Festival d’Avignon OFF

Road movie en HLM mis en scène par Cécile Dumoutier

Vu au théâtre de l’Artéphile

Une épopée maternelle aux accents féministes

La petite salle de l’Artéphile accueille pendant toute la durée du festival un seul en scène de la tête brulée déterminée Cécile Dumoutier, dans lequel elle retrace son parcours de mère célibataire dans une vie de petites galères et de beauté construite à force de bouts de ficelle. Avec détermination et courage, elle parvient à construire un quotidien sain et prometteur pour elle et son petit Loup, mais surtout à se reconstruire elle-même, après un grand changement de vie et une période difficile.

© Stéphane Ouradou

Car un enfant c’est un bouleversement, alors associé à une séparation, un déménagement et aux aléas de la vie, Cécile est passée par des années de changement radical. Elle se fixe alors comme objectif de s’adresser à la caméra tous les soirs, filmée de face, afin de garder trace de ces quelques années d’évolution. Matière première du spectacle, ces entretiens avec elle-même permettent d’entrer dans l’incroyable et irrévocable processus du changement, qui ne se fait que touche par touche chaque jour de manière imperceptible mais se révèle radical et total.

Radical et total, il l’est aussi, ce processus qu’elle parvient à s’imposer à elle-même, l’aidant peu à peu à s’accepter, à s’aimer. Construire sa nouvelle vie passe par cette acceptation, et notamment de son corps, changeant au fil des ans et particulièrement après une naissance. C’est là que la pièce prend des accents féministes plus que salutaires, touchant à des sujets de société tels que le bodypositivisme, le chemin vers l’amour de soi, la nécessité pour une femme de s’imposer et de travailler à déconstruire les normes imposées restrictives et réductrices, notamment en matière de beauté. Cependant ce travail sur le corps va de pair avec un travail sur les aspects plus intellectuels ou moraux, prendre confiance en soi passant également par la capacité à reprendre un travail artistique, à se sentir capable de garder sa vie en main, à garder le contrôle sur le monde extérieur et sur les émotions qu’on est amené à ressentir. Le spectacle travaille ainsi sur les questions du bonheur, de l’épanouissement personnel, professionnel et familial, de manière concrète et philosophique à la fois.

En effet, la langue du spectacle est un autre élément central de cette performance. Alternant sans cesse entre anecdotes crues, concrètes et scènes plus poétiques, la comédienne évolue entre lyrisme et trivial à chaque tableau. Et de la même manière que les mots simples savent se faire envolées, le corps en jeu devient parfois chorégraphié. La gestion du geste évoque en effet ce que les anglos-saxons aiment à appeler « physical theater ». Le mouvement, s’il n’est pas chorégraphié à une intensité qui classerait à proprement parler le spectacle dans la catégorie des spectacles de danse, est utilisé comme moteur de sens à de multiples endroits, outil sensible en adéquation avec le propos du spectacle.

Cette dimension est enfin amplifiée par la présence au plateau de la musicienne qui a composé et joue en live la musique et l’environnement sonore de la pièce. Ce seul en scène est donc un duo, la comédienne étant sans cesse placée sous le regard bienveillant de la musicienne qu’on devine derrière un voile. Personnage témoin, qui accompagne et soutient le processus libératoire de Cécile Dumoutier par sa musique, elle vient teinter d’une autre aura la solitude de notre protagoniste. Outre sa présence riche, la puissance de la composition musicale illumine et soutient le texte porté au plateau.

Ainsi dans cette proposition qui lie des thèmes de société et à des sujets très politiques, la puissance du texte liée à celle de la musique permet de construire une performance riche et sensible dans une grande simplicité. Et de voir une épopée douloureuse s’achever dans la certitude que ce petit Loup est bien accompagné et bien entouré dans ce monde piquant qui peut se charger de tant de douceur.

Louise Rulh.

Épilogue de l’Alchimie du Verbe pour l’édition 2016 du Festival d’Avignon

Cette année encore, nous avons été présent sur Avignon tout au long du festival et nous vous remercions tous pour votre attention portée à notre travail de critique dramatique. Ainsi, nous avons pu assister cette année à pas moins d’une quarantaine de spectacle. Nous avons publié 36 critiques de spectacles. Raphaël a pu réalisé dans son travail à l’écho des planches une dizaine d’itws, un plateau Regards Intimes, une émission spéciale avec Olivier Py et enfin un reportage. Son travail à la radio est d’une aussi grande importance pour lui que le travail de Blogger puisqu’il lui permet de travailler avec une équipe formidable toujours prodigue de précieux conseils. Nous commençons ainsi cet épilogue en remerciant Luc Magrina directeur de la radio pour son soutien et sa confiance, Sarah Hauthesserre pour ses précieux conseils et Antoine Maignan.

Nous en profitons également pour remercier les équipes du Festival d’Avignon, sans qui ce blog et notre venue à Avignon ne serait pas possible. Nous remercions ainsi l’Opus 64 pour leur accompagnement pour le Festival In, ainsi que Jean Philippe Rigaud et Pascal Zelcer pour leur indéfectible soutien à notre travail dans le Festival OFF.

Pour le Festival OFF, Charlotte Auloy a publié deux articles sur  Marguerite D et Conte d’une révolution. Noéllïe Mariani a pu en publié un sur le spectacle de la très belle compagnie des Vivi qui jouait cette année une très belle adaptation d’Alceste d’Euripide. Raphaël Baptiste a publié 15 critiques de spectacle sur le Festival OFF dont une publiée sur IO à propos d’Artaud Passion, très beau travail de la compagnie Terrain de Jeu.

Il a pu également dans le cadre de son stage à l’écho des planches, une radio éphémère basée à la Maison Jean Vilar, réalisé deux itws d’artistes du OFF :

Frédéric Farge, metteur en scène du spectacle Les Créanciers

Thomas Pouget, metteur en scène et comédien du spectacle Épître aux jeunes acteurs

Dans le cadre de la programmation des Outre-mer en Avignon, Raphaël a pu également publié 4 articles, réalisé un reportage sur la Gazette I/O. Enfin dans le cadre de son stage à la radio l’écho des planches, il a pu réalisé un plateau avec une émission Regards Intimes en direct en présence d’Aliou Cissé, de Bernard Lagier et de El Madjid Saindou pour évoquer leurs travaux en Outre-Mer :

Regards Intimes spécial Outre-Mer / Podcast de l’émission

Il y a seulement deux spectacles pour lesquels nous n’avons pas daigné écrire. Pour Timeline qui jouait au Girasole parce que leur spectacle ne valait absolument rien et mériterait la palme de la nullité absolue pour ce festival OFF, et l’Arrache-Cœur qui jouait à l’Atelier 44 par manque d’inspirations et de motivations même si ce spectacle était par ailleurs assez bien.

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Pour le Festival IN, Raphaël a publié 18 articles pour 21 spectacles vus. Il n’a écrit ni pour le spectacle de Marie Chouinard ni pour celui d’Amos Gitaï. Un article sur le spectacle d’Olivier Py, Eschyle Pièces de Guerre paraîtra d’ici quelques semaines.

Dans le cadre de son travail à l’écho des planches, Raphaël a pu assister chaque jour au point presse du IN, et aux dialogues artistes-spectateur, de même qu’il a pu réalisé un certain nombre d’entretiens avec les artistes suivants :

Un regards Intimes Spécial en compagnie d’Olivier Py

Dans le cadre son émission L’écho des artistes, Raphaël a pu rencontré :

Le BlitzTheaterGroupCornélia RainerMaëlle PoésyGianina CarbunariuArnaud MeunierMohammad Al Attar et Les FC Bergmann.

Il a pu également réalisé une itw de Patrick Boucheron à la suite d’une Controverse du Monde.

Dans le cadre des Bînomes, Raphaël a également réalisé un reportage dans lequel se trouve un entretien avec Daniel Danis : Binômes du 19 Juillet.

Nous allons à présent ordonner notre traditionnel classement, cette année, nous retiendrons ancrés dans nos mémoires et dans nos cœurs plus particulièrement 6 Spectacles pour leurs grandes et orageuses qualités artistiques parfois teintées de génie :

Pour le OFF :

Bérénice de Racine dans une mise en scène de Maxim Prévot par la compagnie Les Rivages

Épîtres aux Jeunes Acteurs pour que la parole soit rendue à la parole dans une mise en scène de Thomas Pouget par la Compagnie de la Joie Errante

L’Orchidée Violée de Bernard Lagier  dans une mise en scène de Hassane Kassi Kouyaté

Pour le IN

Le collectif des FC Bergmann pour Het Land Nod

Angelica Liddell avec ¿QUÉ HARÉ YO CON ESTA ESPADA?

La Dictatura de Lo Cool de Marco Layera.

Hors catégorie, il nous faut souligner la beauté du travail d’Olivier Py avec ses trois comédiens autour d’Eschyle. Il y eut tant d’autres spectacles, tout aussi bon les uns les autres que les citer tous serait périlleux. Olivier Py et la direction du Festival In ont en effet cette année, créer un cru exceptionnel de théâtre.

C’est après cette sorte de récapitulatif que l’Alchimie du Verbe remercie tous ses lecteurs t vous souhaite un très bel été.

On se retrouve l’année prochaine, et pour les dizaines d’années qui viennent !

Raphaël Baptiste, rédacteur en chef de l’Alchimie du Verbe.

 

 

Bérénice d’après l’oeuvre de Jean Racine dans une mise en scène de Maxim Prévot par la Compagnie les Rivages

Un miracle théâtral !

Cette compagnie initiait ici son premier Avignon et signait son premier spectacle !

Il y a en premier lieu un seul mot pour définir ce qu’ils ont produit : magistral. Il y a plusieurs raisons à l’utilisation d’un tel terme : d’abord il y a une maîtrise absolue du vers racinien exécuté avec une ardeur et un génie que je n’avais encore jamais soupçonné. Chaque comédien portait en lui la marque ardente du théâtre, l’éclat absolu de la frénésie et de l’outrage. En second lieu, la compagnie a osé un resserrement du texte en évacuant les personnages d’Antiochus et d’Arsace. En effet, leur volonté dramaturgique a été de ressaisir le texte de Racine en se concentrant sur le couple Bérénice-Titus.

De fait, la fable lorsqu’on lit la pièce est spécieusement encombrée par Antiochus qui vient comme parasiter la douleur et l’amour de Bérénice. Antiochus est clairement un adjuvant stérile au drame, et retirer purement et simplement les scènes où il apparaît, permet tout de même de garder une certaine logique sans quasiment rien devoir ajouter au texte racinien.

Ainsi, ce qu’a réalisé la compagnie relève d’un miracle théâtral… Dans la petite salle du Verbe Fou où ils ont joué à Avignon, s’est passé lors de cette dernière à laquelle nous avons pu assister un grand moment de théâtre. D’abord l’agencement du texte et de la mise en scène propulsés par des moments musicaux ou de simples effets de lumières donnaient à la scène l’épaisseur d’une tempête, d’un orage provoqué par le vent de l’histoire comme si Rome renaissait de ses cendres pour apparaître une dernière fois au faît de sa gloire. La performance d’acteur relève elle aussi du miracle, loin de l’appareil pompeux de l’alexandrin ou d’une piteuse récitation telle qu’on le voit souvent à l’oeuvre lorsque des petites compagnies montent Racine, les acteurs ici sont la parole racinienne. Chaque mot résonne dans le corps du comédien et chaque phrase est une posture, un monde révélé en soi par le talent des comédiens.

Il n’y aucun automatisme, aucune facilité, il n’y a que du génie. Un génie flamboyant tel que celui d’Ophélie Lehmann qui interprète le rôle de Bérénice ou bien encore celui de Julien Dervaux qui interprète Titus. Les autres comédiens qui interprètent Paulin et Phénice sont tous aussi brillants quoique moins présents. En effet, leurs apparitions, leurs soutiens à leurs maîtres en font des soupirants de l’intrigue, à la fois exsangues et impuissants, cherchant à concilier le devoir et l’amitié, et devenant bientôt des images de grâces, au demeurant impassibles à la douleur, mais la soutenant pourtant de leurs bras abalourdis. Pauline Rémond et Damien Burle en cela accompagnaient leurs pairs avec la même sollicitude théâtrale.

Si on se penche plus avant sur l’interprétation du texte, le resserrement dramaturgique fait qu’on ne peut plus considérer Bérénice seulement comme une femme sensible et triste. La comédienne apparaît au cours des premières scènes comme une figure charnelle et tentatrice inspirée par l’orientalisme. A certains égards, son épaisseur et son fard pourrait l’assimiler au mythe de Salomé, tandis que en sens contraire, après l’annonce de son abandon, elle apparaît dans une tenue simple, une sorte de tenue de danse. Son jeu évolue d’une pieuse complaisance amoureuse à une colère sourde et méprisante. Il s’agit là pour la comédienne d’une maîtrise totale et implacable de son rôle. Quant à Titus, la gloire du pouvoir et l’impériosité du personnage sont autant d’attributs que le comédien dépouille de son être pour arriver à une interprétation douce et lumineuse de la souffrance de Titus et la force de son amour qui bientôt l’emportera sur son devoir.

L’ensemble se teint d’intermèdes chorégraphiques qui viennent exprimer avec une beauté ravageuse non seulement les convulsions des personnages et notamment celles de Bérénice. De même qu’une danse du frottement, héroïque et érotique, vient précipiter les fantasmes et accentuer l’amour que se porte les deux personnages malgré la distance qui pourrait les séparer. La dernière scène où Bérénice abandonne Titus à son destin d’empereur et lui promet de ne pas se suicider et de vivre atteignait l’apothéose, la souffrance laissait place à la lassitude et la frénésie à l’honneur et ce dernier soubresaut terminait d’achever la grandeur de ce travail.

Ainsi, l’Alchimie du Verbe fait plus que recommander ce spectacle, mais ose affirmer qu’il s’agissait là d’un des meilleurs spectacles vu cette année à Avignon IN et OFF confondus et promet le plus bel avenir qui soit à cette compagnie qui a montré avec ce spectacle, sa maîtrise totale et inconditionnelle de l’émotion théâtrale…

Une vitalité désespérée d’après les œuvres de Pier Paolo Pasolini dans un montage et une mise en scène de Christophe Perton par la compagnie Scènes&Cités

Le montage de textes poétiques de Pasolini et son assemblage dans une dramaturgie à la lisière des corps et des écrans s’abreuve d’une veine fragile et s’enchaîne avec une forte acuité des sens. Au demeurant, le travail de la compagnie permet de découvrir pour un novice l’oeuvre de Pasolini. On redécouvre des images, des musiques, des ambiances issus de ses plus grands films. On retrouve mêlés à ce fracas d’images et de perceptions, des textes dramaturgiques et poétiques.

L’ensemble évolue avec un jeu d’acteur très fortement imprégné d’émotions non palpables, d’une profondeur enclose, d’une distance conquise qui nous permet de prendre du recul et de trouver des résonances à l’oeuvre de Pasolini dans nos vies exsangues.

Il y a un travail sur la langue de l’artiste avec un mélange d’italiens et de français. Quelques passages éprouvent des images d’archives où l’on entend la parole de Pasolini et où l’on perçoit son regard fragile plein d’une lumineuse lucidité. La compagnie nous livre une très belle performance, mais qui reste cependant un spectacle-montage qui nécessiterait des éclaircissements contraires.

En effet, le spectacle se dispose dans un enchaînement de situations sans que pourtant le spectateur puisse saisir les liens entre les différents lieux d’expositions. Il y a une très belle facture notamment dans le rendu des images vidéos, mais certains dispositifs abrogent le texte et l’obscurcissent grandement. L’ensemble dès lors s’énonce clairement, mais les dispositifs dramaturgiques pour le dire eux ne viennent pas aisément.

La compagnie portée par des comédiens puissants manque dans ce spectacle de discernement. Pour établir un parallèle avec ce genre de montage, le travail de Falk Richter et de Stanislas Nordey autour de Fassbinder était beaucoup plus fort et intéressant parce qu’il permettait de faire surgir une certaine histoire de la réception de l’oeuvre et de ce qu’elle signifiait présentement dans notre occident putréfié par l’extrême-droite. Ici, il s’agit juste d’une superpositions d’histoires, il n’y a aucune trame définitoire qui pourrait donner un sens à l’oeuvre de Pasolini. Entendre sa parole ne suffit pas en soi, il faut un texte dramaturgique qui puisse en préciser les contours, en dresser les résonances et en apporter un sens, mais non pas un sens politique ou philosophique, mais un sens poétique.

Il ne suffit pas de parler de la vie d’un poète pour entreprendre une œuvre dramaturgique, ici le montage reste montage et ne fait pas corps avec Pasolini, d’autant qu’il me semble que la multiplication des références crée une confusion certaine et palpable : on observe en tant que spectateur mais on ne peut se saisir de rien… Dommage car il y a de vraies possibilités et un vrai potentiel dans ce travail que l’on voudrait plus sobre et moins résolument sombre et désespérant.

Rilke, Je n’ai pas de toit qui m’abrite, et il pleut dans mes yeux par Les Arpenteurs de l’Invisible

D’après l’œuvre de Rainer Maria Rilke dans une mise en scène de Florian Goetz et de Jérémie Sonntag (également comédien). Joué à l’Artéphile à 17h30.

 Le mystère de la solitude…

 Le travail dramaturgique autour de l’œuvre de Rilke proposé par cette compagnie est assez particulier, puisqu’il s’agit d’un montage de textes mais qui se scindent promptement en une rhapsodie. Il y a une véritable théâtralisation de la chose et non pas une pieuse mise en lecture. Les dramaturges utilisent des textes issus des Cahiers de Malte Laurids Brigge, de quelques passages du Livre de la Pauvreté et de la Mort ainsi que quelques morceaux des Élégies de Duino. Il s’agit bien d’une rhapsodie immersive en ce sens où le spectateur est bien plongé dans une atmosphère qui se construit autour d’une ambiance sonore et de dispositifs vidéo.

 La parole du poète incarnée par la comédien s’immisce dans l’apesanteur au risque de se rompre dans la dispersion, dans l’insaisissable. Car il faut bien que cette parole prenne son poids en s’immisçant elle aussi dans l’imaginaire et la conscience du spectateur. La représentation implique une image scénique certes, mais tout autant une image mentale par laquelle le spectateur « sensorialise » et visualise ce qu’on lui propose. Il s’agit bien d’une sorte de quasi-monologue qui s’adresse aux éléments, à la nature à la fois précieuse et envahissante de l’humanité en même temps qu’une expérience sensorielle, douce et apaisante qui pourrait au premier abord nous rebuter, mais dont on comprend ensuite la nécessité. Parce que cette parole poétique où Rilke dresse un portrait de sa société et de la place qu’on lui accorde et qu’il s’accorde en son âme est aussi une parole performative : elle produit l’énoncé d’une pensée. Elle fabrique une certaine conception du monde, et les effets vidéographiques qui parcourent l’arrière-plan de la scène ou le corps de l’acteur, écrivent une histoire intime ; la parole est murmurée, susurrée, en même temps que céleste et impérieuse.

 Il ne faut pas écrire le personnage, ni même lui donner des élans ou des impulsions dramaturgiques, il faut le fabriquer, non pas comme un être existant, mais comme une chose inimaginable qui ne souffrirait aucun orgueil de reconversion. Il faut laisser le personnage à l’aube de son accomplissement. Il doit constamment apparaître entre le sérail de son désir et la tombe de son inappétence, et cela les deux dramaturges semblent l’avoir parfaitement saisi dans leurs travaux. Le poète lève la tête bien haute, et raconte non pas avec des mots, ses soupirs, mais avec des gestes d’abandon, ses rêves désamarrés…

 Il s’agit là d’un excellent travail de composition scénique ourdie par des images et des perceptions qui fondent le texte en un passage obvoluté jusqu’à l’épanouissement total et symptomatique d’une poésie de l’être fané et de la misère sociale proclamée qui renaît en éclats d’Impatience…

Hamlet d’après William Shakespeare dans une mise en scène de Danuta Zarazik par l’Académie Internationale des Arts du spectacle

La troupe de l’Aidas installée à la Cour du Barouf nous livre une nouvelle fois une très belle adaptation de ce classique de notre littérature. Hamlet est rendu à sa stricte trame, il est dévolu à une course effrénée et à un enchaînement caustique et tapageur. L’adaptation permet à un public non averti de découvrir l’histoire des personnages et de saisir l’essentiel de leurs aspirations. L’histoire est dégrossie et laisse place à des circonvolutions davantage grandiloquentes que solennelle.

La troupe des comédiens s’approprie la pièce en la rendant dans leurs univers burlesques et pittoresques. Il y a quelque chose dans ce spectacle de suranné, d’incongru mais en même temps  de fort divertissant et de sans doute unique dans le paysage du Festival OFF d’Avignon. Il faut en effet avoir une haute idée du théâtre et une grande pratique pour adapter un texte comme Hamlet et le rendre aussi intelligible, dans une langue qui au demeurant apparaît comme accessible et respectueuse de l’ensemble du texte, fidèle à l’esprit rocambolesque et picaresque de l’auteur.

Il y a une grande diversité des comédiens, qui ont chacun une forme de pratique personnelle et circonstanciée de leurs arts, et qui forment une troupe véritable. On ressent cet esprit dans les quelques scènes collectives qui constituent des sortes d’intermèdes dansés ou chantés, moments de théâtres sensiblement proches d’un travail de Comedia dell’arte, mais bien réel et approfondi et non pas seulement esquissé. Au demeurant, le jeu d’acteur s’accompagne de gestes et de frôlement verbaux sans cesse renouvelés par l’inventivité et la créativité des comédiens.

Il s’agit dès lors d’un excellent spectacle et d’une troupe rompue à des codes et à des pratiques théâtrales qui font sans doute des travaux de L’Aidas, un véritable théâtre populaire au sens où l’entendait Jean Vilar, exigeant et précaire…