Chili, Critique de spectacle, Sens Interdits 2021

SPACE INVADERS de Marcelo Leonart et Nona Fernández – Festival Sens Interdits 2021

Spectacle programmé dans le cadre du Festival International Sens Interdits 2021 à Lyon – Focus Chili au Théâtre du Point du Jour – 14 octobre 2021

Elles sont épuisées. Années après années. Pilules après pilules. Elles souhaiteraient dormir d’un sommeil sans rêves où rien ni personne ne les rattraperaient. Elles, ce sont des femmes chiliennes, des adolescentes, des lycéennes enfin toute une génération qui entre 1973 et 1990 vit sous la dictature militaire d’Augusto Pinochet. Dans un contexte autoritaire et conservateur, c’est toute une génération qui grandit aux côtés de tabous politiques : la révolte n’est pas acceptable. Comment alors se défaire des violences, comment s’en débarrasser et s’en débarrasse-t-on vraiment un jour ?

C’est la question que pose cette pièce invitant le spectateur à s’interroger sur la mémoire traumatique – plus particulièrement féminine – à travers quatre femmes qui vont nous raconter leurs souvenirs et leurs rêves. Le dispositif scénique et dramaturgique s’inspire du jeu vidéo d’arcade « Space Invaders » très populaire à l’époque. Le jeu fonctionne sur un principe simple : la joueuse doit détruire des vagues d’aliens au moyen d’un canon laser qui se déplace horizontalement. Game over [perdu] si nos vies se sont épuisées. Les scènes s’enchaînent donc à la manière de « parties » lancées au son d’une voix off électronique quasi assourdissante ; le fond de scène représente un écran duquel apparaissent des aliens pixelisés ; sur le plateau on trouve des chaises d’écoles banales, un ancien téléviseur sur roulettes, deux micros posés comme des pupitres – un fond à gauche et un autre devant à droite. Nos quatre actrices sont vêtues sobrement de tenues bleues quelque peu vieillies et évoquant vaguement un uniforme.

© Fundacion Teatro a Mil

Ainsi, dans un décor épuré, sombre et pourtant mélancolique, on comprend que les quatre femmes sont des amies d’enfance. On ne sait pas trop si elles se parlent réellement et si ce que nous voyons est le fruit de la réalité car elle ne cessent de se raconter des souvenirs, des rêves où chacune apparaît en racontant elle-même une nouvelle histoire. Les lettres qu’elles se lisent à voix haute ont sans doute été contrôlées par la censure qui sévit. Une fois lors d’une manifestation trois camarades et militants communistes sont emmenés par la police et sont retrouvés égorgés. Une autre fois, c’est Estrella Gonzalez, la copine qu’on vient d’entendre qui s’est fait assassinée par son mari. La narration avance comme une odyssée de souvenirs à travers une enfance complexe sous la dictature. Le jeu est brillant, vif et parfaitement exécuté. Elles chantent, soufflent, murmurent et dansent. Par ailleurs l’ouverture ressemble à s’y méprendre à la chorégraphie Rosas danst Rosas d’Anne Teresa de Keersmaeker, chorégraphe maîtresse dans la répétition de mouvements minimalistes. Ce n’est pas sans faire écho à leur épuisement. Elles sont fatiguées. Années après années, pilules après pilules de ne pas réussir à s’échapper des souvenirs.

Toutes passent par des états très différents et la subtilité de la pièce tient dans le fait qu’elle ne traite que rarement directement des drames. On comprend que ceux-ci sont ancrés profondément dans leurs émotions et leurs corps, qu’ils les éveillent la nuit. Tout ceci donne un ton onirique et touche en profondeur. La dramaturgie est floue et pourtant très cadrée par le rythme des « parties » et les actrices semblent coincées comme dans une borne d’arcade qui joue inlassablement le même jeu. Leurs évocations nous plongent dans la réflexion : à qui appartient cette main qui lui fait peur quand elle dort ? Que lui a-t-elle fait ? Si la question des femmes ressort dans Space Invaders c’est justement parce qu’elle n’en parle pas ouvertement. Car les femmes dans l’histoire sont souvent soumises au secret, se taire est un moyen de défense et une perdition. Ici elles parlent toujours par images et nous mettent en tant que spectateur dans un état de frustration mêlé à de la compréhension. Les tragédies sont aussi souvent celles qui sont tues et qu’on ne connaît pas, et c’est peut être ce qu’a voulu montrer la pièce. En outre, quel héritage endosse-t-on du régime politique sous lequel nous vivons ? La violence ambiante peut nous atteindre de plusieurs manières et plus encore que de questionner le régime chilien d’Augusto Pinochet, nous sommes invités à fouiller dans notre propre mémoire. Et si dernièrement quelques événements liés à la société dans laquelle je vis m’auraient fait prendre conscience de mes propres angoisses ? N’oublions pas le mot de Marcelo Leonart au tout début de la représentation : « Je dédie cette pièce à toutes les victimes de violences policières, en France et dans le monde ».

Eléonore Kolar

D’après la nouvelle de Nona Fernández Mise en scène Marcelo Leonart Avec Carmina Riego, Roxana Naranjo, Francisca Márquez et Nona Fernández Scénographie et costumes Catalina Devia Lumières Andrés Poirot Production Francisca Babul 

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