Critique de spectacle, Festival d'Avignon OFF

« Pourquoi les lions sont-ils si tristes ? » – Cie de L’Œil Brun, « Baran une maison de famille » – Cie Paon Festival

Scènes de familles. Retour sur Pourquoi les lions sont-ils si tristes ? qui se joue au 11. Avignon jusqu’au 29 juillet à 12 h (relâche le 26) et Baran une maison de famille qui se joue à la Manufacture jusqu’au 26 juillet à 18 h 50.

La famille est un thème récurrent au théâtre, que ce soit pour les auteurs ou autrices classiques ou dans les créations contemporaines. Dans la programmation du OFF de cette année, deux pièces tournant autour de cette thématique ont retenu notre attention.

Déconstruction et reconstruction des figures parentales

Le point commun des deux créations est d’abord de mettre en avant des jeunes gens sur scène qui questionnent leurs figures parentales. D’un côté, dans Pourquoi les lions sont-ils si tristes ?, mis en scène par Karim Hammiche, c’est Gabrielle (Leïla Anis) qui interroge son père Jean (David Seigneur) sur son rapport à son propre père, Georges, qui est en train de mourir juste à côté d’eux. C’est l’occasion pour elle de mettre en avant la culture du non-dit au sein de sa famille, qui s’est accentuée depuis le décès de sa mère. Alors que son père semble continuer de la protéger et de la prendre pour une enfant, Gabrielle, devenue infirmière, cherche à s’affirmer en tant qu’adulte, quitte à entrer en conflit avec son père.

De même dans Baran, Céline (Laura Domenge), Romain (Vincent Steinebach) et Lucie (Judith Zins), trois frères et sœurs, se retrouvent à trois périodes différentes de leur vie dans la maison familiale à l’occasion de l’anniversaire de leur mère (qui ne sera jamais physiquement représentée). Les comédien·ne·s ont successivement 15, 20 puis 30 ans environ, ce qui permet au spectacle de mettre en lumière les changements de chacun et chacune avec le passage des années.

Baran une maison de famille. Crédits photo : François Delebecque

Dans les deux cas, c’est donc surtout le point de vue des enfants et leurs relations à leurs parents qui sont éclairées sur scène, mais aussi le passage à l’âge adulte. Dans la mise en scène de Karim Hammiche, les propos de Gabrielle font office de contrepoint aux prises de parole officielles de son père, grand reporter, dans les médias. Alors que celui-ci y met en avant son statut de nouveau père, en rupture avec les anciennes figures patriarcales représentées par son père à lui, Gabrielle montre avec justesse que son père n’est peut-être pas complètement ce qu’il dit être.

Dans Baran, l’histoire est plus classique. La mise en scène éclaire les rapports de domination au sein de la fratrie et les relations, souvent complexes, mises en place dès l’enfance et auxquelles il est difficile de faire face une fois adulte. C’est peut-être ce qui ne convainc pas complètement dans le spectacle : nous avons déjà vu des familles se déchirer sur scène, avec souvent plus de complexité que la simple volonté de voir une fratrie se défaire à mesure que le temps passe. Les comédien·ne·s offrent parfois un jeu inégal qui ne nous permet pas complètement de nous plonger dans leur histoire.

Toutefois, comme l’explique la metteuse en scène Alice Sarfati, la banalité de l’existence de cette famille autour de l’inlassable retour de l’anniversaire montre que les conflits et les ruptures n’ont besoin d’aucun événement particulier pour apparaître. À mesure que la vie avance, les frères et sœurs ne parviennent plus à retrouver ce qui les rapprochait autrefois. Par sa simplicité, cette situation, née d’une inquiétude personnelle de la metteuse en scène, semble en même temps pouvoir créer des échos dans le public et toucher par sa vérité teintée d’humour.

Les espaces absents

Si les deux pièces sont en partie resserrées sur les enfants, dans les deux spectacles, le cadre choisi est également unique et restreint : le jardin d’un homme au crépuscule de sa vie qui repose sur son lit juste au-dessus du lieu de discussion d’un côté, la cuisine ouverte sur le salon de la maison de famille de l’autre. Dans les deux cas, cet espace unique cristallise les querelles tout en permettant à d’autres personnes d’intervenir pour apporter leur propre témoignage en provenance des espaces absents, non représentés.

Dans Baran, c’est d’abord le rôle de Corentin (Sylvère Santin), le fils du nouveau conjoint de leur mère, puis Apolline (Margaux Grilleau), en couple avec Romain, et Alexandre (Valentin Rolland), en couple avec Lucie. Ces personnages venant de l’extérieur permettent de questionner les codes inhérents à la famille qui, en général, provoquent leur exclusion. Ce sont aussi eux qui créent des fissures en remettant en cause l’évidence de certaines attitudes et relations pour les membres de la famille. Ils représentent enfin les espaces en dehors de cette maison de famille dans lesquels les trois personnages centraux pourraient être amenés à vivre leur vie future, ce qui sera confirmé par la fin de la pièce.

Pourquoi les lions sont-ils si tristes ? Crédits photo : Cie de L’Œil Brun

Dans Pourquoi les lions sont-ils si tristes ?, le voisin et ami de Georges, Paul (Eric Charon en alternance avec Stéphane Brel), apporte un autre éclairage sur Georges, qu’il décrit comme un homme ouvert et sympathique, à rebours de ce que pense Jean. Il s’exprime aussi à titre personnel sur son ancienne vie en tant que chargé de restructuration dans les entreprises. Au sein d’un duo père-fille qui explose, ce personnage qui fait presque office de messager, apporte un regard différent sur la vie et sa valeur, en écho avec le conflit qui se joue. Jean, très distant d’un père qu’il juge absent, est prêt à accomplir ses dernières volontés, à savoir provoquer sa mort, tandis que sa fille ne veut pas laisser partir ce grand-père qu’elle n’a que très peu connu et qu’elle ne juge pas en capacité de décider de son sort. Ce dilemme à la fois réaliste et actuel est porté avec une grande subtilité par les trois interprètes au plateau.

Ces deux spectacles, en abordant un même thème par des perspectives diverses, offrent deux portraits de famille sensibles et réalistes qui se superposent avec intelligence, gravité et comique. Notre regard en sort indéniablement changé.

Juliette Meulle

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