Critique de spectacle, Critiques de Spectacles à Lyon

Ne pas finir comme Roméo et Juliette, un ciné-concert par La Cordonnerie au Théâtre de la Croix-Rousse

Une fable shakespearienne et une écriture aux langages multiples pour une expérience de spectateur rare et dense.

Créer en direct l’intégralité de la bande sonore d’un film projeté sur scène : telle est la proposition, aussi simple à énoncer qu’impressionnante à observer, qui sert de fil rouge aux créations de La Cordonnerie depuis 2005. C’est la première fois que nous avons la chance d’y assister et de découvrir ce travail, avec le spectacle Ne pas finir comme Roméo et Juliette, présenté au Théâtre de la Croix Rousse jusqu’au 2 octobre.

Sur scène deux musiciens et deux comédiens, qui tous les quatre prêtent leurs voix, leurs bruitages et leurs compositions aux scènes et personnages projetés derrière eux. Nous retrouvons à l’écran les mêmes acteurs que sur scène, doublant leur propres visages tout en incarnant les personnages. La figure du comédien-acteur est donc double ici, voire triple, puisqu’à cette performance de synchronicité s’ajoute celle du bruitage. Si le titre de « ciné-spectacle » évoque l’héritage du cinéma muet et de ses ciné-concerts, nous assistons bien à un spectacle vivant total, où le jeu sur scène n’apparaît jamais comme une redondance de la partie filmée mais vient plutôt l’amplifier, la densifier, tant formellement que dans le sens même de l’intrigue.

Décrire le procédé de création en décortiquant chaque élément nous semblerait ici inutile voire dommageable, tant cette écriture aux langages multiples forme un tout indissociable, où chaque élément tombe juste et jamais gratuitement. Si le foisonnement des trouvailles et des procédés est impressionnant, chaque objet, chaque acteur du spectacle trouve parfaitement sa place dans ce tableau en permanente recomposition. Notre regard ne se perd jamais et notre attention est au contraire savamment dirigée entre la scène et l’écran, nous offrant une expérience de spectateur rare par sa densité : en quelque sorte on nous donne à voir le son et à entendre les images.

C’est aussi là l’autre réussite du spectacle : réussir à nous captiver autour d’une intrigue simple, en trois parties, aux codes narratifs proches du conte ou de la fable. Une ville est séparée en deux par un pont, les habitants de chaque côté ne se rencontrent jamais, sans que personne n’ait apparemment vraiment cherché à savoir pourquoi. Le son ici joue de nouveau une place centrale puisque le seul lien qui unit encore les deux rives est radiophonique : Romy écoute assidûment son « horoscope Shakespearien », émis de l’autre côté du pont. Romy fait partie de la partie de la ville dite des « invisibles », au sens propre, on ne verra jamais son visage. C’est elle qui va briser l’interdit en traversant le pont et, presque accidentellement, faire la rencontre d’un autre personnage, un homme de l’autre rive. Avec cette seule rupture dans un ordre des choses tragique, le parallèle est fait avec les personnages de Shakespeare.

Bien sûr, la parabole est à portée de main et il aurait été tentant de transposer cette histoire d’amour mythique dans un monde contemporain coupé en deux par la violence du capitalisme. Mais Roméo et Juliette ne sont présents que comme un fil rouge discret, qui guide notre réception et se rappelle à nous par plusieurs évocations, le parallèle restera dans le registre de l’allusif, offrant une large place à la poétique du conte, sans pour autant laisser de côté le propos politique. Celui-ci ne nous est simplement pas imposé et gagne par là-même en force de conviction : comme une trame invisible, implicite, omniprésente par sa discrétion. S’il n’est pas nommé ou daté explicitement, ce cadre politique, historique, est indissociable de la fable amoureuse, l’épousant comme une ombre.

© La Cordonnerie

Il faut aussi souligner la qualité de la réalisation du film, à la photographie et aux effets spéciaux particulièrement remarquables et qui, en miroir, mettent en évidence la précision des comédiens sur scène, rendant l’erreur quasi-impossible. La beauté de certaines images nous restera longtemps en mémoire, notamment des plans sur la mer, réelle ou fictive, qu’on ne plus dissocier de la bande sonore qui les accompagne.  

L’écoute et le regard sont donc au centre du procédé et de l’intrigue de ce ciné-spectacle, nous invitant, pourrait-on dire un peu simplement, à « voir plus loin ». L’idée de voir plus loin nous aide à décrire ce qui se joue devant nous, toujours avec une grande finesse, quand sont rendus visibles les dessous et les trucages du cinéma, quand une histoire d’amour existe par la rencontre sonore ou quand on saisit en sortant la chance d’avoir assisté à cette expérience de perception augmentée.

Marie Blanc

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