait attendre la suite d’un beau parcours d’artiste avec impatience.

 

Road movie en HLM mis en scène par Cécile Dumoutier

Vu au théâtre de l’Artéphile

Une épopée maternelle aux accents féministes

La petite salle de l’Artéphile accueille pendant toute la durée du festival un seul en scène de la tête brulée déterminée Cécile Dumoutier, dans lequel elle retrace son parcours de mère célibataire dans une vie de petites galères et de beauté construite à force de bouts de ficelle. Avec détermination et courage, elle parvient à construire un quotidien sain et prometteur pour elle et son petit Loup, mais surtout à se reconstruire elle-même, après un grand changement de vie et une période difficile.

© Stéphane Ouradou

Car un enfant c’est un bouleversement, alors associé à une séparation, un déménagement et aux aléas de la vie, Cécile est passée par des années de changement radical. Elle se fixe alors comme objectif de s’adresser à la caméra tous les soirs, filmée de face, afin de garder trace de ces quelques années d’évolution. Matière première du spectacle, ces entretiens avec elle-même permettent d’entrer dans l’incroyable et irrévocable processus du changement, qui ne se fait que touche par touche chaque jour de manière imperceptible mais se révèle radical et total.

Radical et total, il l’est aussi, ce processus qu’elle parvient à s’imposer à elle-même, l’aidant peu à peu à s’accepter, à s’aimer. Construire sa nouvelle vie passe par cette acceptation, et notamment de son corps, changeant au fil des ans et particulièrement après une naissance. C’est là que la pièce prend des accents féministes plus que salutaires, touchant à des sujets de société tels que le bodypositivisme, le chemin vers l’amour de soi, la nécessité pour une femme de s’imposer et de travailler à déconstruire les normes imposées restrictives et réductrices, notamment en matière de beauté. Cependant ce travail sur le corps va de pair avec un travail sur les aspects plus intellectuels ou moraux, prendre confiance en soi passant également par la capacité à reprendre un travail artistique, à se sentir capable de garder sa vie en main, à garder le contrôle sur le monde extérieur et sur les émotions qu’on est amené à ressentir. Le spectacle travaille ainsi sur les questions du bonheur, de l’épanouissement personnel, professionnel et familial, de manière concrète et philosophique à la fois.

En effet, la langue du spectacle est un autre élément central de cette performance. Alternant sans cesse entre anecdotes crues, concrètes et scènes plus poétiques, la comédienne évolue entre lyrisme et trivial à chaque tableau. Et de la même manière que les mots simples savent se faire envolées, le corps en jeu devient parfois chorégraphié. La gestion du geste évoque en effet ce que les anglos-saxons aiment à appeler « physical theater ». Le mouvement, s’il n’est pas chorégraphié à une intensité qui classerait à proprement parler le spectacle dans la catégorie des spectacles de danse, est utilisé comme moteur de sens à de multiples endroits, outil sensible en adéquation avec le propos du spectacle.

Cette dimension est enfin amplifiée par la présence au plateau de la musicienne qui a composé et joue en live la musique et l’environnement sonore de la pièce. Ce seul en scène est donc un duo, la comédienne étant sans cesse placée sous le regard bienveillant de la musicienne qu’on devine derrière un voile. Personnage témoin, qui accompagne et soutient le processus libératoire de Cécile Dumoutier par sa musique, elle vient teinter d’une autre aura la solitude de notre protagoniste. Outre sa présence riche, la puissance de la composition musicale illumine et soutient le texte porté au plateau.

Ainsi dans cette proposition qui lie des thèmes de société et à des sujets très politiques, la puissance du texte liée à celle de la musique permet de construire une performance riche et sensible dans une grande simplicité. Et de voir une épopée douloureuse s’achever dans la certitude que ce petit Loup est bien accompagné et bien entouré dans ce monde piquant qui peut se charger de tant de douceur.

Louise Rulh.