Cyril Teste

Opening Night par le Collectif MxM avec Isabelle Adjani

« Opening Night », portrait en abyme de l’actrice Isabelle Adjani par le metteur
en scène Cyril Teste est à l’affiche au Printemps des Comédiens de Montpellier (Théâtre Jean-Claude Carrière) du mercredi 12 au samedi 15 juin 2019.

« La nuit, où… »

La gageure était de taille : transposer à la scène le chef d’œuvre de John Cassavetes, considéré comme l’un des plus grands films du cinéma : « Opening Night ». Les noms prestigieux de Gena Rowlands, Ben Gazzara et John Cassavetes lui même figurent au casting de ce film intense ayant pour cadre… le monde du théâtre. « Opening Night » : titre ô combien sublime réduit dans la langue française à l’expression « la première » mais signifiant mot pour mot : la nuit où tout va s’ouvrir, où va advenir la rencontre miraculeuse entre les acteurs et le public. « Opening Night » : portrait fractal d’une femme en perdition, d’une actrice en prise avec ses démons : la mort de sa jeunesse et la disparition de sa beauté.

Lorsque le metteur en scène français Cyril Teste annonça créer pour le théâtre « Opening Night », l’attente critique et publique était à son comble. D’autant plus que dans le rôle de Myrtle Gordon – star en pleine crise existentielle et professionnelle, interprétée en 1977 par la déchirante Gena Rowlands – la pièce s’offrait une autre grande actrice à la renommée internationale : Isabelle Adjani. Le film ayant d’abord été une pièce (de John Cromwell), « Opening Night » promettait au metteur en scène adepte d’un théâtre nourri de cinéma, nombre de perspectives, mises en abyme, dialogues et entrelacements entre la scène et l’écran. Le spectacle, après une tournée débutée cet hiver à Namur, est aujourd’hui à l’affiche du Printemps des Comédiens à Montpellier, du 12 au 15 juin.

Isabelle Adjani dans Opening Night

© Simon Gosselin

Cyril Teste ne déroge pas à son modus operandi habituel : le filmage en direct, la caméra omniprésente sur scène. Ce dispositif répandu sur les scènes de théâtre depuis plusieurs années comme un effet de mode ad nauseam, se conçoit ici aisément, au regard de l’objet scénique en question. Encore faut-il savoir ce que l’on cherche à dire en reproduisant sur écran géant, au dessus du plateau, ce qui s’y passe sur les planches. Qu’on se rappelle : dans « Festen » son précédent spectacle d’après un autre scénario du film culte de Thomas Vintenberg, l’écran immense surmontant la scène ne laissait guère de place au regard du spectateur phagocyté par l’image, de jouir du jeu des acteurs et de leur occupation de l’espace. Dans « Opening Night », l’écran est de moindre taille et le procédé filmique plus justifié et intégré comme un personnage invisible. La caméra offre ici un regard et un effet de miroir à Myrtle Gordon/ Isabelle Adjani qui se sent observée, suivie, harcelée par le fantôme de Nancy, une admiratrice passionnée âgée de 17 ans, décédée sous ses yeux, lors d’un accident de voiture, à la sortie du théâtre. C’est la propre nièce de l’actrice, Zoé Adjani, qui prête la jeunesse de ses traits à ce spectre et double troublant. Cette caméra, c’est aussi l’objectif avec lequel Isabelle Adjani a toujours eu une relation complexe : d’amour, de rejet, de séduction, de manipulation. Car « Opening Night » est avant tout le portrait d’Isabelle Adjani, comme il était celui de Gena Rowlands en 1977. Actrice sublime et adulée, mais profondément seule, angoissée, consumée par la peur de vieillir et la crainte de l’abandon, que ce soit celui du public ou celui des metteurs en scène et des réalisateurs lui préférant chair plus fraiche, plus « bankable ». « Je n’ai pas besoin de prouver que je suis actrice, je l’ai été toute ma vie » lance Myrtle Gordon dans la bouche d’Adjani à Manny Victor, son metteur en scène (Morgan Lloyd Sicard). « Opening Night » signe aussi le retour sur les planches d’Isabelle Adjani, dans une mise en abyme fascinante du métier d’actrice. Mais voilà, malgré tous ses atouts de départ, « Opening Night » n’est pas le grand spectacle que l’on attendait. Des deux heures vingt du film qui permettaient d’entrer dans la psyché du personnage principal et dans ses relations ravageuses avec les autres protagonistes, le spectacle, lui, frôle, l’heure et quart et se regarde comme le chantier d’une pièce en train de se faire, sans qu’on puisse y entrer pleinement. En effet, Cyril Teste qui se refusait à reproduire le succès de « Festen », décida, après la première belge, de casser son jouet, afin de renouer avec l’essence même du théâtre, art « plus grand que la vie ». En arrachant le spectacle à sa fixité, il était question de réinjecter sur le plateau la prise de risque, la mise en danger, tout ce qui fait l’humanité et la fragilité de cet art « vivant » par définition. Quitte pour cela à remettre en question, en jeu, le processus de travail. Au final, « Opening Night » s’avère moins ambitieux, plus fragile et bancal que « Festen » – objet assez froid et poli au demeurant – mais beaucoup plus singulier et insaisissable. Ainsi, le public n’est pas convié chaque soir à une « représentation » mais à un « essai », à un « laboratoire ». Ainsi, le public montpelliérain ne verra pas le même spectacle que celui de Lyon, Paris, Angers, ou Nice. Cyril Teste tente de créer chaque soir une performance unique, une véritable « première », renouvelant cette authenticité relationnelle avec le public, vitale pour son théâtre. Faisant sienne cette démarche propre au cinéma de Cassavetes – caméra à l’épaule, plans serrés en noir et blanc sur les visages des comédiens, séquences improvisées, mélange entre vie et fiction, il intervertit l’ordre des scènes, les coupe, demande aux acteurs de recommencer une scène et joue de la confusion entre le metteur en scène fictif de la pièce – Morgan Lloyd Sicard – et lui-même, aux manettes d’un spectacle en perpétuel mouvement . Si « Opening Night » y gagne effectivement en fébrilité, en tension, l’interprétation, elle, semble en pâtir. Même Isabelle Adjani paraît donner juste ce qu’il faut dans une performance en deçà de ce dont est capable cette grande comédienne. Quand on a pu voir, bouleversé et abasourdi, Gena Rowlands se taper la tête contre les montants de portes ou se battre avec acharnement avec le fantôme de Nancy, s’effondrer ivre morte dans les couloirs du théâtre, avant d’entrer en scène, on sourit devant une Isabelle Adjani un peu affectée, se remettant régulièrement les cheveux en place, ou jouant la femme soûle. On aurait pu attendre d’elle, à bord d’un tel rôle, toute cette violence et cette sincérité à fleur de peau qui nous ont tant bouleversés chez Truffaut, Becker ou Chéreau. On ne retrouve pas bien sûr entre Isabelle Adjani et Frédéric Pierrot cette complicité entre Gena Rowlands et John Cassavetes qui faisait le sel du film, notamment dans la dernière séquence, lorsque les deux acteurs s’adonnent à une improvisation de leur partition sur scène, le soir de la fameuse première.

Quant au spectateur, s’il est bien au cœur du processus scénique, perdu entre ce qu’il voit et croit comprendre, il a toutefois du mal à saisir les relations entre les protagonistes et les enjeux de cette histoire, au milieu de séquences répétées, stoppées, reprises, dans ce mélange de vraie fausse vie et de faux vrai théâtre. Mais le théâtre n’est pas le cinéma. Il ne donne pas une seconde ou troisième chance aux acteurs, il ne sauve pas au montage les prises imparfaites. Dans ce laboratoire entre théâtre et cinéma, les acteurs semblent courir derrière le dispositif flottant inventé par leur metteur en scène, à l’assaut de leur rôle. Espérons que le spectacle aura gagné en densité, en intensité et en lisibilité et que chacun aura trouvé ses marques, au fil d’une tournée qui se terminera à Marseille, pour cette saison 2019.

Sarah Authesserre [ Journaliste à Radio Radio [L’écho des planches] qui nous offre à publier ce très bel article sur notre blog ]

« Opening Night » de Cyril Teste avec Isabelle Adjani, Morgan Lloyd Sicard, Frédéric Pierrot (et la participation de Zoé Adjani).

Festen de Cyril Teste par le Collectif MxM

Vu au théâtre des Célestins

Du hors-champ érigé en processus

Filmer le théâtre est un enjeu des créateurs d’œuvres, depuis longtemps balancés entre la tentation de réaliser des captations d’un travail comme trace, souvenir mais aussi comme moyen de diffusion ; et la déception quasi systématique face au résultat produit. En effet l’œil de la caméra, qui perçoit si bien les couleurs, les formes, les mouvements et les textures, est de toute évidence mis en échec devant l’expérience théâtrale, où un flux autre se transmet entre le public et le plateau, proprement sensible et « incaptable » par l’œil mécanique aussi puissant soit-il. Or cette problématique est sans cesse requestionnée, et amenée sur la scène de plus en plus régulièrement par le développement exponentiel et rapide des nouvelles technologies et des nouveaux moyens de captation. De fait, la possibilité d’intégrer un écran à l’espace scénique est aujourd’hui exploitée dans la plupart des mises en scènes contemporaines. Avec les enjeux que cela apporte : on ne joue pas de la même manière au cinéma, où le moindre frémissement peut être vu et interprété par un gros plan, qu’au théâtre où la plus grande part du public ne voit que le corps en mouvement. Le travail de Cyril Teste et du collectif MxM est à ce titre intéressant, puisque dans l’élaboration même du processus de création qu’ils choisissent est annoncé le refus de choisir entre ces 2 méthodes d’accessibilité à la sensibilité humaine et de transmission d’émotions.

Ainsi au plateau, en plus des 16 comédiens et au même titre qu’eux, on voit 2 caméramans filmer en direct (du moins la plus grande partie du temps) la scène qui se déroule, projetée au fur et à mesure sur écran géant au-dessus de la très réaliste scénographie réalisée par Valérie Grall. Ainsi, au fur et à mesure qu’on suit l’anniversaire de Helge et la réunion de sa famille, dans un hôtel de luxe [ doté de plusieurs chambres et SDB, de cuisines, d’une salle de réception, etc… ] on regarde un film réalisé en direct et projeté en immédiat. Par ce processus, la caractéristique centrale du théâtre, c’est-à-dire son caractère éphémère et unique parce qu’immédiat, est transposée au cinéma. Ainsi, les frontières entre les deux arts sont brouillées, laissant place à une performance d’un genre nouveau, où le regard du spectateur navigue sans cesse entre le cadre de vue resserré du caméraman et le champ large et libre du théâtre, qui lui donne moins de prise sur les éléments.

En dehors de la réelle performance technique que constitue la réalisation en direct, chaque soir, de ce film, ce processus permet effectivement un effet impressionnant, permettant de cumuler les spécificités de ces arts et de livrer cette sordide histoire d’une manière fine et originale à chaque scène. En effet, on suit le parcours de Christian, qui après une vie entière traumatisée par la violence incestueuse d’un père abusif parvient enfin à briser le tabou pour faire jaillir la vérité. D’abord ignorée par les convives puis progressivement acceptée, cette vérité n’est mise à jour que par l’intervention d’un deus ex machina, incarné par une lettre retrouvée fort à propos, d’une sœur jumelle, victime suicidée, qui tente d’avertir la famille contre le danger que représente l’un de ses membres. Dans ce drame riche et très bien mené, en quatre parties nommées chapitres qui font progressivement monter la tension jusqu’à l’éclatement de la vérité et à l’exposition des remords d’un père, l’expression de l’intériorité s’oppose donc sans cesse à l’expression du paraître, dans une société ultra-mondaine où chacun joue un rôle approprié à la classe sociale dans laquelle il évolue. C’est cette ambivalence qui s’exprime dans l’utilisation des deux médiums, théâtre et cinéma : là où le cinéma illumine chaque combat intérieur et chaque tumulte secret et douloureux dans des gros plans signifiants, le théâtre permet d’illustrer les mouvements de foule, de groupe, les clans et les agrégations corporelles à une échelle bien plus petite et donc plus généraliste. Les enjeux de pouvoir qui sont positionnés dans l’espace théâtral sont ainsi enrichis par la peinture par touches des paysages intérieurs qu’on devine dans les gros plans de regards que permet le cinéma.

Cependant, ce processus semble également parfois permettre, au-dessus de la construction du sens, une facilitation de sa transmission. En effet, une fois confronté aux difficultés de la mise en scène à résoudre certains enjeux au plateau, le spectacle semble réaliser des tours de passe-passe en permettant à l’écran d’être une voie de sortie privilégiée à cette situation de crise relative. Inversement, les moments où le long plan séquence qu’impose le fait de filmer en direct semble s’étouffer, sont résolus parfois trop facilement par une reprise en force du ballet théâtral et de l’organisation des corps au plateau.

Ainsi, la force de cette proposition crée aussi sa faiblesse : là où l’alliage théâtre-cinéma permet une augmentation de sens et des effets spectaculaires qui appuient sur la notion de divertissement du projet, cette alliance provoque aussi une perte en force de frappe de chaque média, et provoque par moment la frustration d’un spectateur qui n’est ni devant un film ni devant une pièce mais devant une performance qui s’auto justifie, aux dépends par moments de l’émotion et de la sensibilité dont il peut se sentir exclu.

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© Simon Gosselin

Ce qui n’enlève rien à la force du propos de la pièce d’origine, film de Thomas Vinterberg qui interroge en profondeur la violence et l’horreur des familles où le vernis de la bienséance est le plus dur et le plus brillant. La question des tabous, des secrets, des non-dits et de la trahison par amour sont abordées dans une pièce dont les trois premières parties sont brillantes, construisant un fil dramaturgique extrêmement tendu et construit, allant de la découverte d’une famille riche et en apparence bénie des dieux à l’annonce, prise pour un coup de folie, de l’horreur nommée par le fils que personne ne croit. Annonce qui ne peut finalement être reconnue comme véridique et donc comme légitime que par l’action et le revirement d’une sœur, trouvant certes un objet, mais agissant surtout par opposition à une violence raciale qui, venant s’ajouter à la violence sexuelle familiale, fait enfin exploser le vernis et sauve le frère -sacrifié pour racheter les péchés de la famille, comme l’indique l’onomastique- d’une folie certaine. Dans cette construction, la dernière partie semble plus faible et tombe dans un simplisme relativement primaire, où les bons sentiments reprennent le dessus permettant au père de chercher une absolution par la reconnaissance de ses fautes et de construire, malgré tout, un « happy end ».

Ainsi, tant dans la forme que dans le fond de la pièce, et malgré la force de certains éléments, des faiblesses inhérentes aux choix artistiques faits teintent d’une note un peu amère l’appréciation globale du projet, qui reste cependant d’une grande puissance.

Louise Rulh

CTLR-X de Pauline Peyrade Mise en scène Cyril Teste / Collectif MxM

Vu au Monfort théâtre 

Retour sur un monde déjà vécu…

Nous avions pu découvrir ce spectacle lors de sa première représentation le 11 avril 2016 au théâtre Poche de Genève. Le revoir ainsi après presque deux ans procure à nouveau des sensations, et l’on peut se rendre compte de ce qui nous marqua alors et de ce que l’on découvre à nouveau… Quelque chose d’une nouvelle expérience plus terrifiante encore m’est apparu dans ce spectacle….

Le dispositif scénique n’a pas changé. En revanche, il m’est apparu plus distinctement le rôle que pouvait forger ses écrans dans l’interprétation de la duplicité du réel, un réel ambigu où l’écran devient notre propre visage. J’ai pu me rendre compte à quel point ce travail approchait quelque chose de concret et de terriblement trivial de notre monde, il évoque entre autres le contexte syrien qui touche particulièrement le personnage d’Ida puisqu’elle semble avoir une relation amoureuse avec un photographe de guerre qui couvre la rébellion. Au demeurant depuis l’écriture du texte, le contexte syrien s’est transformé en une guerre monstrueuse qui s’est de plus en plus enveloppée dans l’indifférence. La jeune fille esquisse ainsi au milieu de ces nombreuses recherches internet qui contiennent des précisions sur le conflit syrien et le travail de Pierre le photographe, l’expression de ses désirs et de ses fantasmes les plus imminents. Car ce qui fait la grande puissance de ce personnage d’Ida, c’est que ses désirs ne seront jamais réalisés car sa soif est inextinguible et insouciante. Cette inadéquation au monde s’exprime fatalement par sa prise de médicaments, anxiolytiques et anxiogène, ils sont le remède oppressant aux rêves qui succombent…

Ctrl-X

© Samuel Rubio

Cette intensité du personnage d’Ida se construit peu à peu par une accumulation de pensées qui traversent le personnage en même temps qu’elle est traversée de manière intempestive par tout ce qui émerge de son écran (pop-up…), et de la même façon par les personnages qui tentent de rentrer en communication avec elle, comme s’ils voulaient ferrer leurs désirs et leurs inquiétudes à sa solitude et son sentiment d’abandon. La force de la mise en scène et de l’interprétation de Laureline Le Bris-Cep, c’est de traduire cette intensité du texte dans l’attente, dans l’errance du personnage dont le jeu exprime cependant quelques ardeurs secrètes. La mise en scène devient par là une performance car elle suscite des événements, des réactions, peut-être des attritions. Cette tranche de vie que nous propose le spectacle n’est autre que le saisissement douloureux, non pas d’une époque, mais d’une individualité, dont les blessures invisibles inondent le vécu de chaque spectateur contraint à un silence complice. La poésie naît de cette scène qui montre tout par les écrans qui multiplient les regards sur le personnage et sur ce qu’il est (ne prétend-on pas que notre ordinateur, c’est-à-dire notre écran peut être un facteur de notre identité) et en même temps, cette scène ne démontre rien, ne dévoile rien, ne met rien à nu. C’est cette simplicité de la mise en scène qui nous fait oublier son arsenal technique (la composition musicale de Nihil Bordures est tellement présente par exemple qu’elle en devient presque une respiration…).

Que dire encore ? Il suffit d’attendre, de croire que des spectacles tels que Ctrl-X inondent les scènes pour qu’enfin le théâtre soit l’expression du XXIème siècle, sans didactisme, sans récit, sans prétention, un itinéraire détourné qui mène non pas véritablement à une création finie, mais à quelque chose d’inabouti toujours parce qu’on peut le regarder de mille façon, car le spectateur quoiqu’il puisse faire paraître a besoin d’infini et de vertige, ce que l’écriture de Pauline Peyrade fait advenir sans qu’on y prenne garde !

Raf

Ctrl-X de Pauline Peyrade dans une mise en scène de Cyril Teste par le Collectif MxM

Une production du théâtre Poche de Genève jusqu’au 1 Mai

La pièce est publiée au Solitaires Intempestifs

Le spectacle s’appuie sur un texte puissant en même temps que mystérieux, instable tout en étant là comme une infrastructure autour de laquelle le travail du collectif MxM peut se tisser (à travers le metteur en scène Cyril Teste, les vidéastes Patrick Laffont et Nicolas Doremus ainsi que le compositeur Nihil Bordures). Ils peuvent dès lors en découdre avec cette pièce qui nous fait émerger dans un réel immédiat, visuel, saisissable dans une lecture formelle mais traduit bientôt une expérience du monde, celle d’Ida, jeune femme enivrée de solitude.

Ce réel est plein d’une fragmentation et d’une oscillation pénétrante qui font naître un sentiment de compassion, peut-être aussi de béance, qui nous aspire au fond de nous même, face au spectacle de nos propres fantasmes, et de nos errances numériques… Seuls tout en étant partout, présents partout et visibles partout mais sans corps, d’une chair translucide qui se déraisonne à la source du souvenir toujours vacant, toujours parcellaire. L’errance sur Internet permet au personnage central d’Ida de rabattre les trames de sa vie (dans le sens technique) pour ressentir une émotion, celle-là plus que réelle : l’amour, et d’éprouver son impossibilité. En cela le jeu de la comédienne Laureline le Bris-Cep qui incarne Ida s’harmonise entre tension et dévoration, quiétude et corrosion.

L’histoire ou plutôt la fable se déroule dans l’espace de la chambre d’Ida. Sa sœur Adèle est trop envahissante mais semble avoir des raisons de s’inquiéter… Laurent est une sorte d’amant de circonstance un peu trop bégueule, et il reste Pierre, personnage absent dont les traces subsistent dans des mails ou dans des fragments « internetaires » (j’utilise ce mot à dessein puisqu’il résume assez bien l’idée, tout comme les mots « planétaire » ou « satellitaire » qu’il y a un centre autour duquel les mouvements, les circonvolutions s’agitent, passent, dessinent leurs trajectoires avant de s’éteindre ou de s’estomper, ou même de se détourner).

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crédits photos : Samuel Rubio

Le personnage d’Ida est une sorte de centre, mais qui en même temps voudrait pouvoir se décentrer, exister par le regard de Pierre K dont l’immersion sur scène (qui constitue la seule rentrée d’un personnage dans la chambre d’Ida en dehors d’elle), révèle bien ce manque. Le personnage de Pierre K intervient en effet sur scène en corps. Son regard parle et ses mains manipulent une caméra qui nous permet de voir, projeté sur l’écran en fond de scène, non pas seulement son angle de vue dans la manière de capter Ida, mais tout son amour, dans l’éphémère de sa capture.

« On ne sait pas si ça va durer deux jours ou pour toute la vie » (Ctrl-X, p 57) dit Pierre K à propos de son amour pour la photographie, mais tout ce qu’il peut dire de la photographie semble pouvoir s’étrécir dans l’amour, et se dilater dans la peur.

Pour s’en tenir à une description technique du plateau, il s’agit pour le collectif de mettre en regard différents dispositifs numériques et de dresser un écran en fond de scène sous la forme d’une grande baie-vitrée ouverte sur le monde, qui devient la médiation principale par laquelle interagissent des autres dispositifs vidéos (webcam, caméras) ; mais aussi l’écran d’ordinateur lui même qui fait apparaître les images, les spams, les annonces, tout le fatras ou plutôt tout l’écheveau d’un fatras.

L’écran n’est fatras que d’apparence puisqu’il tente de saisir la duplicité des différentes interfaces de communications (sms, webcam, caméras, interphone) en même temps que la manipulation d’Internet toujours dans le but pour Ida de retrouver des images, des souvenirs, de ressaissir ce qu’a été sa vie.

La vie des personnages tous identifiables et que Ida convoque, est desservie soit par l’interpellation comme c’est le cas pour Laurent, soit par dépit comme c’est le cas pour sa sœur Adèle, soit par introspection ou désir de retrouver Pierre K ( le désir n’est-ce pas avant tout se regarder soi pour s’offrir aux autres ? Enfin si c’est possible…). C’est là le sens de sa recherche autour de Damas. Les photographies de guerres (prises par Pierre K) qui obnubilent Ida sont des preuves de fragilités, non pas tant parce qu’elles sont irradiées par le danger, mais parce que le risque est là pour elle de perdre un être cher, dont on ne sait pas d’ailleurs s’il elle ne l’a pas déjà perdu. La présence de Laurent en tant qu’amant interroge donc le spectateur, qui décidément, est un être qui se questionne, et qui veut toujours se torturer pour comprendre quelque chose, pour donner un ordre à de la beauté, et pour juger l’irreprésentable.

Entretiens de l’auteur et du metteur en scène sur Trensistor

Mais comme l’auteur et le metteur en scène ont pu me le dire au cours des entretiens, il ne faut pas juger les personnages. Il leur faut du courage et peut-être que c’est Pierre K qui en a le plus, peut-être que chacun a peur du regard de l’autre, veut peser autant que lui. Dans le cas de Laurent (amant d’Ida) et d’Adèle (sœur d’Ida), ils semblent vouloir pour trop la posséder, elle n’hésite pas à leur montrer tantôt son indifférence, tantôt sa haine, tantôt son hébétude. Elle repousse la vision que les autres peuvent avoir d’elle, qui se purge par le regard et qui dans l’intimité de sa chambre, dans sa vie de fragments, traverse, contourne, pénètre au plus profond d’elle-même.

Si elle ne peut se donner de plaisir, ni même en donner sans tomber dans un jeu salace, ni même encore se vouer à la mort, parce que tout est là pour empêcher de réaliser le rien et le néant de sa vie, alors c’est là peut-être que la vie naît, que tout prend un sens, qu’elle s’accepte, qu’elle est là, simplement, sans artefacts, un être humain ; non pas au sens philosophique, que les fictions littéraires se plaisent à construire dans la dialectique, mais dans une ardeur qui dépasse tous les clivages et qui ne représenterait pas une génération en particulier.

La mise en scène dès lors et à la manière dont Cyril Teste l’a admirablement bien construite, donne une lecture formelle de l’action avant d’en montrer les crises, les incertitudes. En cela, le dispositif vidéo se révèle être un paysage intérieur, un monde qui se lit, se voit et qui fait défiler en un instant des souvenirs, des regards, mais aussi des abandons. La création musicale constante au cours de la pièce accompagne les vidéos et les voix et crée une atmosphère sonore angoissante d’une sinueuse harmonie annonciatrice de l’impuissance.

Chaque personnage est un miroir qui renvoie sa propre image à l’image elle-même. Les nombreuses dimensions esquissent et débordent de mondes possibles, de liens, mais toujours inachevés, non-accomplis et en cela réels, parce que indicibles. Le plateau devient dès lors un lieu d’excavation de tous le refoulé et réalise peu à peu ce qu’on pourrait appeler le « mal-être » d’Ida. Une fosse se creuse, mais pas une fosse d’oubli. Ida tente encore de se flatter, de plaire, il subsiste en elle quelque chose d’une arrogance mélancolique, elle est encore la VIE mais enfermée, effrénée, dissoute.

Internet est là comme l’expression même de l’infini, discontinu et fébrile, tactile mais simplement du bout des doigts ! C’est là, la difficulté première pour des comédiens et ce qu’explique Cyril Teste, c’est que la façon dont on passe du fantomatique, de l’apparition au corps, à la chair devient l’enjeu même de cette forme théâtrale. Tout n’est qu’apparence, et pourtant ce que l’on y ressent est bien réel, mais le théâtre n’est pas là pour le traduire, il ne fait que l’esquisser, il en donne le ton sans en expulser le timbre, il en délivre la sensation sans en enfermer le secret.

Ida devient l’être que l’on voudrait aider, caresser, mais son corps est loin et las, luisant d’une érotique perdue, fanatique, un peu comme ces corps à la Genet, qui, les yeux brillants de férocité et dévorants d’amour demeurent impuissants, parce que l’amour n’illumine rien, parce qu’il n’est ni une flamme, ni un feu-follet mais une ombre impossible à déceler qui tâtonne à la recherche d’un corps. Ida contient en elle tout le souffre d’un volcan épuisé, et qui dans un dernier moment d’excitation tente d’imposer au monde sa sourde colère, sa détresse ulcérée.

Quelque chose est en train de s’inventer là, quelque chose qui va grandir encore. L’écran central où le spectateur suit le parcours d’Ida n’est là que pour montrer un manque, et pour essayer de le réaliser en jouissance (le spectacle laisse au spectateur le choix d’imaginer ce qu’il veut selon où son imagination pourrait le borner, et c’est d’ailleurs là que la multiplicité des rires est assez différente et que chacun y voit ce qu’il veut y voir).

Ainsi et peut-être pour mettre à terme à mes impressions, pour les relativiser aussi, il faut insister sur le fait que tout est en instance dans ce travail, et le regard du spectateur est en prise avec cet univers bien réel, perdu dans ses chastes fantasmes, c’est peut-être cela la poésie…

Cyril Teste signe avec le collectif MxM et les trois comédiens, une très belle mise en scène, et Pauline Peyrade à travers ce spectacle, annonce une œuvre puissante qui ne laisse rien au hasard et qui fait du théâtre selon les mots de Maurice Maeterlinck « un acte ordinaire de la vie » qu’il oppose à une « calme jouissance d’art », qui malheureusement constitue quelquefois le lot et la tarte à la crème des productions dites du théâtre contemporain. C’est mieux quand les deux dimensions coagulent et font naître au monde un nouvel univers, qu’on puisse désigner sous l’adjectif peyradien, qu’il nous faut pour conclure inventer pour la circonstance…