Critique de livre

Relire C’était mieux avant d’Emmanuel Darley.

Pièce publiée en 2004 aux éditions Actes Sud – Papiers

Il est des pièces qui peuplent nos bibliothèques et sur lesquelles on retombe plus tard, les a-t-on seulement lues et se souvient-on de quand on les a achetées ? En tout cas, cette pièce se révèle tout à coup à nous par son évidence et sa littéralité : elle nous accable de sa lucidité. C’est parfois un spectacle secret et puissant qui s’immisce en nous et qui nous oblige à écrire nos impressions et nos sensations pour raconter notre expérience de lecture...

Emmanuel Darley l’a écrite pour parler de la montée de l’extrême droite en France dans les années 2000 et convoque une sorte de satire permanente des milieux réactionnaires. Ce qu’Emmanuel Darley ne pouvait pas savoir, c’est que sa pièce résonnerait farouchement et plus que jamais avec les discours d’un candidat (ou de plusieurs ? ) à la présidentielle de 2022. Dans C’était mieux avant, ce potentiel candidat construit son programme sur une série de litanies et d’observations tirées de son seul jugement. Il se sent comme investi d’une mission : une Voix lui demande de sauver la Farce et de lui faire retrouver ses vraies « voleurs » (p. 23).

«Je vais, voilà,  refarcir la Farce » (p. 15), ce nom de Farce donnée à cette dystopie hiératique et incarnée de la nation française souvent convoquée dans les discours politiques est un basculement en soi qui dit la vacuité des discours et des surenchères oratoires. Emmanuel Darley l’avait déjà bien compris et le premier « discours » de notre homme providentiel est une longue énumération de verbes tous-azimuts, autant de néologismes ou de termes extravagants qui façonnent le projet initial.

« Il faut revenir à la vraie Farce, celle des Farçais, la Farce aux Farçais, là, tous ensemble, bien tranquilles, sans personne pour nous donner des ordres. Ni les connulistes, ni les slamistes, ni tous ces trangers. C’est vrai ! C’était mieux avant » (p. 13).

Ce candidat rêvé et inespéré dont la parole enivre, c’est Raoul Jambon, un farçais qui décide de prendre les choses en main et de s’élever peu à peu jusqu’à s’octroyer une stature d’homme d’état : « A présent, mon costume, mes lunettes, quelques dossiers pour faire sérieux, je vais m’entraîner. » (p. 15). La pièce d’Emmanuel Darley ne parle pas tant d’une montée de l’extrême-droite que d’une banalisation des discours qu’elle porte. A ce titre, son personnage est un vilipendeur qui déverse ses discours et construit son « programme » sans recevoir aucune contradiction. La farce tourne à plein régime mais elle n’est pas dérisoire et encore moins ubuesque : l’auteur s’ingénie à montrer comment Raoul Jambon se fait le chantre du Régime de Vichy jusqu’à rejeter tout ce qui fait le progrès social et appeler de ses vœux une nouvelle monarchie.

Pour autant, celui qui veut tourner le dos au progrès, revenir à avant n’est pas totalement un personnage fantoche qui ne parlerait que de ses lubies et des fantasmagories d’une société qu’il n’a que peu connu. Il est capable d’inventer un discours et d’imaginer des réformes avec un langage interlope qui emprunte à tous les mécanismes de la farce langagière. Raoul Jambon vaticine avec assurance et ne s’arrête jamais de farcir son discours sur tous les aspects de la société : il ne fait pas de la politique, il la réinvestit à sa façon. Il croit à la force performative de son discours et ne fait que grandir par le crédit qu’on lui accorde : l’admiration que le Chœur lui démontre, le soutien que sa famille lui apporte, et l’appui d’une famille d’aristocrates véreux peuvent l’élever jusqu’au faîte du pouvoir…

C’est aussi l’histoire d’un personnage qui entre en campagne et qui veut mener une vraie guerre idéologique par l’exercice du pouvoir : c’est à cet endroit qu’Emmanuel Darley a particulièrement bien construit sa farce en entourant Raoul Jambon d’un Chœur comme le serait une assemblée de citoyens sans convictions. Si dans la tragédie, le chœur préside au destin de la fable en déplorant l’hubris des personnage, le chœur de C’était mieux avant n’est ni drôle ni tragique. Il est comme éteint et annone : ce sont des partisans las en somme et qui n’assument plus leur rôle de vigie.

Le discours de Raoul Jambon n’est même pas excessif au regard des discours actuels qui vouent aux gémonies de nombreux concitoyens, et à la différence d’un Ubu Roi d’Alfred Jarry qui se situe dans la même tradition de satire politique et humaniste, Emmanuel Darley construit son personnage avec quelque chose de brut, sans masque, comme si chacune de ses phrases cherchait à démasquer la rhétorique d’extrême droite, comme s’il donnait l’illusion de dérider ce langage nostalgique et outrancier pour mieux en souligner la violence. C’est comme si sa farce dépassait le stade de la transgression, car tous les discours extrémistes ont déjà percé et transgressé les valeurs de l’humanisme. Cette farce vient habiter le réel, notre réel, elle montre à quel point tous ces discours de realpolitik sont faussement subversifs et vraiment autoritaires, dogmatiques mais quasi-normalisés parce qu’on se contente d’éructer dans un populisme ambiant sans jamais apporter de solutions. Si Ubu Roi est un vorace et comme le détonateur d’un monde au bord de l’implosion avec l’avènement des totalitarismes au XXème siècle, Raoul Jambon est le symbole de cette parole creuse, de ces discours fats qui contrefont l’humanisme et qui promettent une société apaisée puisque vidée de tout ce qui fait sa vitalité : libre pensée, libre circulation des individus, libre égalité entre tous, liberté individuelle.

On pourrait détailler les mesures et les outrances de Raoul Jambon mais le constat qu’il pose sur la société et ce qu’il veut entreprendre n’est pas que l’apanage des discours des extrêmes : on y retrouve par exemple une satire féroce des théories du ruissellement. C’est précisément en cela que le texte n’est en aucun cas militant mais pose un regard acerbe sur la parole publique en général. Plus encore, on trouve même un passage qui résonne très fortement avec la Une du Figaro Magazine du 12 novembre dernier qui insulta toute une profession sans que jamais un responsable humaniste ne vienne démanteler cette infamie : « Comment on endoctrine nos enfants à l’école ? ». Voici ce qu’en dit Raoul Jambon qui pourrait être appelé à la barre de ce grand reportage :

« Il faudra revoir les grogrammes. Nous allons recruter des personnes nagées, celle qui possèdent le vrai savoir pour remplâtrer tous ces grofesseurs qui ne fessent plus comme il faut, qui fessent surtout des idées de bauche, des idées bauvaises. »

Cette pièce est visionnaire, elle l’était sûrement à sa sortie mais le plafond de verre n’avait pas encore explosé à ce point de non-fracas. Il est tout à fait admis aujourd’hui d’avoir peur de l’avenir, de se sentir comme les perdants d’une société qui ne fait que nous exclure davantage et d’aller puiser dans un passé fringuant, toute une imagerie d’Épinal épineuse de douceur et d’abnégation… Il est tout à fait admis et censé d’écouter les discours d’un Raoul Jambon et même de l’imaginer au pouvoir. Plus encore, il est tout à fait admis de revenir à l’avant pour oublier l’avancée frénétique et pour retrouver le rythme tranquille de la société farçaise (p. 23).

C’est bien un livre manifeste qui fait débattre la misère intellectuelle et les biais idéologiques avec la force vitale de la comédie. C’est bien à la littérature de prendre sa part dans le combat des idées, car la comédie fit toujours la satire des puissants, et aujourd’hui l’extrême-droite est tellement puissante que le seul débat politique ne peut plus la combattre ou la disputer : il faut le pouvoir de la littérature qui n’est que désir de changement, qui fut et qui demeure une lutte incessante et profonde pour puiser la force de ce changement dans chaque individu. C’est pour cela que cette œuvre doit vivre et doit être lue en cette veille de présidentielle, parce qu’elle est par la force des choses la meilleure façon d’interroger la politique. Farouchement cyniques comme pouvaient l’être les comédies d’Aristophane ou de Molière, lire C’était mieux avant aujourd’hui, c’est aussi prendre conscience que la comédie, c’est d’abord mesurer comment le citoyen pourrait être acteur d’un profond changement, d’un profond souffle d’idéal en lieu et place d’idéologies. Et ce n’est certainement pas par le vote que cette prise de conscience sera possible.

Raf.

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