Critiques de Spectacles à Lyon

retour sur Oreste à Mossoul et Mary Said what she said, Milo Rau et Bob Wilson au théâtre des Célestins

Retour sur ces spectacles vus en octobre au théâtre des Célestins.

Le star-system magistral

Evénements de cette rentrée théâtrale lyonnaise, deux spectacles étaient forts attendus aux Célestins : Oreste à Mossoul, le dernier spectacle du grand Milo Rau, programmé dans le cadre du festival Sens Interdit, et Mary said what she said, solo de la grande Isabelle Huppert mise en scène par le légendaire Bob Wilson. En général dans ces cas-là, le public est déjà acquis ou hostile avant même d’entrer dans la salle. Ces mécanismes autour de grandes personnalités influencent la réception même du spectacle, d’une manière assez particulière. On peut être plus enclins à ne pas apprécier, ou au contraire à adorer un spectacle, du fait simplement de son équipe artistique et de leur renommée. C’est un effet à prendre en compte dans la création et la diffusion d’un spectacle. C’est aussi un effet qui implique souvent des manières de mettre en scène ces “stars” : on sait qu’elles ne seront pas regardées de la même manière qu’un.e comédien.ne plus anonyme, on sait que le public ne pourra pas s’empêcher de voir l’artiste avant le personnage, que son imaginaire n’est pas vierge au moment où le personnage entre sur scène. C’est une composante à admettre, qui peut être d’une grande puissance autant que parfois d’un grand risque.

Dans les deux spectacles évoqués ici, le “star system” bien qu’étant une composante essentielle de la compréhension du spectacle n’enlève rien à la qualité du propos artistique. Ce sont des spectacles dont la force ne vient pas de la distribution, mais dont la puissance est servie par les protagonistes.

Dans Oreste à Mossoul, Milo Rau travaille avec des équipes artistiques européennes, proches de lui, mais aussi avec des artistes rencontré.e.s pour l’occasion, en Europe et en Syrie directement. Il utilise les thèmes des tragédies grecques antiques pour questionner les tragédies syriennes contemporaines. Le meurtre, le pardon, la société politique, sont autant de sujets dont les syrien.ne.s et les kurdes ne peuvent s’extraire et dont ils doivent se saisir aujourd’hui, pour recomposer une manière d’être ensembles après la guerre contre l’Etat Islamique.

Mais le spectacle fait bien plus que montrer de manière didactique les liens entre ces deux histoires. Milo Rau a travaillé dans l’interstice : entre deux espaces, entre deux lieux, entre deux équipes, entre deux médias d’adresse (vidéo, son, présence réelle, reconstitution, reprise et répétition). Le spectacle se tisse dans l’écart entre Mossoul et le lieu de la représentation, entre l’écart temporel de scènes enregistrées et de scènes jouées, et il tisse des ponts, comme une gigantesque toile d’araignée qui relie entre eux les gens qui sont loin mais font de l’art. La puissance du propos est sublimée par la dramaturgie et la construction complexe entre ces deux espaces et par la mise en parallèle qui se décline de différentes manières.

A l’inverse, Mary Said What She Said est tout sauf un spectacle politique. Le propos, faire parler la célèbre Mary reine d’Ecosse sur son histoire ne prête pas du tout ici à une relecture ou à une réactualisation d’un propos qui éclairerait notre monde d’une manière différente. Au contraire, Robert Wilson travaille avec le corps et la voix de la comédienne comme il travaille la scénographie, la lumière et le son : par touches esthétiques, de manière grandiose, en construisant du spectaculaire par un système de répétitions, boucles, qui s’approchent presque du mécanisme de la transe. On est entraînés dans un moment très construit, hypnotique, qui cherche à déconnecter le spectateur d’un état rationnel et analytique. Le travail de la voix, mais surtout celui du corps, est ultra codifié, il repose sur un sens du détail qui permet des effets très forts avec des variations très faibles. Et Isabelle Huppert se plie à ce dur exercice avec une grande classe, même si, comme je l’évoquais en début d’article, elle fait partie de ces artistes dont la renommée est si grande qu’il est difficile de voir la personne disparaître derrière le personnage de la performance. Une spécificité qu’il faut pouvoir accepter pour apprécier malgré tout le spectacle…

Louise Rulh.

 

Regards en parallèle : Feutrine par le théâtre du Verseau, Un instant de Jean Bellorini

La douceur de cette rentrée

Cette rentrée lyonnaise nous a réservé deux surprises d’une incommensurable douceur qui nous fait rentrer dans cette nouvelle saison d’une manière étonnante, surprenante, avec deux spectacles qui se font écho à plus d’un titre : Feutrine, par le théâtre du Verseau, présenté à l’Espace 44 et en tournée en ce moment, et Un Instant, une relecture de Proust par Jean Bellorini au théâtre de la Croix Rousse.

Au premier abord pourtant, les deux propositions sont extrêmement différentes dans leurs moyens : d’un côté une scénographie gigantesque, de l’autre un rapport ultra intime avec le public ; d’un côté un texte politique qui questionne les classes moyennes, l’ascenseur social et le rapport des élites à l’art, de l’autre un texte poétique qui met en parallèle un mastodonte de la littérature contemporaine et l’histoire personnelle d’une comédienne à la recherche de l’instant suspendu…

Pourtant les formes sont ressemblantes, produisent des effets similaires. Hypnotiques, des spectacles dont on ne ressort que longtemps après la fin des applaudissements. Désincarnés, des spectacles où la parole jaillit et occupe tout l’espace, où le corps est limité à une simplicité d’une très grande puissance. Poétiques, des textes qu’on entend résonner et où les mots disent bien plus que du banal. Musicaux, avec des artistes qui subliment le propos scénique par leur présence-témoin et la musique électronique qu’ils produisent.

Dans Feutrine, on assiste au banquet d’une famille bourgeoise qui, de génération en génération, avec détermination et manipulation, a réussi à monter : socialement, au sein des pôles de pouvoir d’une petite ville inconnue, spatialement, dans les étages d’une maison symbolique, symboliquement, loin des réalités concrètes, de la terre, de l’organique.

Le mode d’adresse est presque intégralement narratif, et les voix préenregistrées des comédiens nous guident dans la montée en puissance de cette famille. Seule voix que l’on puisse entendre en direct, adressée à nous et débarrassée de ce filtre de l’enregistrement où tout est préparé, millimétré, bref seule voix spontanée et chaude, c’est celle de la fille de cette famille. Elle ne fait rien comme tout le monde, entretient un rapport étrange avec la terre qu’elle ne cesse de malaxer, secouer, tenir, elle arrive avec ses gros sabots et mets les pieds dans le plat (littéralement) : elle est étrange. Sa famille bien sûr tente de l’acclimater, puis au moins de la cacher au maximum. Surtout, qu’elle ne soit pas un obstacle pour l’ascension des autres membres de la famille.

Car les autres, ces Rougon-Macquart des temps modernes, lancés à la conquête de leur Plassans contemporain, prennent une place de plus en plus grande. Leur réseau s’étend, ils construisent, lancent des chantiers dynamiques, aménagent le territoire, prennent en charge l’urbanisation. Ils sont start-up nation, ils sont disruptifs, ils sont renversants. Mais quand vient la révolte, le risque de renversement se retourne. Il prend la forme de petits bouts de tissus doux, colorés, de petites feutrines. Ça ne paie pas de mine, mais ça immobilise, ça inquiète, ça fait entendre un refus des choses déconnectées et corrompues. La famille ne peut plus rester à pousser ses pions sur ce tapis de jeu géant qu’est devenue la ville.

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Photo d’Elsa Rocher / Théâtre du Verseau 

De son côté, la fille mène un autre type de révolution. Dans cet environnement aseptisé, clinique, rationnel, elle réinvente l’Art. Pas la culture, élément de domination sociale, mais l’Art pur, qu’elle ne qualifie même pas en tant que tel. Elle fait ce qui lui fait du bien. Elle ne se pose pas la question du pourquoi, de l’efficience, de la rentabilité de sa production. Elle fait, et c’est tout. Et quand la valeur de ce qu’elle fait est vue, reconnue, perçue, ça n’est que par une coïncidence. Et c’est alors qu’elle prend, elle, de la valeur aux yeux de sa famille, qu’elle est perçue comme utile, efficace, productive. C’est enfin après ce long chemin initiatique qu’elle peut alors fondamentalement et complètement se libérer de ce carcan qui l’emprisonne et tente de la définir, par la première chose franche, directe, spontanée qui soit présentée dans ce spectacle : un grand rire qui balaie sa famille.

Dans ce conte moderne, on réfléchit donc sur les notions d’emprisonnement social, de force donnée et de liberté prise. Le corps est au service, dans son utilisation même, de ce récit : bloqué, ritualisé, solennel. Tout est objet de commémoration, doit être noté dans les archives familiales, est pris en photo régulièrement. Et on ressent en sortant la manière insidieuse dont ce discours néo-libéral s’est imposé partout aujourd’hui, et dans toutes nos manières de fonctionner ; le spectacle plante des graines… ou plutôt coud des feutrines sur nos cœurs.

Dans Un Instant, le propos n’est pas politique. La recherche est poétique, artistique, et Bellorini et son équipe se posent la question, à la suite de Proust, de l’éphémère, de l’instant suspendu, de ce qu’on capte et de ce qui tient “l’édifice immense du souvenir”.

En nous entraînant dans quelques passages emblématiques de la célèbre Recherche du temps perdu (le rituel du coucher, le rapport familial et à la mère, le lien aux âges, le souvenir ramené par un élément sensible du goût et de l’odeur…), le spectacle fait entendre ces magnifiques textes qui résonnent avec tant de puissance. Et les textes sont mis en perspective avec d’autres récits individuels, qui sont eux aussi élevés au rang de l’universalisme par le travail artistique qui rend toutes choses si précieuses.

© Pascal Victor

Le jeu d’acteur porte la solennité et la rigueur, mais il produit de manière étonnante un effet de langueur. Le spectateur est plongé progressivement dans un état hypnotique, proche de celui qui nous vient juste avant le début d’une grosse nuit de sommeil de notre enfance, proche de l’état sans doute dans lequel est Marcel quand il attend sa mère dans sa chambre en “allant se coucher de bonne heure”. On est embarqués dans cet édifice de souvenir, de mémoire, de puissance de la remémoration interne du passé. La scénographie et le travail de la lumière nous entraînent également dans cet édifice interne, cathédrale en cours de déménagement, où déambulent librement les deux comédien.ne.s. Et ce spectacle part à la recherche de cet instant, suspendu, hautement théâtral, qui contient l’infini et l’universel.

Louise Rulh.

24/7 par Collectif INVIVO [ Création 2018 au TNG/CDN Lyon ]

Vu au TNG en novembre 2018

Repousser les frontières du possible et de l’imaginable au théâtre.

Le collectif In vivo revient sur la forme déjà travaillée et présentée la saison précédente, 24/7. Nous avions déjà écrit un court article à ce sujet, en lien avec un autre spectacle du directeur du TNG, Joris Mathieu, que vous pouvez retrouver ici.

La forme a évolué, et alors que la proposition de la sortie de résidence présentée l’an dernier reste une part importante du spectacle présenté cette année, le projet a également grandi et s’est développé d’une manière très intéressante.

Le sujet reste politique et numérique : partant du constat que l’une des dernières zones de liberté sur lesquelles le capitalisme n’a pas pu prendre prise est le sommeil, moment par essence improductif à contre-courant de tout le reste du fonctionnement de nos sociétés, le collectif s’interroge sur la manière dont la technologie pourrait mettre fin à ce dernier îlot de refuge. Ainsi, une société invente un nouveau programme pour casque de réalité virtuelle, DreamR, qui permet de se reposer autant en 20 min de visionnage qu’en une nuit complète. Le spectateur est invité à assister directement aux premiers tests sur personne humaine de ces casques, ainsi qu’à suivre la vie de la jeune scientifique en charge du développement du projet. Le spectacle est donc un diptyque, dans lequel les spectateurs sont invités à regarder successivement les deux parties du spectacle, en deux groupes distincts. Cette forme double permet donc de répondre à l’une des problématiques que nous avions soulevé dans la première analyse de ce spectacle lorsque que nous avions écrit : « Dans cette sortie de résidence d’une demi-heure, le collectif InVivo ouvre donc des possibilités très intéressantes à explorer dans la suite du travail. Avec malgré tout cette question, un peu terrifiante : jusqu’à quand pourrons-nous encore parler de théâtre pour cette forme nouvelle ? ». En effet, si l’une des deux parties du spectacle questionne encore cette question de la théâtralité, en alternant scènes physiques et scènes virtuelles, l’autre partie revient sur un processus plus classique de théâtre sans casque visuel.

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© Margot Simmoney / Page Facebook du Collectif Invivo, photo publiée le 27/03/2018.

Cependant le fait d’alterner ces deux moments produit un effet très fort : le public est disposé en bifrontal, cependant la moitié porte les casques de RV et des casques audio, et est donc par moment complètement coupé de tout rapport avec le plateau et le reste du public, placé en face et qui donc peut observer les autres spectateurs se tortiller sur leurs chaises, explorant leur monde virtuel. C’est aussi un travail sur la perception donc, sur la manière donc on se coupe avec la technologie de tout stimuli physique traditionnel. Le travail du son prend une bonne part dans le développement de ce processus :  même dans la partie théâtre plus classique du spectacle, les spectateurs sont munis de casques audio qui permettent un travail très fin de spatialisation du son.

Le dispositif scénographique permet de répondre de manière très belle et très fine à ces problématiques de double espace : des rideaux provoquent des effets de visible, d’invisible très fort, et le travail de la lumière découpe magnifiquement les différentes zones d’exercice de la réalité.

Le spectacle travaille donc par sa forme à une interrogation sur les formes et frontières de la réalité et du réel. C’est un essai transformé pour le jeune collectif, qui parvient à créer une ambiance de tension en utilisant les nouvelles technologies pour repousser les frontières du possible et de l’imaginable au théâtre.

Louise Rulh.

Rebibbia d’après Goliarda Sapienza dans une mise en scène Louise Vignaud

Vu en novembre au TNP Villeurbanne

La prison, lieu de sociabilité riche et terrible

La prison. Lieu de fantasmes, de terreur, de manipulation politique, punition suprême, châtiment ultime, enfer sur Terre, surpopulation, violence, enfermement, dénuement, torture psychologique, isolement, radicalisation, manque d’hygiène, loi du plus fort, délinquance, effets néfastes de groupes…

La prison vue par Goliarda Sapienza va à l’encontre de toute cette imagerie politique liée dans l’inconscient collectif à l’enfermement. Après y avoir passé quelques jours seulement, elle écrit le récit de son expérience à l’intérieur et porte un témoignage fort, politique et positif d’un lieu de liberté féminine au cœur même du lieu de l’absence de liberté. Louise Vignaud et son équipe s’emparent de ce récit pour porter au plateau une parole féministe, colorée, résolument libre et optimiste.

En effet, la prison pour femmes de Rebibbia rassemble dans un microcosme où se recrée une société dans tous ses rouages des centaines de femmes qui sont, leur présence même le prouve, victimes à l’extérieur d’une société qui les marginalise. Sapienza y rencontre la fine fleur des laissées pour compte des années 80 : prostituées, droguées, doucement folles, intellectuelles, lesbiennes, petites délinquantes… Ces femmes réunies par des circonstances étonnantes se créent un lieu de vie, de respiration, enfin isolées et donc peut-être protégées du système patriarcal oppressif.

Et quand des femmes se retrouvent et cohabitent, c’est avant tout une expérience de vie et une expérience étonnante de joie qui en découle. Solidarité, soutien, groupes de réflexion (la fameuse Université de Rebibbia qui donne son nom au texte de Goliarda Sapienza), et simplement partages divers construisent autour de ces femmes bousculées à l’extérieur un refuge de calme et de paix. Cet état de fait débouche sur ce paradoxe dont Goliarda est l’une des premières à parler : la prison est un lieu dont on veut sortir tant qu’on y est enfermés, mais qui manque et auquel on peut vouloir retourner une fois lâchés dans un extérieur qui n’est pas plus protecteur, qui serait même d’autant plus violent.

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© Rémi Blasquez / Page Facebook de la Compagnie La Résolue publié en résidence de création le 31 juillet 2018.

C’est donc à ce texte ambigu, surprenant et lumineux que s’attaquent Alison Cosson la dramaturge en charge de l’adaptation du texte, Louise Vignaud la metteuse en scène, et tout le reste de l’équipe. Si on peut s’interroger sur le sens de l’engagement politique qui découle de choisir de monter ce texte aujourd’hui dans le contexte actuel où l’on sait que les prisons françaises sont des espaces de non-droit qu’il faut condamner, on peut en tout cas saluer le travail d’adaptation qui permet d’amener un travail fort et sensible au plateau.

En effet, le spectacle propose une ode joyeuse à la féminité, présentant, par la virtuosité de ses quatre actrices et grâce au travail intelligent des costumes de Cindy Lombardi, toute une galerie de personnages, chacune hautes en couleur et très différentes. Isolées dans des cellules individuelles ou partagées, tour à tour masquées ou visibles dans la scénographie en échafaudage que signe Irène Vignaud, les filles de la prison vivent leur vie à l’intérieur avec une résilience et une force de caractère belles à voir. Certaines scènes de la pièce sont magnifiées par le travail vidéo qui permet dans de grands et colorés gros plans arrêtant la narration sur quelques portraits de femmes sublimées par ce médium.

De manière très différente du dernier projet présenté au TNP par la Cie La Résolue, Le Misanthrope, le défi de cette adaptation est relevé d’une manière à la fois touchante et puissante. Et la prison se débarrasse au plateau de ses vieux démons pour apparaître comme un lieu de sociabilité infiniment complexe, riche et terrible à la fois.

Louise Rulh.

LE NOSHOW par le Collectif « Nous sommes ici »

Vu à la Comédie de St Etienne, début décembre.

Comment payer ?

Vous êtes vous déjà demandé comment sont produites les choses que vous consommez ? À l’heure où notre société prend de plus en plus en compte les critères écologiques, sociaux ou éthiques dans ses choix de consommation, cette question se pose de plus en plus souvent. L’idée que nos dépenses d’argent sont des votes, qu’il faut soutenir certaines filières plus que d’autres, bref s’interroger sur l’utilisation qui est faite de notre argent devient une préoccupation de plus en plus régulière des consommateurs que nous sommes.

Alors pourquoi ne pas amener ce questionnement sur les plateaux de théâtre ? Après tout il s’agit bien du même registre : le prix de notre place de spectacle reste le même selon le nombre d’artistes au plateau, la taille de la scénographie ou le coût de la technique. Comment savoir si cet argent est bien utilisé, et surtout s’il permet de rémunérer de manière juste et éthique toutes les étapes d’un processus de production ? D’autant plus qu’en France nous disposons de dispositifs très spécifiques, comme le système de subventionnement ou encore le régime de l’intermittence, qui permettent de faire peser une partie du poids financier d’une production sur la solidarité inter-professionnelle et sur l’État. Mais ceci n’est pas nécessairement le cas partout, notamment chez nos voisins les canadiens…

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© Renaud Phillipe / Collectif Nous sommes ici

La troupe du No-show se pose cette question, et surtout la pose au spectateur puisque le spectacle est particulièrement participatif : alors que chacun est libre de payer le montant qu’il souhaite au moment de rentrer dans la salle, il faudra ensuite en assumer les conséquences et, devant l’incapacité de payer tout le monde dignement avec l’argent gagné, le public devra sélectionner les comédiens qui resteront au plateau pour cette représentation. Au-delà de ce tour de passe-passe que l’on sent truqué, le propos reste pertinent dans la mesure où il permet de créer un spectacle à trous, avec des comédiens qui laissent une grande part ouverte à l’improvisation et au ludique.

La forme du spectacle, conférence autour du sujet de la production du spectacle vivant est parfois trop pédagogique ou didactique, le propos est parfois trop attendu, cependant la forme est très pertinente et de nombreux tableaux sont particulièrement intéressants. On retiendra les moments où l’on ne sait plus si on est dans un registre de documentaires auto-biographiques ou dans la fiction, ceux où la théâtralité prend, gagne et garde ses lettres de noblesse dans le flou qu’elle permet d’entretenir avec les différentes strates de réalité, les temps de vulnérabilité sincère et de vrais questionnements.

Ainsi, le sujet du spectacle se confond avec sa réalisation pour interroger de manière très percutante les réalités économiques d’un secteur qui doit et peut divertir mais doit aussi amener à la réflexion et permettre de penser et verbaliser des choses de manière plus radicale.

Louise Rulh

Regard parallèle sur deux spectacles : La petite fille qui disait Non et Z ou la fantasque mais véritable histoire du professeur Zhöpfermonstertanz

Regard parallèle en lien avec deux spectacles : La petite fille qui disait Non [Carole Thibaut] vu au théâtre de la Croix Rousse et Z [par la Compagnie la Clinquaille] vu au théâtre de la Renaissance.

Le conte : outil de construction d’un sujet libre et pensant

On sait bien, au moins depuis les analyses du philosophe et psychanalyste Bruno Bettelheim, à quel point les contes de fées sont primordiaux dans la construction de l’individu comme sujet libre, qu’il s’agisse des enfants ou des adultes. Or quel autre art s’essaie à développer l’individu comme être libre et agissant ? Le théâtre. De fait, représenter sur scène ou dans l’espace mental de l’imagination, des situations fictives qui permettent, même inconsciemment, de penser le monde, constitue l’essence des deux médiums. Pas étonnant donc que le spectacle s’essaie à la réinterprétation et à l’utilisation des codes du conte, particulièrement à destination des jeunes publics. C’est le cas de la dernière proposition de Carole Thibaut à la Croix Rousse, et du spectacle de la Compagnie La Clinquaille à la Renaissance.

Dans l’un comme dans l’autre, il s’agit de travail autour des motifs de répétition et de réminiscence des thèmes de l’imaginaire collectif : partir d’une base partagée par tous pour nuancer, varier, faire bouger même parfois de manière discrète, afin d’être dans une conception du sens à partir de ce qui bouge ou change. C’est parce que chacun.e reconnaît les leitmotivs déroulés au plateau que peut se construire une identité commune qui rassemble LES spectateurs en UN public, et donc en une société construite.

Le travail du mythe est donc essentiellement politique. C’est une réalité que ne cherche pas à nier Carole Thibaut dans sa reprise du Chaperon Rouge en La petite fille qui disait non : être une petite fille, traverser la forêt, croiser un Loup, le tout dans une histoire où le rouge menstruel n’est jamais loin, c’est une réalité historique universelle que chacune traverse. Apprendre à ne pas avoir peur du Loup, de ses différences, apprendre à l’accepter comme il est, à le suivre, à tisser une relation interpersonnelle et à révéler en lui des instincts, somme toute communs, de rêves et d’idéaux brisés, sans le diaboliser, c’est important. Apprendre à lui dire finalement non, à le rejeter, à ne pas le suivre sans volonté propre et à l’aider par une opposition à lui-même, c’est encore plus central, dans notre société qui se réveille toute étonnée à la question du consentement mutuel choisi, réel et éclairé.

© Thierry Laporte

Plus encore que sur la relation entre cette petite fille, Marie, et le Lou qu’elle rencontre dans la « Cité Fauré » en bas de chez elle, Thibaud travaille sur la relation de cette jeune fille avec sa mère, sa grand-mère et sa lignée filiale. Pour apprendre à être mère, pas de mode d’emploi. Chacune fait, dans le meilleur des cas, de son mieux ; et cela n’est jamais suffisant (ou plutôt, cela devient suffisant quand l’enfant apprend à rejeter ce qui justement lui a été transmis… Dur paradoxe à accepter). La mère de Marie, Jeanne, n’est pas une mauvaise mère, elle fait de son mieux, elle essaie, elle veut tout faire bien, mais se faisant, elle impose un autre genre de violence à sa fille, celle de devoir dire oui, sans cesse, à une injonction au bonheur et à l’efficacité. Élevant sa fille dans ce qu’elle croit être une opposition à ce qu’elle aurait elle-même vécu avec sa propre mère, elle reproduit le schéma matrimonial et ne parvient pas à un juste milieu. Elle se prend sans cesse les pieds dans le tapis des choses qu’elle y a enfouies sans vouloir les traiter, et de fait elle trébuche dans sa vie. Marie, elle, recherche une liberté qu’incarne sa grand-mère Louise, qui pourtant on le comprend a été tellement étouffante pour Jeanne. Apprendre à dire NON, de manière constructive, efficace, honnête, permet de ne pas être dans une opposition bêtement radicale à toute proposition qu’on nous fait étant adultes : cet apprentissage passe ici par la représentation sensible de ces thèmes contextualisés.

Dans Z le propos est différent, et son traitement aussi. Par le travail de la marionnette et du corps, par l’illusionnisme, les deux interprètes traitent des figures de l’imaginaire collectif du savant fou et de sa créature morte-vivante. En reposant d’abord sur un chiasme : alors que le corps humain de Caroline Cybula incarne la machine construite par le savant fou, inhumain, robotique, machine qu’il faut remonter afin qu’elle fonctionne, l’humain vivant du professeur Zhöpfermonstertanz (surnommé Z) est incarné par une marionnette à taille presque réelle. Le travail de l’objet ne s’arrête pas là : le plan de travail de notre savant est une réelle machine à jouer, pleine de trappes et de ressorts magiques qui permettent l’illusion et font pousser une danseuse en terre.

Z © Thierry Laporte

Dans la quête de ce professeur de construire une machine parfaite, humaine, incarnation de la grâce par la figure de la ballerine, et dans la quête du pauvre Igor qui cherche à ne pas disparaître, à ne pas se faire remplacer malgré son imperfection par cette nouvelle créature parfaite, on retrouve de nombreuses figures plus ou moins consciemment utilisées : Dr Jekyll et Mr Hyde, Frankenstein, mais aussi Blanche Neige et le chasseur qui ramène un cœur de biche à la méchante reine, ou enfin Pinocchio, conte par excellence de la rencontre entre marionnettes et corps chaud. Ce travail de référence et de construction d’un langage commun est aussi lié à l’esthétique, qui reprend des codes plus inconscients des caractéristiques gothiques des plus grands films d’horreur ou de la littérature anglaise du style. La magie de l’émerveillement provoquée par le théâtre d’objet, très bien maîtrisé ici par ce duo virtuose, déplace les thèmes de terreur pour travailler sur la poésie, la construction d’un déplacement du sens par la construction d’un autre cadre de pensée et d’imaginaire.

Tant dans une pièce que dans l’autre, on trouve donc ce travail sur le conte comme manière de grandir et de se confronter de manière sensible à des thèmes essentiels : le consentement, l’amour maternel et son imperfection parfaite, la question de la mort, de son dépassement, de la recherche d’une perfection qui empêche de voir la beauté des défauts… Ces questions sont d’ailleurs transversales aux deux propositions.

Construire un jeune par ce qu’il absorbe de tous ses sens, notamment au théâtre, est un enjeu politique et sensible fort. Ces pièces, si elles se revendiquent d’une ligne artistique jeune public, sont pourtant riches quelque soit l’âge des spectateurs. Parce que la construction d’un sujet libre et pensant n’est jamais terminée, à l’image des créatures du professeur Z qui ne cessent d’être améliorées…

Louise Rulh.