Auteur : eleonorekolar

Rédactrice spécialiste danse

Hurt me Tender / Compagnie CirkVOST au Festival Villeneuve en scène

Deux dernières représentations à venir le 20 et le 21 Juillet à la Plaine de l’Abbaye

Blesse-moi, tendrement ?

Sous un immense chapiteau rouge de presque trente mètres de haut, vous êtes conviés à un véritable « show » où déjà sur scène attendent une batterie étincelante et ses acolytes électriques, guitare, basse, synthé, micros. Une femme hurle dans le public, cherche sa place, pousse un homme assis, tombe… Le spectacle commence en trombe dans un humour proche du burlesque quand retentit la musique. Les acrobates sont tous là dans le public et commencent à danser avant de descendre sur scène.

Une grande énergie se dégage de la troupe qui, par un jeu de « je t’aime moi non plus » va habiter le plateau, les gradins, et surtout les airs. En effet, leurs corps taillés au fil du temps dans leur art qu’ils maîtrisent s’enlacent violemment puis plus doucement. On dirait qu’ils se disputent, s’agacent, se courent après. Un couple joué par un fille un peu folle perchée sur ses rollers rétro nous fait son cinéma comme on pourrait dire, tandis que son amant essaie de la convaincre, sans doute « qu’il n’a rien fait », et tous deux finissent dans un ballet digne de patineurs sur glace. Tournant autour de ces relations sociales qui tissent un groupe d’amis de longue date, la troupe est malgré tout unie, car il le faut lorsqu’on envoie son partenaire virevolter à l’autre bout de l’arène ! Les êtres sont bruts, les femmes hurlent et pépient et à certains moments on se demande où est passé le « tender », pendant du « hurt me ». Car les scènes intermédiaires aux numéros virtuoses manquent parfois d’authenticité, de tendresse justement, et on peut rester sur une sensation de prétexte malgré la volonté très certaine d’emmener le spectateur dans une narration.

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© P.Rigo / CirkVOST

Au delà de ce ballet festif, la musique prend une place particulière. Déjà, la présence des musiciens sur scène jouant un rock proche d’un univers electro aux accents Bowie rythme à merveille la pièce ; ils font intégralement partie de la création et sont attentifs à la gestuelle des interprètes.  Le chanteur relève son col, un instant nous sommes dans un bar un peu ringard au fin fond des années 90. On est de fait très entraîné, et le groupe réussit à tenir éveillé le public jusqu’à ce qu’il aille spontanément danser à la fin spectacle.

Ainsi, avec Hurt me tender, le cirkVOST emmène le public dans un spectacle qui fait du bien, coupant le souffle avec ces voltigeurs, qui par ailleurs jouent avec facilité de chutes assumées allant dans la continuité de l’univers. On en sort heureux, et c’est bien ce qui fait qu’au fond, c’est un moment réussi.

Eléonore Kolar

Mise en scène Florent Bergal assisté de François Juliot. Regard acrobatique Germain Guillemot du Cirque Soleil. Durée 1h. Acrobates Benoît Belleville, Arnaud Cabochette, Théo Dubray, Sebastien Lepine, Jef Naets, Océane Peillet, Jean Pellegrini, Tiziana Prota, Elie Rauzier, Cécile Yvinec. Musiciens Johann Candoré, Kevin Laval, Benjamin Nogaret, Lionel Malric. Créations lumières Simon Delescluse, Christophe Schaeffer. Technique Frédéric Vitale, Christophe Henry, Simon Delescluse, Maxime Leneyle. Costumes Anaïs Forasetto

REQUIEM MOZART de Yoann Bourgeois prochainement aux Nuits de Fourvière : Coup de cœur des blogueurs [2 places à gagner !]

Pour une nouvelle année, notre site l’Alchimie du verbe participe à l’opération Coup de cœur des blogueurs organisée par le festival des Nuits de Fourvière. Fort d’une excellente programmation, il n’a pas été simple de faire un choix. Pourtant, une pièce singulière a tout de même retenu notre attention : Requiem Mozart d’après Wolfgang Amadeus Mozart, mise en scène par Yoann Bourgeois et dirigée par Laurence Equilbey. En effet, exceptionnellement dense, cette soirée au carrefour des arts, mêlant chant, cirque et danse plongera l’amphithéâtre antique dans une atmosphère envoûtante et mystique, laissant le spectateur pétri d’impressions nouvelles…

Depuis près d’une décennie, Yoann Bourgeois est un artiste français qui s’affirme au sein de la création chorégraphique actuelle. Nourri par une double formation en cirque au Centre National des Arts du Cirque à Châlons-en-Champagne et en danse contemporaine au Conservatoire d’Angers, il intégrera par la suite la troupe de la chorégraphe Maguy Marin durant quelques années jusqu’en 2010. Ces expériences feront sans doute naître en lui quelques nouveaux désirs artistiques, car cette même année il fonde sa propre compagnie. Ainsi, l’une de ses premières pièces, Cavale, verra le jour et dessinera les contours d’un travail centré sur les notions de poids, d’équilibre et de suspension – qu’il nommera par la suite « tentatives d’approches d’un point de suspension »

Cie Yoann Bourgeois © Géraldine Aresteanu

En outre, ses mises en scène font très souvent appel à des dispositifs grandioses faits d’escaliers, de trampolines ou d’autres objets qui agissent sur l’interprète : on peut parler dans un langage plus contemporain de véritables performances. Ici, pour Requiem Mozart, une immense rampe noire mobile truffée de trappes servira aux acrobates à se mouvoir, pour que s’évanouissent, apparaissent et disparaissent les corps tombants des danseurs, donnant au spectateur la sensation d’un mouvement qui ne s’arrête jamais. Afin de compléter ce tableau impressionnant, vingt-deux choristes seront présents en plus des huit danseurs pour interpréter l’une des plus célèbres pièces de Mozart, le Requiem qu’il composa lors des dernières années de sa vie. Par ailleurs, une ombre plane au dessus de cette œuvre, dont la paternité n’est qu’au deux tiers attribuée au compositeur. Est-ce là un prétexte pour parler de l’hybridité qui touche à tous les genres et dont nous aurons une merveilleuse expression sous nos yeux ? La puissance d’un chœur reprenant un répertoire religieux très émotif alliée à la poésie des vertiges créés par le chorégraphe nous touchera, on l’espère, profondément.

Comme indiqué dans le titre, deux places sont à gagner sur notre site pour la première de ce spectacle de 1h10 qui aura lieu le 10 juin 2019 au Grand Théâtre romain du parc archéologique de Fourvière (déjà complète). Pour jouer, il vous suffit de commenter l’article sur notre blog ou sur nos réseaux sociaux Twitter et Facebook en indiquant quel autre artiste vous aimeriez découvrir pendant ce festival. L’un des commentaires sera tiré au sort le vendredi 7 juin. Vous avez donc jusqu’à jeudi 6 juin minuit pour participer, le gagnant sera informé par commentaire et par message privé. Bonne chance !

Eléonore Kolar.

Ecouter, Voir par Romain Bertet – Cie l’Oeil Ivre

Vu dans le cadre du Festival de danse contemporaine [La Plateforme / Cie Samuel Mathieu]

Une magique machinerie

Lors du Festival de danse contemporaine le NeufNeuf, Romain Bertet et la Cie l’œil Ivre présentait à Cugnaux sa dernière création, Ecouter, Voir. Dans la bible du spectacle, on peut lire ceci :  » Point de départ : il n’y a pas de musique sans son et il n’y a pas de sons sans geste. […] Écoutons donc le geste, et regardons le son « . Au premier abord, on ne comprend qu’abstraitement ces invitations. Ecouter un geste ? Voir un son ? Qu’est-ce ça représente ?

Tout d’abord, ça représente un plateau surélevé, composé de grandes trappes qui chacune ouvrent un petit univers, à peine déployé qu’il s’efface instantanément sous nos yeux. Ce sont des interprètes qui vont jouer avec ce dispositif truffé de micros durant une heure, et surtout, un régisseur-musicien qui en direct tirera les ficelles sonores de tout ce tintamarre clair-obscur. Car ce que Romain Bertet (le chorégraphe) a recherché, c’est de créer un plateau sonore. Brouiller les pistes de notre perception, ou plutôt nous apprendre que nos cinq sens ne sont jamais mobilisés de manière isolée. Il n’y a pas de son sans geste. Oui, quand on y pense, l’action de réaliser un son part toujours d’un geste, d’un mouvement, chez l’être humain souvent, d’une intention. Si un musicien veut faire jouer les cordes de sa guitare, il devra avant tout chose mouvoir ses doigts ; le batteur soulève ses bras et ses coudes, utilise les muscles de ses jambes ; le verre se brise du fait de sa trajectoire… Et si on enlevait le son de tous ces gestes, pourrions-nous dire que nous n’avons plus que le geste du son ? Pourquoi pas. Un geste seul deviendrait alors un son. Le contraire est également possible : lorsqu’on entend le bruit que fait une assiette qui se pose sur une table, tout en étant dans la pièce d’à côté, on sait de quel geste il s’agit. Le son devient alors un geste dans notre imaginaire.

© Bartosz Łukaszonek

Partant de là, Ecouter, Voir, joue de cette ambiguïté. Marc Baron à la composition/improvisation musicale va recevoir tous les sons de ce qui se passe sur le plateau pour les retransmettre aux spectateurs, soit amplifiés, étouffés, superposés voire effacés. Ainsi le plateau devient un espace de mystification du son et du geste. Les danseurs évoluent là-dedans, ils apparaissent par les grandes trappes, y disparaissent, en sortent des objets divers et variés dont ils se servent pour créer des sortes de saynètes éphémères. La chorégraphie se substitue à des gestes fuyants, casque sur la tête un danseur se croit traqué et se cache derrière les portes soulevées des trappes qui évoquent alors une forêt ; la jupe qu’enfile une danseuse est silencieuse, tandis que la respiration d’une autre résonne de toutes parts. Petit à petit, le spectateur réalise que les actions comme écouter et voir sont imbriquées quand on est devant une représentation. On veut toujours pouvoir voir ce qu’on entend, entendre ce qu’on voit. Mais brouillés, nous sommes obligés de faire autrement. Complètement actifs, on se raconte nos propres histoires et on se régale de ces tout petits gestes qui de part l’amplification de leurs sons, deviennent énormes.

D’un point de vue plus méta-esthétique disons, la pièce présentée par Romain Bertet est très intéressante du point de vue du spectateur mais également sur la vision que l’on porte sur la musique et la place du musicien au sein de la création chorégraphique. En effet, notre compositeur-en-direct est situé comme nous face à la scène, mais entre les spectateurs et les danseurs. Par là, nous pouvons voir ce qu’il fait, il n’est pas relégué à l’arrière plan dans une régie classique, il attire l’œil avec toutes ces machines et la manière dont il les manipule. Finalement, le geste du son est là aussi : dans les magnétophones qui tournent, les doigts qui se posent sur les boutons. On se pose alors la question de la place des techniciens dans les œuvres de spectacle vivant : pourquoi la régie est cachée ? Discrète, l’aspect électronique est gommé, car oui on oublie que la danse ce ne sont pas que des corps purs. La lumière passe par des câbles et des projecteurs, les micros nous transmettent le son. Mise en arrière, la régie participe à la magie du spectacle, ou d’un point de vue péjoratif au mensonge de cette machinerie du plateau. Or, face à nous dans cette pièce, tous les éléments techniques mis à nus ne nous enlèvent pas moins d’émerveillement. En outre, elle ne nous donne pas plus les clefs de compréhension. Si on voit Marc Baron se dépêtrer avec ses outils, la magie opère tout de même.

Ecouter, Voir est dans un entre-deux : si la pièce expose quelque chose qui habituellement est caché au public, l’espace scénique est quand à lui une grosse boîte à secrets dont on ne sait rien des rouages. Sans cesse jouant entre la vue et l’ouïe, Ecouter, Voir se donne à comprendre finalement avec tous les sens et laisse notre imagination déborder au point de s’approprier l’oeuvre comme il nous plaît.

Eléonore Kolar.

Conception, chorégraphie et scénographie Romain Bertet. Danseurs Vivianne Balsiger, Sonia Delbost-Henry, Jérémy Paon. Composition musicale et régie son Marc Baron. Scénographie Barbu Bejan. Création lumière et régie générale Charles Périchaud. Production Cie L’Oeil Ivre. Co-Production Le Merlan scène nationale de Marseille, Théâtre en Dracénie – scène conventionnée de l’enfance et pour la danse, Théâtre Durance – scène conventionnée, Châteauvallon – Scène Nationale.

 

 

Gravité, poids, pesanteur [ 18ème Biennale de la Danse]

Retour sur deux spectacles vus pendant la 18ème Biennale de la Danse de Lyon : Gravité crée par Angelin Preljocaj  et TRIPLE BILL #1 (création)

Gravité, poids, pesanteur

Partant de plusieurs créations vues en cette 18ème édition de la Biennale de la Danse de Lyon, cet article sera l’occasion d’aborder des notions incontournables du mouvement : celles de gravité, de poids, de pesanteur. En effet, la danse à beaucoup à dire sur celles-ci. Les aborder, de près ou de loin, consciemment ou inconsciemment fait intégralement partie du travail du danseur.

 « La gravitation est l’une des quatre forces fondamentales qui régissent l’univers. Elle désigne l’attraction de deux masses. Elle est invisible, impalpable, immanente. C’est pourtant elle qui crée ce qu’on appelle la pesanteur. » [Note d’intention d’Angelin Preljocaj]

Invisible, impalpable, immanente. C’est en ces termes que Angelin Preljocaj nous parle de la gravitation, force qui l’a inspiré pour sa nouvelle création, Gravité. La fresque s’ouvre sur un temps d’arrêt : les danseurs et danseuses sont entremêlés et forment une masse de corps nous faisant penser à un grand banquet grec. Tout doucement ils prennent vie et le ballet s’ouvre. C’est une composition relativement classique qui segmente les parties : duos, trios, chœur, adages, portés hommes/femmes, ensembles rapides… L’écriture chorégraphie est très déliée et emprunte d’onirisme. On a parfois la sensation qu’une jambe flotte en l’air, à d’autres moments que les corps sont en lévitation tout près du sol. L’univers de la pièce, teinté de noir, de blanc et de gris nous plonge dans un tableau d’une grande beauté où les corps se meuvent harmonieusement. Dans un perpétuelle quête du mouvement, le chorégraphe cherche inlassablement comment déplacer les êtres dans l’espace de la scène, espace qui s’apparente à un lieu privilégié de la rencontre. Le rencontre, ce moment d’attraction où nous avons la possibilité de toucher l’autre, de l’éviter ou encore de fusionner avec lui. En effet, la danse a beaucoup à dire là dessus, et plus encore sur ce que nous nommons la gravité.

© Laurent Philippe

La gravité ou force de gravitation, pour le dire trivialement, c’est l’attraction entre deux corps qui ont une masse. Si la pomme tombe au sol, c’est parce qu’elle est attirée par la Terre, qui a une masse si considérable par rapport à elle que ce n’est pas elle qui est attirée vers la pomme. Tant que nous sommes sur Terre, nos corps subissent également cette force, quoi que l’on fasse. Dans la danse, on apprend à jouer avec cette force qui nous paraît si évidente qu’on ne la voit plus. Les corps des ballerines, vêtus de leurs pointes et de leurs tulles vaporeux nous font croire à un flottement. En outre, il est possible de se mouvoir si lentement qu’on penserait que la gravité a un effet amoindri. Dans la pièce de Preljocaj, certains de ces effets d’apesanteur apparaissent dans les moments où les interprètes sont au sol. Mais ce qui nous sert surtout avec cette force, c’est la façon dont on est « accroché » au sol. Grâce à la gravité, nous prenons appui sur la terre en quelque sorte, nous pouvons sentir notre propre poids. C’est de cette sensation que naît en partie le mouvement dansé. En effet, danser c’est chercher son poids, chercher à le déplacer dans l’espace, jouer avec celui-ci. Si je saute, c’est que j’ai envie de mystifier une non appartenance à la terre, au contraire, s’y laisser entièrement tomber signifie un retour à celle-ci. Le mouvement dansé entretient un rapport intime aux forces gravitationnelles, car dans notre quotidien, nous n’y pensons plus. Nous avons l’occasion de le ressaisir dans toute sa spécificité, car la danse serait complètement différente si elle subissait un autre champ d’attraction.

Certains styles de danses ont la caractéristique de s’intéresser de près à cette force qui nous relie au sol, et en particulier un nouveau venu sur les scènes contemporaines : le hip-hop. Apparut dans les années 1970 aux Etats-Unis, il se démocratise de plus en plus et on trouve aujourd’hui un grand nombre de chorégraphes de danse contemporaine issus de cette « école », ou encore très inspirés. Dans notre palmarès français, nous pouvons citer Mourad Merzouki qui dirige actuellement le Centre chorégraphique national de Créteil, et Kader Attou dont nous avons eu l’occasion de voir une pièce tout à fait originale cette année à la Biennale de la Danse. Au Radiant-Bellevue de Caluire-et-Cuire, la soirée Triple Bill #1 a convié trois artistes talentueux, Jann Gallois, les Tokyo Gegegay et Kader Attou sous les hospices du pays du soleil levant.

Reverse by the Tokyo Gegegay / © Kota Sugawara

Trois pièces courtes se sont succédé, interprétées par des danseurs de hip-hop/break japonais. La première, Reverse, par Jann Gallois a misé sur un pari chorégraphique qui sort de l’ordinaire. Les interprètes resteront collés au sol, en ne prenant appui que sur leurs têtes, le dos, le haut du buste, etc. Cette façon d’appréhender le sol, très caractéristique de certaines figures du hip-hop nous amène à penser autrement l’équilibre et la gravité. Le spin, c’est ce mouvement où la tête, drapée d’un bandana ou d’une autre protection, reste collée au sol tandis que le haut du corps va effectuer un mouvement rotatif (cf photographie ci-contre). Il y a également la coupole qu’on appelle aussi le windmill. Pour l’effectuer, le danseur va prendre appui sur ses mains et soulever son corps horizontalement à l’aide de ses coudes et avant bras. Il va ensuite tourner sur le dos puis revenir dans la position initiale plusieurs fois de suite. Le tout, effectué avec fluidité, nous fait penser au mouvement qu’aurait une assiette creuse ou un bol lorsqu’on le pose trop vite et qu’il vacille.  Ici donc, le rapport à la gravité s’inverse, car ce n’est plus le bas de notre corps sur lequel on s’appuie généralement , mais le bas, voire la tête. L’effet est immédiat, nous avons l’impression que le danseur est « à l’envers », que le sol n’est pour lui qu’un tapis de jeu et qu’il n’est pas soumis de la même manière que nous à la gravité.

Inverser les rapports, chercher son poids, réfléchir à comment faire émerger des situations d’étonnement pour le public, ce sont tout autant de choses qui entrent en compte lorsqu’on danse. La force de gravitation est au fond ce qui nous permet de danser comme nous le faisons sur notre planète. Immanente, impalpable, invisible, c’est pourtant elle qu’on a l’impression de percevoir, toucher et ressentir dans la danse. Elle est une force qui en fait naître une autre en nous, l’irrésistible et essentiel besoin d’aller et venir, pour rencontrer l’autre, pour rencontrer le mouvement.

Eléonore Kolar.

Eins, Zwei, Drei / Martin Zimmermann [Première Française]

Vu au TNP dans le cadre de la 18ème Biennale de la Danse de Lyon

Une pièce de cirque hybride et loufoque

Au sein de la création chorégraphique actuelle, une très grande interdisciplinarité est à l’oeuvre. En effet, si l’on se cantonne au simple mouvement dansé, on ne dit rien – ou peu – de la danse entendue comme le sixième art. Depuis quelques décennies, un art hybride longtemps resté dans l’intimité irrigue notre discipline jusqu’à y faire surface dans un festival de prime abord dédié à celle-ci. Cet art, c’est le cirque. Ainsi, nous le retrouvons en cette année 2018 pour la Biennale de la Danse de Lyon, avec notamment une nouvelle création de Martin Zimmermann, Eins Zwei Drei, présentée au TNP – Théâtre National Populaire de Villeurbanne.

Cette pièce d’une durée d’une heure trente environ met en scène dans une esthétique incroyable trois interprètes talentueux, Tarek Halaby, Dimitri Jourde et Romeu Runa ainsi qu’un pianiste exceptionnel, Colin Vallon. Des objets, des décors, des personnages et des situations se dégage une grande poésie. Les scènes qui se déroulent devant nous sont captivantes, chaque protagoniste y trouve sa place, tout s’accorde. En outre, pour sa nouvelle pièce, l’artiste suisse s’est inspiré de l’art contemporain. Mais plus que de celui-ci, c’est surtout du lieu où il a coutume de se trouver : le musée. Dans cet espace, il se passe des choses étonnantes, choquantes, drôles ou dramatiques. Le public afflue, les artistes s’exposent, se vendent, on y vient entre amis, en famille, en groupe scolaire… Le musée d’art contemporain concentre à lui seul toute une micro société hétérogène, un public pourrait-on-dire nouveau car cela fait peu de temps que cet espace s’est démocratisé. Par ailleurs, il est à lui-même déjà une oeuvre, un endroit atypique, grand et épuré dans nos imaginaires.

Dans «Eins Zwei Drei» de Martin Zimmermann, un trio de clowns barrés (Romeu Runa, Tarek Halaby, Dimitri Jourde) évoluent au rythme de la musique du pianiste Colin Vallon.

© Augustin Rebetez 

Pour nous plonger dans cet environnement, deux grands panneaux font guise de mur, tandis qu’au sol, une scène surélevée imitation marbre nous rappelle les immenses sols lisses et rutilants des salles d’expositions. La première scène donne le ton sur le caractère comique de la pièce. Un homme, tout de blanc vêtu, se met à parler devant un pupitre de manière exubérante en faisant quelques farces grotesques. Son costume nous rappelle un personnage emblématique du cirque, le clown blanc, qui est comme le présentateur de la troupe. Ici c’est presque une image loufoque et caricaturée qu’on a de cet acteur du cirque. Sous son costume de dandy se cache une personnalité délirante qui ne cessera pas de se mettre en scène sauf à de rares exceptions. Ses deux autres acolytes sont tout aussi déjantés bien qu’appartenant à des univers différents. Son pendant, un clown noir qu’on comprend être le « sous-fifre » du musée sous l’égide du premier personnage est tout droit sorti d’un univers de conte slave. Il ressemble à un pauvre manant d’une autre époque, le visage comme couvert de suie, avec de grosses chaussettes et un bonnet rappelant une chapka. Sa voix aiguë marmonne des onomatopées qui rendent son jeu hilarant. De plus, ses gestes maladroits et tentant à la fois de ne pas l’être, nous font deviner un artiste talentueux, maîtrisant les codes du clown dans une personnalité attachante de part son caractère enfantin.

Enfin, un troisième visiteur va faire irruption dans le décor. Arrivé quasiment de nulle part, les deux autres le regarde de travers. Au début on ne comprend pas ce qu’il vient faire dans un musée, quand on se dit que finalement il est peut-être la figure symbolique de l’artiste déluré, qui ira jusqu’à être lui-même une oeuvre – on voit de plus en plus ça dans le champ de la performance au sein de l’art contemporain – . Le clown en question ne porte qu’un caleçon et quelques haillons déchiquetés, il ne tient pas droit, parle un langage qui rappelle un homme un peu trop alcoolisé. Son allure de punk désossé fumant ses cigarettes est excellente.

Les trois clowns que nous avons là ont chacun un caractère et un univers très fort, ils mènent tambour battant le spectacle accompagné par le pianiste. Le rapport que les acteurs ont à la musique est par ailleurs très intéressant ici. Il n’est pas si commun d’avoir sur scène l’auteur même de la musique d’une création, et cela lui donne une place particulière. Le musicien fait partie intégrante du spectacle, il joue sur mesure, à la perfection, et interagit avec les interprètes si bien qu’on peut dire qu’il n’y a pas trois mais quatre personnes sur scène. Restant en léger retrait, il est comme un médiateur entre l’imagination loufoque qui est à l’oeuvre devant nous, et justement, nous, les spectateurs dont il fait à moitié partie et qui représentent ici la raison. Ce qu’on appelle le clown relève par ailleurs de cet entre-deux raison/folie ou raison/imagination. On n’est pas dans un jeu d’acteur, bien qu’ils jouent un personnage, ni même dans le mime même si le clown ne parle presque pas. Pourrait-on être dans l’acrobatie qu’elle se transforme en chorégraphie, approcherait-on la farce qu’en son exécution se cache un propos sérieux sur la société. Dans une posture quasi schizophrénique, le clown représente l’hybridation des genres et des arts au sein du cirque, mais aussi au sein de la création artistique de manière générale qui n’est rien si elle en reste cantonnée à ses distinctions. Aujourd’hui, cette pratique fascine de plus en plus, car elle recèle en elle des voies multiples d’introspection, d’imagination, de création et de compréhension du monde.

Eléonore Kolar

Concept, mise en scène, chorégraphie et costumes Martin Zimmermann
Créé avec et interprété par Tarek Halaby, Dimitri Jourde, Romeu Runa et Colin Vallon
Création musicale Colin Vallon
Dramaturgie Sabine Geistlich
Scénographie Martin Zimmermann, Simeon Meier
Conception décor, coordination technique Ingo Groher
Création son Andy Neresheimer
Création lumière Jérôme Bueche
Regard extérieur Eugénie Rebetez
Assistante à la mise en scène Sarah Büchel

Augusto / Alessandro Sciarroni [ Création 2018 ]

Vu le 20 septembre au théâtre de la Croix-Rousse dans le cadre de la 18ème Biennale de la Danse de Lyon du 11 au 30 septembre 2018

Une Pleureuse Euphorie

En cette 18ème édition de la Biennale de la danse de Lyon, il nous a été donné de voir une pièce tout à fait étonnante, relevant d’une performance accrue et quasi mystique. En effet, après avoir beaucoup travaillé sur le mouvement giratoire, Alessandro Sciarroni revient sur la scène contemporaine avec une quête, existentielle et méditative elle aussi, autour du rire. Le rire, cet état incompréhensible. Si l’on s’en tient à une définition physiologique du rire, nous savons tous qu’il est relativement naturel à l’espèce humaine. Nous rions, c’est un son accompagné de quelques grimaces du visage, qui secoue notre corps. Or, celui-ci est bien plus complexe qu’au premier abord. Le rire peut être social : nous rions le plus souvent avec les autres, des autres, pour faire rire les autres. Nous rions également d’une situation, d’une mise en relation entre des choses. Mais nous pouvons aussi rire du monde, comme on dit, de l’absurdité des choses. Finalement, le rire a un caractère existentiel, presque tragique. Ajoutons à cela que le rire marque également l’abandon de soi, et peut faire toucher au sujet atteint l’état d’euphorie, bulle d’exaltation et de bien-être.

Partant de ces postulats, nous avons des points d’accroche afin de comprendre Augusto, la nouvelle performance pour neufs interprètes du chorégraphes italien, reçue avec émerveillement par certains, agacement pour d’autres. Tout commence par un grand silence. Nos neufs danseurs et danseuses sont assis dos à nous, alignés sur le devant de la scène. Un homme se lève, et commence à marcher en cercle. Une femme va le rejoindre, puis quelqu’un d’autre, et ainsi de suite. Une fois que tous marchent à l’unisson, le rythme s’accélère, jusqu’à ce qu’ils se mettent à courir. Une grande harmonie se créée, envoûtante, et c’est à ce moment précis que, comme appelés par ce sentiment euphorisant d’être-là avec les autres, une légère secousse les emporte. Et elle ne cessera qu’une heure après. Cette secousse, nous en avons déjà parlé : le rire.

Biennale de la danse, la suite

© Tom de Peyret / 18 E Biennale de la Danse de Lyon / Augusto

Oui, durant une heure entière, tous vont rire, très fort, un peu moins fort, sans quasiment aucunes interruptions. La performance est assez extraordinaire, car poussée à cet extrême, il est presque irritant de s’imaginer à la place des interprètes; nous connaissons tous cette sensation de se prendre un « fou rire », et arrivé à son acmé, des crampes aux jouent apparaissent, nous avons mal aux muscles abdominaux. De ce fait, on imagine que tout l’enjeu de cette performance a été d’utiliser le rire à des fins dépassant le simple effet comique ou spectaculaire. C’est un état de transe qui est atteint ici, le rire apparaissant comme une forme de médiation à plusieurs. Ainsi, cette pièce surgit sous notre regard comme une ode à un autre temps, un temps où nous avons tout loisir de s’abandonner. La scène y est pour ma part perçue comme un espace de décélération face à nos rythmes de vie souvent trop rapide, comme un contrepoint à l’espace moderne.

Si l’on va voir du côté de la philosophie, le rire a été et est toujours un objet de réflexion, et cette performance n’est pas sans nous rappeler une certaine composante du rire. Nous pouvons affirmer que le rire est une posture du sujet face au monde. On peut rire de l’intégralité du monde, des choses et des phénomènes. Si le monde représente l’ordre, le rire est là pour le renverser, pour en souligner son caractère arbitraire. En outre, le corps est extrêmement sollicité par cet état,  Alessandro Sciarroni dit s’être inspiré du clown, personnage à mi-chemin entre l’homme et le fou qui se grime pour mystifier son public. Le clown, est celui qu’on retrouve dans notre enfance, mais aussi dans de sombres tableaux d’hommes tristes et cherchant leur être. D’où ces instants où l’euphorie s’arrête, pour laisser place à un homme qui pleure. On le regarde, mais le rire revient instantanément. Finalement, le rire poussé à son extrême prend le sérieux pour objet afin de le réduire en miettes. L’objet du rire est multiple, cruel, il peut faire éclater le monde comme il peut le reconstruire. Ainsi, le rire apparaît comme une composante étrange de l’existence, s’il nous manifeste de la joie, il peut paradoxalement manifester une certaine angoisse, une absurdité des choses. Imbriqué à un questionnement sur la danse, nous voyons comment nos états émotionnels influent sur notre corps. Cela ouvre un champ des possibles immense quand à la représentation chorégraphique que l’on se fait des émotions, à leur utilisation comme forme de méditation, et enfin aux effets que cela peut avoir sur le spectateur.

Eléonore Kolar

 

AUGUSTO_ trailer from alessandro sciarroni on Vimeo.