Pauline Peyrade

CTLR-X de Pauline Peyrade Mise en scène Cyril Teste / Collectif MxM

Vu au Monfort théâtre 

Retour sur un monde déjà vécu…

Nous avions pu découvrir ce spectacle lors de sa première représentation le 11 avril 2016 au théâtre Poche de Genève. Le revoir ainsi après presque deux ans procure à nouveau des sensations, et l’on peut se rendre compte de ce qui nous marqua alors et de ce que l’on découvre à nouveau… Quelque chose d’une nouvelle expérience plus terrifiante encore m’est apparu dans ce spectacle….

Le dispositif scénique n’a pas changé. En revanche, il m’est apparu plus distinctement le rôle que pouvait forger ses écrans dans l’interprétation de la duplicité du réel, un réel ambigu où l’écran devient notre propre visage. J’ai pu me rendre compte à quel point ce travail approchait quelque chose de concret et de terriblement trivial de notre monde, il évoque entre autres le contexte syrien qui touche particulièrement le personnage d’Ida puisqu’elle semble avoir une relation amoureuse avec un photographe de guerre qui couvre la rébellion. Au demeurant depuis l’écriture du texte, le contexte syrien s’est transformé en une guerre monstrueuse qui s’est de plus en plus enveloppée dans l’indifférence. La jeune fille esquisse ainsi au milieu de ces nombreuses recherches internet qui contiennent des précisions sur le conflit syrien et le travail de Pierre le photographe, l’expression de ses désirs et de ses fantasmes les plus imminents. Car ce qui fait la grande puissance de ce personnage d’Ida, c’est que ses désirs ne seront jamais réalisés car sa soif est inextinguible et insouciante. Cette inadéquation au monde s’exprime fatalement par sa prise de médicaments, anxiolytiques et anxiogène, ils sont le remède oppressant aux rêves qui succombent…

Ctrl-X

© Samuel Rubio

Cette intensité du personnage d’Ida se construit peu à peu par une accumulation de pensées qui traversent le personnage en même temps qu’elle est traversée de manière intempestive par tout ce qui émerge de son écran (pop-up…), et de la même façon par les personnages qui tentent de rentrer en communication avec elle, comme s’ils voulaient ferrer leurs désirs et leurs inquiétudes à sa solitude et son sentiment d’abandon. La force de la mise en scène et de l’interprétation de Laureline Le Bris-Cep, c’est de traduire cette intensité du texte dans l’attente, dans l’errance du personnage dont le jeu exprime cependant quelques ardeurs secrètes. La mise en scène devient par là une performance car elle suscite des événements, des réactions, peut-être des attritions. Cette tranche de vie que nous propose le spectacle n’est autre que le saisissement douloureux, non pas d’une époque, mais d’une individualité, dont les blessures invisibles inondent le vécu de chaque spectateur contraint à un silence complice. La poésie naît de cette scène qui montre tout par les écrans qui multiplient les regards sur le personnage et sur ce qu’il est (ne prétend-on pas que notre ordinateur, c’est-à-dire notre écran peut être un facteur de notre identité) et en même temps, cette scène ne démontre rien, ne dévoile rien, ne met rien à nu. C’est cette simplicité de la mise en scène qui nous fait oublier son arsenal technique (la composition musicale de Nihil Bordures est tellement présente par exemple qu’elle en devient presque une respiration…).

Que dire encore ? Il suffit d’attendre, de croire que des spectacles tels que Ctrl-X inondent les scènes pour qu’enfin le théâtre soit l’expression du XXIème siècle, sans didactisme, sans récit, sans prétention, un itinéraire détourné qui mène non pas véritablement à une création finie, mais à quelque chose d’inabouti toujours parce qu’on peut le regarder de mille façon, car le spectateur quoiqu’il puisse faire paraître a besoin d’infini et de vertige, ce que l’écriture de Pauline Peyrade fait advenir sans qu’on y prenne garde !

Raf

Poings de Pauline Peyrade (Les Solitaires Intempestifs, édité en novembre 2017) Regard sur le livre

Une rose malade d’un monde furieux

à propos de Poings de Pauline Peyrade (critique de livre) paru aux Solitaires Intempestifs en novembre 2017

Pauline Peyrade publie cette nouvelle pièce après Ctlr-X sortie en 2016  (notre critique du texte et du spectacle pour sa création suivi de Bois Impériaux) dont les parisiens pourront bientôt découvrir la version scénique en janvier 2018 au Monfort dans une mise en scène de Cyril Teste. Il s’agit de sa troisième pièce publiée chez les Solitaires Intempestifs. Poings se consacre à deux explorations littéraires furieuses et impénitentes : écrire la crudité, des lignes de fuite douloureuses de notre existence où à chaque moment d’abandon un peu de notre être en pâtirait tout entier… Et face à cette crudité enfouie, la cruauté insatiable du vrai, l’observation impuissante du renoncement. Une nouvelle fois, Pauline Peyrade nous livre un monde tragique, où l’abattement et l’ennui écrasants seraient les sources ardentes « d’un pétage de plomb », d’une réelle aphasie où l’individu se retrouverait pris au piège et au jeu de son propre sacrifice…

Que raconte cette pièce ? On ne saurait le dire exactement, avec certitude, en affirmant peut-être qu’on déformerait, mais on aurait toujours la sensation de traverser quelque chose. La pièce évoque l’histoire d’amour entre un homme et une femme, d’une rencontre à une rupture en dessinant la docile complaisance d’une femme qui se laisse peu à peu prendre par un homme tout en s’irritant intérieurement de sa brutalité mesquine. Le point de vue adopté est celui de la femme qui est doublé d’une sorte de combat intérieur mené par une voix lucide qui serait soit celle des pensées du personnage féminin ou même l’intervention de l’auteur qui par de prodigieuses métalepses essayerait de pousser son personnage à la révolte. La femme parle ainsi directement à ses peurs, s’adresse avec distance à l’expérience « amoureuse » qu’elle est en train de vivre ou de subir. Mais cette relation poursuivie trop longtemps, par des moyens trop agressifs (notamment par le biais d’une sexualité « hard-core ») et devenue ainsi presque irréversible, évoluant jusqu’à la catastrophe finale, nous interpelle en tant que lecteur dans notre rapport à l’autre. La relation de couple est ici d’après la quatrième de couverture qualifiée de toxique, et c’est en effet une étrange sensation, une sensible remise en cause qui s’opère chez le lecteur. Car il apparaît que la question qui se pose ici pourrait être formulée ainsi : est-ce-que tu as déjà renoncé à une part de toi-même pour satisfaire les désirs de ton partenaire jusqu’à t’oublier dans son étreinte farouche ?

Que raconte cette pièce encore ? Comment le raconte-elle ? Elle se compose de cinq partitions Ouest / Nord / Sud / Points et Est. L’ensemble agit selon une circulation rythmique dont l’éditeur a voulu mettre en évidence la démarche artistique. En effet, à la fin du livre se trouvent deux manuscrits où l’on voit comment s’écrit cette pièce (il s’agit de «Ouest» et «Point»). La disposition essaye de briser la vraisemblance théâtrale habituelle qui décompose le temps en une multitude de moments et de saccades qui permettent de faire coïncider les mots aux pensées qui les précèdent. Ici, les mots se disent en même temps que les pensées, dans la même respiration ; les pensées et les paroles sont concomitantes et tout se mélange dans une merveilleuse et étrange précipitation. Dans « Ouest » par exemple qui relate la rencontre du couple en boite de nuit, cette concomitance entre les deux personnages permet de montrer avec exactitude l’écart et le décalage qu’il peut y avoir dans leur perception du réel. L’homme se sent puissant, sûr de ses phéromones, la jeune femme fébrile et insouciante, se laisse draguer, et malgré son malaise s’abandonne à l’homme qui croit à son pouvoir de séduction aussi tapageur que lubrique. Dès le départ, le ton de la pièce est donné, la situation est dressée : « I must be insane » comme le dit la chanson qui retentit dans ce sasse assourdissant et aveuglant que serait la boîte de nuit où l’alcool et l’excitation ne produisent que des leurres foudroyants. Le terme « insane » est ici signifiant car il désigne en anglais le fait de se laisser porter à l’irrationnel à tel point qu’on ne saurait plus se maîtriser. Il en naîtrait alors une folie douceâtre où l’on tarderait parfois à être lucide, une passion amoureuse inexplicablement dévorante doublée d’une angoisse incurable. D’ailleurs, les personnages de Pauline Peyrade sont toujours en décalage dans leurs perceptions du réel. Enfermés dans leurs pensées, ils sont les gisants d’un monde en devenir, en eux se concentrent tous les malaises, en eux s’animent de secrètes ardeurs faites de haines et d’abandons, en eux se révèlent une expérience traumatisante du monde, faite de cris silencieux et d’émotions percluses.

D’autres moments d’échanges du couple sont racontés à travers ses pensées, au prisme de son mal-être. La femme se raconte, l’homme énonce et les pensées d’une femme autre, l’auteur, ou peut-être le personnage dédoublé contient tout en rendant invisible l’agitation intérieure. C’est là toute la puissance de cette œuvre théâtrale : la femme dans son rapport à l’homme ne se montre pas telle qu’au fond elle voudrait paraître, parce qu’elle a peur d’affronter des réactions inappropriées, du mépris voire l’humour humiliant de son partenaire. Elle ne refuse rien mais en même temps elle accepte. Elle aime ou se rassure d’être aimée. Cette soumission s’exprime dans le texte par de nombreuses figures de style de l’atténuation ou de l’amoindrissement qui font que le personnage ne dit jamais réellement ce qu’elle pense. « Points » nous relate ce bousculement intérieur censé provoquer la pensée et la prise de conscience de ce qu’elle vit n’est absolument pas normal. Tout ce qu’elle a vécu va alors resurgir. On retrouve de ces morceaux de vie esquissés dans les premières scènes qui nous donnent le vertige comme si la pièce mettait en abîme la spirale aliénante dans laquelle elle se serait laissée charmer, et comme si devant échapper à son propre jugement, elle ne pouvait que s’imaginer être fautive et avoir failli quelque part…

S’interroger sur ce qu’elle a vécu comme autant de solipsismes, dans la solitude de sa détresse, c’est là son seul moyen de se recréer le tissu social qui l’empêchera d’être une victime insoluble et qui lui permettra de poursuivre la décision finale de la rupture sans faire « demi-tour ». La consistance du personnage vient alors de sa manière insensée de fuir le réel, d’abandonner ses certitudes, comme détachée de la cruauté de son sort. Et dans cette apparente immobilité du personnage, on retrouve la tonalité théâtrale du détachement lagarcien, cette impression sans cesse que les personnages mettent à couvert leurs émotions en essayant de les dissimuler à travers de banales conversations pour toucher à des antagonismes secrets. Cette façon si délicate encore de ne rien dire pour en faire entendre toujours plus. Le plus terrible, c’est que le personnage masculin ne cherche pas à saisir ce que cache cet apparent mutisme, il le méprise sans doute comme les marques d’une minauderie toute féminine : « On dirait que je suis un gros con qui va te bouffer si tu dis quelque chose. C’est chiant. »

Dès lors, la pièce se présente comme une sorte de joute verbale où les personnages ne se voient et ne s’entendent pas. La relation commence comme un combat ainsi qu’il est écrit et se poursuit dans un duel ignoble, révoltant et cruel. « Nord » rend visible ce duel dans un monologue du personnage féminin qui constitue le point crucial de l’œuvre. Il s’agit d’une sorte de rêverie cosmique symptomatique d’un imaginaire en feu. On l’impression que le personnage nous raconte une sorte de rêve vécu comme un conte maléfique. Ce conte est un morceau de bravoure tant dans sa construction que dans les images qu’il remue. Plus encore, il est la preuve irréfutable des radiations de ce théâtre loin de toute psychologie vaseuse et cherchant au plus profond du désordre, dans la poésie la plus pure, la lucidité la plus déconcertante !

Aussi, ce personnage féminin peut nous évoquer grandement la Rose Malade (The Sick Rose) de William Blake qui métaphoriquement se fait ronger parce qu’elle est à découvert, offerte à la fureur d’une nuit tempétueuse, adultérée par le monde dégradant qui l’entoure la réduisant à un objet sexuel. Ce monde est bien le nôtre où les violences et les intimidations que les femmes subissent sont banalisées et réduites au silence ou cantonnées à l’expression hystérique de désirs de dominations refoulés et castrateurs. « Il y a de la pureté dans cette violence » revient comme un motif qui empêche le personnage féminin de se libérer en ne se rendant pas compte ou trop tard que celui qui la ronge contient au fond de lui une noirceur invisible derrière sa « petite perfection ». Aussi, vu les rôles et les fantasmes qui sont assignés aux femmes dans notre société, la douleur de cette femme ne peut être exprimée que dans la rêverie qui devient un échappatoire pour exprimer, une trêve inquiète pour dire. Car malheureusement sa souffrance ne peut que poindre doucement dans les tentatives de dialogue qu’elle engage avec son partenaire au risque de provoquer une guerre dont on est pas certain de ressortir indemne…. Pourtant, cette rêverie dans « Nord » évoque à la façon d’une vacillante épopée quelque chose qui relève d’abus sexuels… Ne serait-ce que pour découvrir ce passage magnifique, il faut absolument acheter le livre, le lire, le partager… « Nord » intervient au centre de l’œuvre comme l’expression d’une féminité ensevelie sous la domination haïssable d’un homme qui se désire lui-même dans sa partenaire comme le miroir de ses pulsions au lieu de construire avec le regard et la sueur de l’autre un amour qui irait s’accroissant comme les alluvions frémissants d’un ruisseau printanier…

La pièce sera créée le 15 Mars 2018 au CDN Le Préau (Normandie-Vire)

Raf

Ctrl-X de Pauline Peyrade dans une mise en scène de Cyril Teste par le Collectif MxM

Une production du théâtre Poche de Genève jusqu’au 1 Mai

La pièce est publiée au Solitaires Intempestifs

Le spectacle s’appuie sur un texte puissant en même temps que mystérieux, instable tout en étant là comme une infrastructure autour de laquelle le travail du collectif MxM peut se tisser (à travers le metteur en scène Cyril Teste, les vidéastes Patrick Laffont et Nicolas Doremus ainsi que le compositeur Nihil Bordures). Ils peuvent dès lors en découdre avec cette pièce qui nous fait émerger dans un réel immédiat, visuel, saisissable dans une lecture formelle mais traduit bientôt une expérience du monde, celle d’Ida, jeune femme enivrée de solitude.

Ce réel est plein d’une fragmentation et d’une oscillation pénétrante qui font naître un sentiment de compassion, peut-être aussi de béance, qui nous aspire au fond de nous même, face au spectacle de nos propres fantasmes, et de nos errances numériques… Seuls tout en étant partout, présents partout et visibles partout mais sans corps, d’une chair translucide qui se déraisonne à la source du souvenir toujours vacant, toujours parcellaire. L’errance sur Internet permet au personnage central d’Ida de rabattre les trames de sa vie (dans le sens technique) pour ressentir une émotion, celle-là plus que réelle : l’amour, et d’éprouver son impossibilité. En cela le jeu de la comédienne Laureline le Bris-Cep qui incarne Ida s’harmonise entre tension et dévoration, quiétude et corrosion.

L’histoire ou plutôt la fable se déroule dans l’espace de la chambre d’Ida. Sa sœur Adèle est trop envahissante mais semble avoir des raisons de s’inquiéter… Laurent est une sorte d’amant de circonstance un peu trop bégueule, et il reste Pierre, personnage absent dont les traces subsistent dans des mails ou dans des fragments « internetaires » (j’utilise ce mot à dessein puisqu’il résume assez bien l’idée, tout comme les mots « planétaire » ou « satellitaire » qu’il y a un centre autour duquel les mouvements, les circonvolutions s’agitent, passent, dessinent leurs trajectoires avant de s’éteindre ou de s’estomper, ou même de se détourner).

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crédits photos : Samuel Rubio

Le personnage d’Ida est une sorte de centre, mais qui en même temps voudrait pouvoir se décentrer, exister par le regard de Pierre K dont l’immersion sur scène (qui constitue la seule rentrée d’un personnage dans la chambre d’Ida en dehors d’elle), révèle bien ce manque. Le personnage de Pierre K intervient en effet sur scène en corps. Son regard parle et ses mains manipulent une caméra qui nous permet de voir, projeté sur l’écran en fond de scène, non pas seulement son angle de vue dans la manière de capter Ida, mais tout son amour, dans l’éphémère de sa capture.

« On ne sait pas si ça va durer deux jours ou pour toute la vie » (Ctrl-X, p 57) dit Pierre K à propos de son amour pour la photographie, mais tout ce qu’il peut dire de la photographie semble pouvoir s’étrécir dans l’amour, et se dilater dans la peur.

Pour s’en tenir à une description technique du plateau, il s’agit pour le collectif de mettre en regard différents dispositifs numériques et de dresser un écran en fond de scène sous la forme d’une grande baie-vitrée ouverte sur le monde, qui devient la médiation principale par laquelle interagissent des autres dispositifs vidéos (webcam, caméras) ; mais aussi l’écran d’ordinateur lui même qui fait apparaître les images, les spams, les annonces, tout le fatras ou plutôt tout l’écheveau d’un fatras.

L’écran n’est fatras que d’apparence puisqu’il tente de saisir la duplicité des différentes interfaces de communications (sms, webcam, caméras, interphone) en même temps que la manipulation d’Internet toujours dans le but pour Ida de retrouver des images, des souvenirs, de ressaissir ce qu’a été sa vie.

La vie des personnages tous identifiables et que Ida convoque, est desservie soit par l’interpellation comme c’est le cas pour Laurent, soit par dépit comme c’est le cas pour sa sœur Adèle, soit par introspection ou désir de retrouver Pierre K ( le désir n’est-ce pas avant tout se regarder soi pour s’offrir aux autres ? Enfin si c’est possible…). C’est là le sens de sa recherche autour de Damas. Les photographies de guerres (prises par Pierre K) qui obnubilent Ida sont des preuves de fragilités, non pas tant parce qu’elles sont irradiées par le danger, mais parce que le risque est là pour elle de perdre un être cher, dont on ne sait pas d’ailleurs s’il elle ne l’a pas déjà perdu. La présence de Laurent en tant qu’amant interroge donc le spectateur, qui décidément, est un être qui se questionne, et qui veut toujours se torturer pour comprendre quelque chose, pour donner un ordre à de la beauté, et pour juger l’irreprésentable.

Entretiens de l’auteur et du metteur en scène sur Trensistor

Mais comme l’auteur et le metteur en scène ont pu me le dire au cours des entretiens, il ne faut pas juger les personnages. Il leur faut du courage et peut-être que c’est Pierre K qui en a le plus, peut-être que chacun a peur du regard de l’autre, veut peser autant que lui. Dans le cas de Laurent (amant d’Ida) et d’Adèle (sœur d’Ida), ils semblent vouloir pour trop la posséder, elle n’hésite pas à leur montrer tantôt son indifférence, tantôt sa haine, tantôt son hébétude. Elle repousse la vision que les autres peuvent avoir d’elle, qui se purge par le regard et qui dans l’intimité de sa chambre, dans sa vie de fragments, traverse, contourne, pénètre au plus profond d’elle-même.

Si elle ne peut se donner de plaisir, ni même en donner sans tomber dans un jeu salace, ni même encore se vouer à la mort, parce que tout est là pour empêcher de réaliser le rien et le néant de sa vie, alors c’est là peut-être que la vie naît, que tout prend un sens, qu’elle s’accepte, qu’elle est là, simplement, sans artefacts, un être humain ; non pas au sens philosophique, que les fictions littéraires se plaisent à construire dans la dialectique, mais dans une ardeur qui dépasse tous les clivages et qui ne représenterait pas une génération en particulier.

La mise en scène dès lors et à la manière dont Cyril Teste l’a admirablement bien construite, donne une lecture formelle de l’action avant d’en montrer les crises, les incertitudes. En cela, le dispositif vidéo se révèle être un paysage intérieur, un monde qui se lit, se voit et qui fait défiler en un instant des souvenirs, des regards, mais aussi des abandons. La création musicale constante au cours de la pièce accompagne les vidéos et les voix et crée une atmosphère sonore angoissante d’une sinueuse harmonie annonciatrice de l’impuissance.

Chaque personnage est un miroir qui renvoie sa propre image à l’image elle-même. Les nombreuses dimensions esquissent et débordent de mondes possibles, de liens, mais toujours inachevés, non-accomplis et en cela réels, parce que indicibles. Le plateau devient dès lors un lieu d’excavation de tous le refoulé et réalise peu à peu ce qu’on pourrait appeler le « mal-être » d’Ida. Une fosse se creuse, mais pas une fosse d’oubli. Ida tente encore de se flatter, de plaire, il subsiste en elle quelque chose d’une arrogance mélancolique, elle est encore la VIE mais enfermée, effrénée, dissoute.

Internet est là comme l’expression même de l’infini, discontinu et fébrile, tactile mais simplement du bout des doigts ! C’est là, la difficulté première pour des comédiens et ce qu’explique Cyril Teste, c’est que la façon dont on passe du fantomatique, de l’apparition au corps, à la chair devient l’enjeu même de cette forme théâtrale. Tout n’est qu’apparence, et pourtant ce que l’on y ressent est bien réel, mais le théâtre n’est pas là pour le traduire, il ne fait que l’esquisser, il en donne le ton sans en expulser le timbre, il en délivre la sensation sans en enfermer le secret.

Ida devient l’être que l’on voudrait aider, caresser, mais son corps est loin et las, luisant d’une érotique perdue, fanatique, un peu comme ces corps à la Genet, qui, les yeux brillants de férocité et dévorants d’amour demeurent impuissants, parce que l’amour n’illumine rien, parce qu’il n’est ni une flamme, ni un feu-follet mais une ombre impossible à déceler qui tâtonne à la recherche d’un corps. Ida contient en elle tout le souffre d’un volcan épuisé, et qui dans un dernier moment d’excitation tente d’imposer au monde sa sourde colère, sa détresse ulcérée.

Quelque chose est en train de s’inventer là, quelque chose qui va grandir encore. L’écran central où le spectateur suit le parcours d’Ida n’est là que pour montrer un manque, et pour essayer de le réaliser en jouissance (le spectacle laisse au spectateur le choix d’imaginer ce qu’il veut selon où son imagination pourrait le borner, et c’est d’ailleurs là que la multiplicité des rires est assez différente et que chacun y voit ce qu’il veut y voir).

Ainsi et peut-être pour mettre à terme à mes impressions, pour les relativiser aussi, il faut insister sur le fait que tout est en instance dans ce travail, et le regard du spectateur est en prise avec cet univers bien réel, perdu dans ses chastes fantasmes, c’est peut-être cela la poésie…

Cyril Teste signe avec le collectif MxM et les trois comédiens, une très belle mise en scène, et Pauline Peyrade à travers ce spectacle, annonce une œuvre puissante qui ne laisse rien au hasard et qui fait du théâtre selon les mots de Maurice Maeterlinck « un acte ordinaire de la vie » qu’il oppose à une « calme jouissance d’art », qui malheureusement constitue quelquefois le lot et la tarte à la crème des productions dites du théâtre contemporain. C’est mieux quand les deux dimensions coagulent et font naître au monde un nouvel univers, qu’on puisse désigner sous l’adjectif peyradien, qu’il nous faut pour conclure inventer pour la circonstance…