critique/entretien

Les Podcasts de David Pauget, rédacteur en chef adjoint de l’Alchimie du Verbe sur la radio l’écho des planches

La radio l’écho des planches

 David Pauget était présent aux côtés de l’équipe de l’écho des planches pour cette édition 2017 du Festival d’Avignon en tant que journaliste politique et culture. Retrouvez sur cette page, les différents podcasts et descriptions des différents contenus qu’il a produit et auxquels il a participé. Il s’agit essentiellement d’entretiens avec des artistes, des intellectuels et des personnalités politiques importantes pour le Festival d’Avignon 2017.

Bonne écoute à tous !

Podcats de David Pauget :

PASCAL MANGIN

 

DUMONT

 

RACHID

 

meda

 

BARBIER

 

louisp hoto

 

Contenus réalisés avec Raphaël Baptiste :

binome

 

satoshi

 

 

La Mouette de A. Tchekhov dans une mise en scène de Thomas Ostermeier

Vu au Théâtre de Villefranche

«Il n’y a pas besoin de sujet. La vie ne connaît pas de sujet, dans la vie tout est mélangé, le profond et l’insignifiant, le sublime et le ridicule » ; il aura sans doute oublié de mentionner le caractère puissant et renversant de cet aliage. Thomas Ostermeier, dans son adaptation de la célèbre mouette de Tchekhov, nous invite à venir contempler la vie mise à nue. Dans une mise en scène aboutie, ce spectacle est aux antipodes de ce qu’on a l’habitude de voir dans du théâtre classique. Ce n’est d’ailleurs pas une simple traduction, mais une réelle deuxième vie, une nouvelle mouette que nous propose le directeur de la Shaubühne.

L’originale avait déjà choqué, perturbé et provoqué colère puis engouement en son temps. Aujourd’hui avec un regard peut être plus libre et tolérant du public, Ostermeier réussit son pari de « dialoguer avec Tchekhov » à travers le temps en nous bousculant nous aussi. Tout dans cette œuvre de 2h30 est une invitation à la contemplation, au rire, à l’espoir et finalement à la désillusion. L’interprétation n’a pas pour but de laisser indifférent.

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©Jean Louis Hernandez

Dès le début de la pièce, le spectateur est invité à marcher sur un fil mince et fragile avec d’un côté le rire à gorge déployé provoqué par le jeu des acteurs, tantôt grinçants, comme Treplev, le fils d’Arkadina épris de la belle Nina qui nous invite à relever tous les stéréotypes du théâtre moderne et les tourner en ridicule, tantôt naïfs et sympathiques, comme ce brave professeur qui nous raconte d’un air dépassé sa rencontre avec un chauffeur syrien et sa situation de prof qui ne lui laisse que « 1300 euros nets » pour vivre. le spectateur se reconnaît immédiatement dans les paroles d’introduction qui sont lancées au micro telles une harangue et la pièce s’inscrit dans notre siècle.

La mise au goût du jour (si on peut dire ainsi) de la représentation de Treplev et Nina devant sa mère et ses amis est faite aussi pour choquer. Attachée à un poteau on voit Nina éructer son texte pendant que Treplev met en scène un sacrifice satanique dans un jeu de lumière aveuglant. La scène est glaçante et c’est presque avec soulagement qu’on rit en voyant la mère interrompre cet instant gênant par quelques piques bien senties à l’encontre de son fils.

Le pari de la mise en abyme est aussi une réussite, quand les acteurs descendent parmi les spectateurs pour casser le quatrième mur, dans un style qui appartient entièrement à Ostermeier et qu’on retrouve dans d’autres de ses pièces. Le drame est dressé en coulisse, les personnages vont maintenant évoluer, tous ont en tête un futur qui leur tient à cœur et qui les mènera pourtant à leur fin. Une fin qu’on aperçoit déjà. On retrouve là notre classique de Tchekhov que certains connaissent sûrement. Treplev, abattu par son échec voit d’un œil mauvais Nina et Tregorine, l’amant de sa mère, s’éprendre l’un de l’autre et tente de se suicider. Arkadina constate la même idylle et se désespère. Sorine le vieil oncle un peu bourru ne pense qu’à rattraper le temps perdu qui l’a empêché de se livrer à ses deux activités favorites : boire en fumant un bon cigare. Masha, amoureuse de Treplev en secret, vit dans un drame perpétuel. La tragédie s’installe dans la pièce de manière sournoise, guidée par les actes des personnages qui se retrouvent eux même spectateurs des conséquences de leurs actes. On atteint l’apogée sur la fin avec le suicide de Treplev qui laisse les autres personnages dans le flou, et nous laisse imaginer quel pourrait être leur avenir.

La particularité de la pièce de Tchekhov, qu’on retrouve complètement dans l’adaptation, c’est l’arrivée du drame dans un contexte de désœuvrement et d’oisiveté. Il n’y a pas vraiment d’action…Tout au long du spectacle on voit les personnages discuter, se reposer, lire, parfois se laisser emporter, mais assez peu souvent. Cette oisiveté est même la cause directe du drame, elle laisse les passions perverses de certains des personnages, comme Tregorine qui se laisse tenter par la séduction de Nina, prendre le dessus et les amener à des actes qu’ils regretteront amèrement. Tchekhov disait en cela « il faut que le spectateur soit assommé comme s’il recevait un coup de marteau sur la tête ».

« Toutes ces situations vécues par les personnages sont des situations qu’on a déjà vécu par le passé, c’est ce qui amène cet aspect d’évidence, pas théâtrale, il n’y a pas d’idée du personnage, il se révèle par ses réactions aux situations qu’il vit ». C’est ainsi que François Loriquet (Tregorine), présente le travail que fut la réalisation et la répétition de cette pièce.

L’interprète de Tregorine nous dit encore que cette pièce intéressait Ostermeier parce qu’elle parle de l’art, de l’écriture, du théâtre. Cet attachement simple et sensitif a marqué toute sa réalisation, du casting aux répétitions, en laissant aux acteurs et aux personnages qu’ils incarnent la possibilité de se modeler à leur image, une liberté de jeu et d’expression qui nous permet à nous spectateur de ressentir les émotions et la force de cette pièce d’une manière inédite.

Ces détails de la vie quotidienne qui rythment cette adaptation en font son succès, de même que le choix des musiques interprétées à la guitare électrique : the Doors, Led zepelin, les musiques que Thomas Ostermeier écoutait lors de sa période adolescente alors qu’il était en pleine crise existentielle et qui se retrouvent chez le jeune Treplev. Ainsi, si tout est laissé à l’intuition, rien n’est laissé au hasard et on se reconnaît dans chaque mouvement, dans chaque parole des personnages. Tenir en haleine une salle pleine de spectateurs avec une pièce où « il ne se passe rien », c’est fait. Il est rare d’aussi bien utiliser son temps à regarder des personnages perdre le leur sur scène.

Vianney Loriquet

Angels in America de Tony Kushner dans une mise en scène de Aurélie Van Den Daele par le Deug Doen Group

Spectacle joué du 6 au 8 octobre au Théâtre de la Croix-Rousse

Si la thématique identitaire est actuellement au cœur de la primaire de la droite et du centre, entre les chantres de « l’identité heureuse » (Alain Juppé) et ceux de l’assimilation et de « nos ancêtres les Gaulois » (Nicolas Sarkozy), le thème de l’identité est également au cœur d’Angels in America. Difficile de s’imaginer que cette pièce a été écrite en 1987, par Tony Kushner, et que l’action se déroule à New York en 1985, tant elle ne semble pas appartenir à un passé révolu. La mise en scène contribue à renforcer son caractère éminemment politique en particulier dans le fait d’interroger nos sociétés contemporaines. L’Alchimie du Verbe s’est entretenu avec Aurélie Van Den Daele, qui nous a précisé sa vision de l’œuvre :

« La pièce est certes écrite en 1987, elle est précise, l’action est contextualisée, certains la trouvaient datée. Mais j’étais convaincue qu’elle ne s’inscrivait pas que dans le passé. L’identité est en effet un sujet important de la pièce. Certes, ce sont les années 80, en Amérique, mais il y a une portée aujourd’hui. Qu’est-ce que l’identité ? Qu’est-ce que la race ? C’est une pièce sur l’humain, les sentiments, les émotions ; comment on affronte la maladie et notre rapport avec elle. Il y a une vraie réflexion sur notre société contemporaine.»

Dans une Amérique sclérosée par le puritanisme, cette identité –sexuelle, religieuse, etc.- est questionnée tout au long de la pièce et il convient de saluer le travail sur la scénographie qui souligne parfaitement les contradictions des différents personnages. Une cellule en plexiglass est présente sur scène, ce qui permet tout d’abord de jouer des scènes en simultanée. Mais elle apparaît également comme un lieu de refuge ou d’isolement, soulignant les états d’âme de ses occupants. Harper, psychotique dépendante au Valium, ne parvient pas à affronter le réel, et vient s’y réfugier. Son compagnon, Joe, est un mormon républicain qui découvre son homosexualité. A sa manière, il ne parvient pas également à affronter le réel en n’assumant pas son identité sexuelle qui peut paraître en opposition avec ses choix politiques ou religieux. Tout en étant ici un espace d’enfermement, la cellule en plexiglass révèle également le conflit intérieur des personnages.

« Nous avons fait un grand travail sur la scénographie. Cette cellule en plexiglass est protéiforme. Elle n’est pas définissable en tant que telle. Dans la pièce, Tony Kushner donne beaucoup de didascalies qui représentent de nombreux lieux. En ce sens l’écriture est très cinématographique et je voulais proposer une approche théâtrale : un espace unique qui contient des cellules, dont celle-ci. Cela permet la simultanéité des scènes, gageure au théâtre. Mais c’est également une cage, un lieu d’enfermement. Elle est à la fois lieu de rêverie et elle cloisonne les personnages. »

La mise en scène d’Aurélie Van Den Daele, outre sa capacité à interroger nos sociétés contemporaines, est également d’une grande puissance esthétique. La figure de l’ange, dans une scène sensuelle et charnelle, apparaît dans une atmosphère onirique quasi envoûtante. Le jeu de lumière et de fumée dans la cellule en plexiglass rend son apparition surréaliste ce qui brouille la frontière entre le réel et le virtuel, le temporel et le spirituel. Ce choix est d’autant plus intéressant que la pièce souligne l’obsession de nos sociétés à vouloir tout classifier. Chaque personnage doit rentrer dans une case : Mormon, juif, homosexuel, Noir.

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©Marjolaine Moulin

Qu’est ce qui est réel, spirituel, religieux. Ce souci de classification montre ses limites et contradictions, à l’image du personnage de Roy Cohn, célèbre avocat new-yorkais, qui ne parvient pas à assumer pleinement son identité : homophobe, il est en réalité homosexuel ; antisémite, il est pourtant juif. Malade du Sida, il s’enferme dans le déni, affirmant qu’il a un cancer du foie. Le fantôme d’Ethel Rosenberg, qu’il avait condamnée à la chaise électrique des années plus tôt, revient le hanter. Les destins des personnages convergent et peignent une société malade dans laquelle le Sida apparaît comme une catastrophe, une punition quasi divine.

« Ethel Rosenberg tout comme Roy Cohn sont des personnages qui ont vraiment existé. Roy Cohn était homosexuel et homophobe, juif et antisémite. Tony Kushner réécrit l’histoire et règle des comptes avec la politique et la communauté homosexuelle. Ici,  Ethel sert de catharsis. Il la fait revenir et cette figure vient se venger de lui, qui l’a condamnée. Mais on a presque un rapport connivence entre les deux.  Tony Kushner se joue du bien et du mal et fait triompher Roy Cohn avec sa dernière blague. Derrière cela, il y a une fonction morale et une vraie fonction tragique : la description de la maladie, comment on vit avec. »

Dans la deuxième partie, l’atmosphère bascule dans un surréalisme propice aux délires hallucinatoires. Les scènes se succèdent avec une grande fluidité, le rythme est extrêmement dynamique à la façon d’une série, ce qui est renforcé par l’usage d’écrans lumineux annonçant les scènes. Les hallucinations des personnages sont parfaitement mises en valeur par le travail sur la lumière et la vidéo. Alors que la scénographie pouvait faire penser à un décor type hangar dans la première partie –banquette de sièges, distributeur de boissons, sol en béton- soit un lieu délaissé, la deuxième partie offre un décor plus mouvant, plus coloré, non-identifiable, comme si cet espace en abandon acquérait une seconde vie. Ce changement de décor n’est pas seulement esthétique, il est le reflet de l’intériorité complexe des personnages. Par ses choix de mise en scène, Aurélie Van Den Daele fait de ce spectacle bouleversant de destins croisés une œuvre inclassable d’une grande catholicité. Une épopée fleuve questionnant notre monde, son conformisme, et la capacité pour chacun de se construire une identité individuelle et collective.

David Pauget