36e édition de Théâtre en Mai 2026 au Théâtre Dijon Bourgogne
Retour sur la pièce « Erdal est parti » d’après une idée originale d’Erdal Karagoz, conçu et mis en scène par Simon Roth. Doublement récompensée par le Prix du jury et celui du public au Festival Impatience. Après l’assassinat de son père, Erdal Karagoz a dû fuir le Kurdistan.
La question de savoir comment transmettre un récit est toujours complexe : entre trouver le courage de prendre la parole, être celle ou celui qui la recueille, la transmettre, rendre compte exactement des événements, extirper une trame narrative sans dénaturer l’émotion… la tâche est ardue. Il s’agirait en somme de donner corps à la parole, aller chercher ce qui chez nous peut rendre compte de la réalité de l’autre. Et c’est un pari réussi pour la pièce « Erdal est parti » qui, à travers des dispositifs scéniques pluriels, nous raconte l’histoire vraie d’Erdal, un jeune garçon qui a fuit le Kurdistan après le meurtre de son père. Devenu adulte, il est rattrapé par le besoin de témoigner de son parcours pour tenter de mettre à plat les injustices vécues et les difficultés d’une existence placée sous le signe de l’exil – exil géographique, familial, culturel, spirituel.

C’est donc dans un dispositif scénique et numérique original, à la croisée du théâtre documentaire et de la performance que nous allons entendre le récit de cet homme. En effet, le metteur en scène, muni d’un rétroprojecteur en mode « caméra au poing » tel un reporter va faire apparaître Erdal sur divers supports, un drap, un écran blanc, parfois on a l’impression qu’il est assis avec son interlocuteur sur le canapé. Il n’a pas souhaité être présent et paradoxalement, il l’est à travers un jeu de doublage : les acteurs et actrices vont le doubler via synchronisation labiale, son récit prenant alors multiples facettes. Il n’est plus seul à porter le poids de son histoire, elle vient s’incarner dans d’autres corps, à travers des chants, des musiques et des chorégraphies, sur un nouvel espace temps qu’est celui de la scène. Ils s’emparent de son histoire et par les corps transitent la parole, son drame prenant alors vie autrement.
Qu’il s’agisse du corps d’autrui ou de mon propre corps, je n’ai pas d’autre moyen de connaître le corps humain que de le vivre, c’est-à-dire de reprendre à mon compte le drame qui le traverse et de me confondre avec lui. Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, coll. « Tel », Éditions Gallimard, 1945, p. 231.
Aussi son histoire nous trouble de par la violence d’une administration hostile et injuste, doublée d’un conflit ethnique qui brise des vies entières. Sans tomber dans le pathos, « Erdal est parti » permet de donner un aperçu dans les détails du parcours d’une personne qui a dû fuir son pays, transiter et grandir ailleurs. L’utilisation de la vidéo prend un sens nouveau car elle crée un personnage particulier, il fait intégralement parti de la pièce en tant qu’individu et pourtant ce sont les autres qui prennent physiquement sa place. Ce dispositif agit comme une métaphore de l’exil, où l’on habite nulle part et partout à la fois, où chaque endroit a pris des morceaux de soi qu’on peine à rassembler, à part quelque par ici, sur scène, le temps de partager.
Eléonore Kolar
D’après une idée originale d’Erdal Karagoz
Conception et mise en scène Simon Roth
Avec Bénicia Makengele, Ramo Jalil, Richard Dumy, Saïd Ghanem, Simon Roth
Scénographie et costume Emma Depoid
Création lumière et vidéo Simon Anquetil
Création son et régie générale Foucault de Malet
Stagiaires assistanat à la mise en scène Mathilde Hur, Sasha Paula
