Chili, Critique de spectacle, Sens Interdits 2021

FEROZ de Danilo Llanos – Teatro La Peste dans le cadre du Festival Sens Interdits 2021

Première du Festival International Sens Interdits 2021 à Lyon – Focus Chili au Théâtre Nouvelle Génération – 13 octobre 2021

Feroz en espagnol, féroce en français. Être farouche, violent, sauvage, ne pas se laisser faire, agresser même. Ces mots et ces verbes entrent tous en résonance dans la pièce de Danilo Llanos brillamment interprétée par des adolescents mués dans la peau d’enfants laissés à la dérive par un système tortionnaire : le SENAME – Service National des Mineurs – au Chili. Cette institution gouvernementale chilienne prend en charge chaque année des centaines de mineurs isolés, délinquants, orphelins ou abandonnés par des familles trop précaires pour les élever et les place dans des centres d’hébergements. Puis c’est l’épouvante qui se cache derrière des dossiers oubliés dans les tiroirs des ministères. La liste des tortures est longue et insoutenable, on entend des spectateurs renifler : on peine à y croire, ça se passe en ce moment. A l’heure où on nous parle, une victime de plus sort allongée d’un de ces centres, une victime qui n’a pas eu le temps de voir sa jeunesse passer car elle a 11 ans, 12 ans, 15 ans.

La pièce d’une durée de 50 minutes environ aborde donc ce sujet si sensible de la maltraitance infantile dans un format à la croisée du théâtre documentaire et de fiction. Des témoignages viennent se superposer sans pour autant tomber dans l’énoncé de faits. Le dispositif scénique est par ailleurs très simple et parlant pour le spectateur. Sur scène on trouve un lit superposé de couleur blanche, un jeu d’arcade un peu vieillot, des poubelles au fond, contre ce qui semble être un mur blanc et froid sur lequel seront projetées des phrases et des images. Au devant à gauche, une femme épluche des pommes de terres – elle ne bougera ni ne parlera presque pas. Lui faisant pendant, tout à droite, un micro sur pied. Ce couple symboliserait le mutisme de l’institution contre la fièvre de dire, bien que cet acte s’avère souvent inutile.

© Centro di Investigación Teatro La Peste

Le micro sert de point de repère ainsi que le centre de la scène pour les témoignages, le reste du décor permettant aux acteurs de se mouvoir, parfois de mimer les scènes plutôt que les décrire. Enfin, on suit ce groupe de jeunes détenus dans ce centre où ils vont jusqu’à se demander pourquoi ils sont nés, s’ils vont un jour ressortir vivants de cet enfer. Ils se font violence entre eux, ils subissent la violence des adultes qui les encadrent. La justesse de la pièce tient dans le fait qu’on suit leurs déambulations en huit-clos, ils vont et viennent en racontant leurs histoires sordides, et parfois l’espace de quelques minutes, on oublie leur détresse car ils dansent, chantent et se chamaillent. Ces espaces où retombe le drame emportent le spectateur et donnent du relief à la dramaturgie, mais le micro à droite du plateau est planté là et on a toujours une boule au ventre quand, dans leurs corps, le témoignage arrive. Il est inutile d’en donner des longs détails ici – séquestration, maltraitance, abus sexuels, insalubrité des locaux… (cf ressources en bas).

Ce qui est frappant et esthétiquement intéressant est la maturité dans les gestes et l’aisance scénique de ces jeunes, on sent que le sujet les prend aux tripes. La façon dont est fractionné le décor laisse de la place à l’imagination : ils sont au réfectoire, dans la cour, dans les douches. Ils sont partout et nulle part à la fois. Les morceaux de musique, toujours chiliens, sont teintés d’une mélancolie adolescente : on entend un rappeur ou des chants traditionnels d’écoliers. Le fond de scène projette des extraits de véritables lettres écrites par des enfants du SENAME, à la toute fin même des vidéos youtube de ministres chiliens évoquant l’affaire en demi-teinte, et juste ce qu’il faut pour ne pas tomber dans un pur militantisme. C’est en effet le risque de ce genre de théâtre de tomber dans le reportage, or, ici, le propos vient servir un geste et le geste remplace le mot, les scènes s’enchaînent et nous rendent captifs d’une narration pourtant peu présente. Le metteur en scène a accentué la force du groupe pour donner un aperçu de ce qu’est une détention non pas seulement physique, mais sociale. Aussi chacun a quelque chose à se reprocher – car les violences ne viennent pas seulement des encadrants – mais là n’est pas la question : pourquoi politiquement, quand on essaie d’agir, le plus dur est qu’on se heurte à l’inaction, tout comme ces enfants qui parlent dans le vide, qui sont punis pour s’être révoltés ? La pièce ne soulève pas spécifiquement le problème de l’impunité des crimes mais surtout la difficulté d’agir pour opérer un changement. Car qui peut, qui doit, qui réussit à agir ?

« Feroz » a donné le ton au festival, dur et politiquement engagé mais on l’espère pour la suite, poétiquement touchant.

Eléonore Kolar

Metteur en scène Danilo Llanos Texte de Danilo Llanos adaptation du livre Mi Inferno en el SENAME d’Edison Llano Avec Alanis Ibáñez, Martina Ibañez, Felipe Carvajal, Diego Becker, Diego Jamarillo, Daniella Misle Costumes Centro di Investigación Teatro La Peste Lumière Jorge Espinoza Régie Eduardo Sepùlveda, Andrés Ulloa Vidéo Francisco Olmos Musique originale Andrés Nazarala, Nagazaki.

Ressources :

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