La Mouette de A. Tchekhov dans une mise en scène de Thomas Ostermeier

Vu au Théâtre de Villefranche

«Il n’y a pas besoin de sujet. La vie ne connaît pas de sujet, dans la vie tout est mélangé, le profond et l’insignifiant, le sublime et le ridicule » ; il aura sans doute oublié de mentionner le caractère puissant et renversant de cet aliage. Thomas Ostermeier, dans son adaptation de la célèbre mouette de Tchekhov, nous invite à venir contempler la vie mise à nue. Dans une mise en scène aboutie, ce spectacle est aux antipodes de ce qu’on a l’habitude de voir dans du théâtre classique. Ce n’est d’ailleurs pas une simple traduction, mais une réelle deuxième vie, une nouvelle mouette que nous propose le directeur de la Shaubühne.

L’originale avait déjà choqué, perturbé et provoqué colère puis engouement en son temps. Aujourd’hui avec un regard peut être plus libre et tolérant du public, Ostermeier réussit son pari de « dialoguer avec Tchekhov » à travers le temps en nous bousculant nous aussi. Tout dans cette œuvre de 2h30 est une invitation à la contemplation, au rire, à l’espoir et finalement à la désillusion. L’interprétation n’a pas pour but de laisser indifférent.

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©Jean Louis Hernandez

Dès le début de la pièce, le spectateur est invité à marcher sur un fil mince et fragile avec d’un côté le rire à gorge déployé provoqué par le jeu des acteurs, tantôt grinçants, comme Treplev, le fils d’Arkadina épris de la belle Nina qui nous invite à relever tous les stéréotypes du théâtre moderne et les tourner en ridicule, tantôt naïfs et sympathiques, comme ce brave professeur qui nous raconte d’un air dépassé sa rencontre avec un chauffeur syrien et sa situation de prof qui ne lui laisse que « 1300 euros nets » pour vivre. le spectateur se reconnaît immédiatement dans les paroles d’introduction qui sont lancées au micro telles une harangue et la pièce s’inscrit dans notre siècle.

La mise au goût du jour (si on peut dire ainsi) de la représentation de Treplev et Nina devant sa mère et ses amis est faite aussi pour choquer. Attachée à un poteau on voit Nina éructer son texte pendant que Treplev met en scène un sacrifice satanique dans un jeu de lumière aveuglant. La scène est glaçante et c’est presque avec soulagement qu’on rit en voyant la mère interrompre cet instant gênant par quelques piques bien senties à l’encontre de son fils.

Le pari de la mise en abyme est aussi une réussite, quand les acteurs descendent parmi les spectateurs pour casser le quatrième mur, dans un style qui appartient entièrement à Ostermeier et qu’on retrouve dans d’autres de ses pièces. Le drame est dressé en coulisse, les personnages vont maintenant évoluer, tous ont en tête un futur qui leur tient à cœur et qui les mènera pourtant à leur fin. Une fin qu’on aperçoit déjà. On retrouve là notre classique de Tchekhov que certains connaissent sûrement. Treplev, abattu par son échec voit d’un œil mauvais Nina et Tregorine, l’amant de sa mère, s’éprendre l’un de l’autre et tente de se suicider. Arkadina constate la même idylle et se désespère. Sorine le vieil oncle un peu bourru ne pense qu’à rattraper le temps perdu qui l’a empêché de se livrer à ses deux activités favorites : boire en fumant un bon cigare. Masha, amoureuse de Treplev en secret, vit dans un drame perpétuel. La tragédie s’installe dans la pièce de manière sournoise, guidée par les actes des personnages qui se retrouvent eux même spectateurs des conséquences de leurs actes. On atteint l’apogée sur la fin avec le suicide de Treplev qui laisse les autres personnages dans le flou, et nous laisse imaginer quel pourrait être leur avenir.

La particularité de la pièce de Tchekhov, qu’on retrouve complètement dans l’adaptation, c’est l’arrivée du drame dans un contexte de désœuvrement et d’oisiveté. Il n’y a pas vraiment d’action…Tout au long du spectacle on voit les personnages discuter, se reposer, lire, parfois se laisser emporter, mais assez peu souvent. Cette oisiveté est même la cause directe du drame, elle laisse les passions perverses de certains des personnages, comme Tregorine qui se laisse tenter par la séduction de Nina, prendre le dessus et les amener à des actes qu’ils regretteront amèrement. Tchekhov disait en cela « il faut que le spectateur soit assommé comme s’il recevait un coup de marteau sur la tête ».

« Toutes ces situations vécues par les personnages sont des situations qu’on a déjà vécu par le passé, c’est ce qui amène cet aspect d’évidence, pas théâtrale, il n’y a pas d’idée du personnage, il se révèle par ses réactions aux situations qu’il vit ». C’est ainsi que François Loriquet (Tregorine), présente le travail que fut la réalisation et la répétition de cette pièce.

L’interprète de Tregorine nous dit encore que cette pièce intéressait Ostermeier parce qu’elle parle de l’art, de l’écriture, du théâtre. Cet attachement simple et sensitif a marqué toute sa réalisation, du casting aux répétitions, en laissant aux acteurs et aux personnages qu’ils incarnent la possibilité de se modeler à leur image, une liberté de jeu et d’expression qui nous permet à nous spectateur de ressentir les émotions et la force de cette pièce d’une manière inédite.

Ces détails de la vie quotidienne qui rythment cette adaptation en font son succès, de même que le choix des musiques interprétées à la guitare électrique : the Doors, Led zepelin, les musiques que Thomas Ostermeier écoutait lors de sa période adolescente alors qu’il était en pleine crise existentielle et qui se retrouvent chez le jeune Treplev. Ainsi, si tout est laissé à l’intuition, rien n’est laissé au hasard et on se reconnaît dans chaque mouvement, dans chaque parole des personnages. Tenir en haleine une salle pleine de spectateurs avec une pièce où « il ne se passe rien », c’est fait. Il est rare d’aussi bien utiliser son temps à regarder des personnages perdre le leur sur scène.

Vianney Loriquet

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