Auteur : louiserulh

Regard parallèle sur deux spectacles : La petite fille qui disait Non et Z ou la fantasque mais véritable histoire du professeur Zhöpfermonstertanz

Regard parallèle en lien avec deux spectacles : La petite fille qui disait Non [Carole Thibaut] vu au théâtre de la Croix Rousse et Z [par la Compagnie la Clinquaille] vu au théâtre de la Renaissance.

Le conte : outil de construction d’un sujet libre et pensant

On sait bien, au moins depuis les analyses du philosophe et psychanalyste Bruno Bettelheim, à quel point les contes de fées sont primordiaux dans la construction de l’individu comme sujet libre, qu’il s’agisse des enfants ou des adultes. Or quel autre art s’essaie à développer l’individu comme être libre et agissant ? Le théâtre. De fait, représenter sur scène ou dans l’espace mental de l’imagination, des situations fictives qui permettent, même inconsciemment, de penser le monde, constitue l’essence des deux médiums. Pas étonnant donc que le spectacle s’essaie à la réinterprétation et à l’utilisation des codes du conte, particulièrement à destination des jeunes publics. C’est le cas de la dernière proposition de Carole Thibaut à la Croix Rousse, et du spectacle de la Compagnie La Clinquaille à la Renaissance.

Dans l’un comme dans l’autre, il s’agit de travail autour des motifs de répétition et de réminiscence des thèmes de l’imaginaire collectif : partir d’une base partagée par tous pour nuancer, varier, faire bouger même parfois de manière discrète, afin d’être dans une conception du sens à partir de ce qui bouge ou change. C’est parce que chacun.e reconnaît les leitmotivs déroulés au plateau que peut se construire une identité commune qui rassemble LES spectateurs en UN public, et donc en une société construite.

Le travail du mythe est donc essentiellement politique. C’est une réalité que ne cherche pas à nier Carole Thibaut dans sa reprise du Chaperon Rouge en La petite fille qui disait non : être une petite fille, traverser la forêt, croiser un Loup, le tout dans une histoire où le rouge menstruel n’est jamais loin, c’est une réalité historique universelle que chacune traverse. Apprendre à ne pas avoir peur du Loup, de ses différences, apprendre à l’accepter comme il est, à le suivre, à tisser une relation interpersonnelle et à révéler en lui des instincts, somme toute communs, de rêves et d’idéaux brisés, sans le diaboliser, c’est important. Apprendre à lui dire finalement non, à le rejeter, à ne pas le suivre sans volonté propre et à l’aider par une opposition à lui-même, c’est encore plus central, dans notre société qui se réveille toute étonnée à la question du consentement mutuel choisi, réel et éclairé.

© Thierry Laporte

Plus encore que sur la relation entre cette petite fille, Marie, et le Lou qu’elle rencontre dans la « Cité Fauré » en bas de chez elle, Thibaud travaille sur la relation de cette jeune fille avec sa mère, sa grand-mère et sa lignée filiale. Pour apprendre à être mère, pas de mode d’emploi. Chacune fait, dans le meilleur des cas, de son mieux ; et cela n’est jamais suffisant (ou plutôt, cela devient suffisant quand l’enfant apprend à rejeter ce qui justement lui a été transmis… Dur paradoxe à accepter). La mère de Marie, Jeanne, n’est pas une mauvaise mère, elle fait de son mieux, elle essaie, elle veut tout faire bien, mais se faisant, elle impose un autre genre de violence à sa fille, celle de devoir dire oui, sans cesse, à une injonction au bonheur et à l’efficacité. Élevant sa fille dans ce qu’elle croit être une opposition à ce qu’elle aurait elle-même vécu avec sa propre mère, elle reproduit le schéma matrimonial et ne parvient pas à un juste milieu. Elle se prend sans cesse les pieds dans le tapis des choses qu’elle y a enfouies sans vouloir les traiter, et de fait elle trébuche dans sa vie. Marie, elle, recherche une liberté qu’incarne sa grand-mère Louise, qui pourtant on le comprend a été tellement étouffante pour Jeanne. Apprendre à dire NON, de manière constructive, efficace, honnête, permet de ne pas être dans une opposition bêtement radicale à toute proposition qu’on nous fait étant adultes : cet apprentissage passe ici par la représentation sensible de ces thèmes contextualisés.

Dans Z le propos est différent, et son traitement aussi. Par le travail de la marionnette et du corps, par l’illusionnisme, les deux interprètes traitent des figures de l’imaginaire collectif du savant fou et de sa créature morte-vivante. En reposant d’abord sur un chiasme : alors que le corps humain de Caroline Cybula incarne la machine construite par le savant fou, inhumain, robotique, machine qu’il faut remonter afin qu’elle fonctionne, l’humain vivant du professeur Zhöpfermonstertanz (surnommé Z) est incarné par une marionnette à taille presque réelle. Le travail de l’objet ne s’arrête pas là : le plan de travail de notre savant est une réelle machine à jouer, pleine de trappes et de ressorts magiques qui permettent l’illusion et font pousser une danseuse en terre.

Z © Thierry Laporte

Dans la quête de ce professeur de construire une machine parfaite, humaine, incarnation de la grâce par la figure de la ballerine, et dans la quête du pauvre Igor qui cherche à ne pas disparaître, à ne pas se faire remplacer malgré son imperfection par cette nouvelle créature parfaite, on retrouve de nombreuses figures plus ou moins consciemment utilisées : Dr Jekyll et Mr Hyde, Frankenstein, mais aussi Blanche Neige et le chasseur qui ramène un cœur de biche à la méchante reine, ou enfin Pinocchio, conte par excellence de la rencontre entre marionnettes et corps chaud. Ce travail de référence et de construction d’un langage commun est aussi lié à l’esthétique, qui reprend des codes plus inconscients des caractéristiques gothiques des plus grands films d’horreur ou de la littérature anglaise du style. La magie de l’émerveillement provoquée par le théâtre d’objet, très bien maîtrisé ici par ce duo virtuose, déplace les thèmes de terreur pour travailler sur la poésie, la construction d’un déplacement du sens par la construction d’un autre cadre de pensée et d’imaginaire.

Tant dans une pièce que dans l’autre, on trouve donc ce travail sur le conte comme manière de grandir et de se confronter de manière sensible à des thèmes essentiels : le consentement, l’amour maternel et son imperfection parfaite, la question de la mort, de son dépassement, de la recherche d’une perfection qui empêche de voir la beauté des défauts… Ces questions sont d’ailleurs transversales aux deux propositions.

Construire un jeune par ce qu’il absorbe de tous ses sens, notamment au théâtre, est un enjeu politique et sensible fort. Ces pièces, si elles se revendiquent d’une ligne artistique jeune public, sont pourtant riches quelque soit l’âge des spectateurs. Parce que la construction d’un sujet libre et pensant n’est jamais terminée, à l’image des créatures du professeur Z qui ne cessent d’être améliorées…

Louise Rulh.

Songs, par Samuel Achache et l’ensemble Correspondances

Vu au théâtre de la Croix Rousse

La dépression en blanc

Qu’il est dur, même le jour de son mariage, de se réjouir pour soi-même lorsqu’on a une grosse araignée noire qui nous engloutit la tête et le corps. Même si cette araignée ne fait pas mal à Sylvia, ayant des poils longs et doux, même si avec celle-ci et l’aide de sa sœur, Sylvia s’avise de surmonter les crises d’angoisses et les périodes de dépression, pour autant la maladie reste présente et force, parfois, à se retirer en soi-même pour trouver un refuge.

C’est ce que met en scène Samuel Achache dans sa dernière création, Songs, en partenariat avec l’Ensemble Correspondances de Sébastien Daucé. La musique baroque vient accompagner et mettre en lumière ce voyage intérieur dans l’esthétique imaginaire que nous propose le metteur en scène. Particularité du processus de création de ce spectacle, le choix du programme récital a été antérieur à la création du canevas d’improvisations sur lequel travaillent Sarah Le Picard et Margot Alexandre, les deux brillantes comédiennes. Il est donc un réel acteur de la création et n’est pas un simple « à côté ». Parmi les choix qui permettent de rendre visible et efficace cette perméabilité des deux univers, celui de placer les musicien.ne.s à un rôle autre que celui d’accompagnateurs statiques d’une action scénique qui ne serait que théâtralisée : membres assumés de la dramaturgie, ils ont un statut spécifique et sont d’ailleurs même un élément vivant de la scénographie.

© Jean Louis Fernandez

Car le travail de la construction d’un espace mental se révèle au cœur du projet, puisqu’il s’agit d’explorer un espace imaginaire et intérieur. Ainsi le traitement scénographique touche-t-il non seulement l’espace, les objets omniprésents, la matière et les textures utilisées, mais il conditionne aussi la manière dont bougent, parlent, se déplacent les corps en scène. Le travail des costumes travaille également bien entendu à cette distorsion dans un espace autre : corps difformes, gonflés, déstructurés, viennent prendre place sur la scène mentale. La scène n’est en effet qu’un lieu mental : d’ailleurs lorsque le spectacle commence dans un monde tangible, il n’est pas dans l’espace dessiné par le cadre de scène, mais bien en avant et dans ce qu’on qualifie traditionnellement d’espace public. Telle Alice qui doit se faufiler dans un terrier pour entrer au Pays des Merveilles, ce n’est qu’après une traversée sous une robe de mariée devenant large comme le monde pour l’englober, que Sylvia peut déboucher dans ce refuge mental matérialisé, par un chemin de toute évidence pas facile à emprunter, rempli de serpents terrifiants.

Cette traversée initiatique, qui n’est montrée que par un tableau très poétique qui permet le dévoilement de l’espace mental (dans lequel sont donc compris les musiciens) permet d’entrer dans un espace cérébral qui travaille sur la mémoire et l’imaginaire. Dans la conception que nous présente ici Achache, la mémoire et l’imaginaire sont l’essence de l’humanité et de la conscience. La mémoire car elle permet de figer, sacraliser, protéger des instants clés qui façonnent notre personnalité (symbolisée ici par l’utilisation de la cire qui vient couvrir et recouvrir chaque centimètre carré des décors) ; l’imaginaire car il permet de se préparer à tout événement potentiellement menaçant ou nouveau (notamment comme c’est le cas ici lorsqu’une dépression vient rendre l’extérieur si dangereux). Bien sûr, tout ceci n’est pas autant intellectualisé dans le traitement concret du spectacle, mais il s’agit ici d’une des lectures qui peut être faite de cet espace présenté.

Le traitement sensible de ces constructions mentales est assumé aussi par la musique, qui fait naître le propos. La sonorité des instruments anciens vient sublimer cet espace blanc, pur et sacralisé ; les voix de l’alto Lucile Richardot, 3ème tête à l’origine du projet, et de René Ramos s’entremêlent avec la performance des comédiennes qui pratiquent une langue riche et travaillée malgré son statut d’improvisations.

La forme du spectacle ainsi que son fond permettent donc d’approcher des problématiques de société importantes, tant au point de vue individuel que collectif, dans un espace construit pour rappeler et évoquer la dépression, sans pour autant rechercher une atmosphère anxiogène pour le public. La libération du personnage passe donc par un chemin musical initiatique qui débouche sur une autre manière d’appréhender le monde.

Louise Rulh.

Le Quai de Ouistreham dans une mise en scène de Louise Vignaud d’après Florence Aubenas

joué au théâtre des Clochards Célestes du 12 au 17 septembre dernier.

La violence de la crise humanisée

Le quai de Ouistreham, essai publié par Florence Aubenas en 2010 a fait grand bruit, puisqu’il permettait de plonger dans la réalité brusque et violente des précaires dans un contexte de crise économique. Au terme d’une enquête immersive de 6 mois, la reporter publie en effet un livre effarant, tout en portraits humanistes et sensibles, qui permet de suivre son chemin dans les rouages de Pôle Emploi puis du monde des femmes de ménage, et par là sa propre évolution.

C’est à ces enjeux que s’attaquent Louise Vignaud et Magali Bonat dans l’adaptation pour le théâtre qu’elles font de cet ouvrage, en n’en saisissant justement tous les enjeux et les priorités.

Dans le corps explosif de Magali Bonat font irruption de multiples femmes, toutes semblables, universelles, qu’elle fait vivre en quelques postures. Sa voix porte les mots de Florence Aubenas, poétiques, bruts, condensés de formules marquantes. D’un détail, elle fait jaillir une humanité toute entière, au détour d’une phrase ou d’un geste. La puissance de ces portraits fait la force de cette performance d’une actrice seule en scène qui incarne et donne voix. Accoudée à un tableau blanc de formateur technocrate, elle expose la violence d’une simple remarque dans un agence d’intérimaire, ou d’un regard dans les yeux d’une conseillère Pôle Emploi. Et donne un visage à ce vague mot, crise, et à cet étrange chiffre, 6 millions de chômeurs en France en 2018.

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© Rémi Blasquez / Compagnie La Résolue.

Plus fort encore, en rendant hommage aux femmes que présente Aubenas, le spectacle rend hommage à la reporter elle-même, dans une sorte de mise en abyme qui permet de rappeler le contexte d’écriture de ce texte, le courage qu’il a fallu montrer pour oser s’infliger une telle expérience, sortir d’un quotidien de femme blanche privilégiée journaliste à Paris. Ainsi, le spectacle s’ouvre sur la mise en contexte du travail d’Aubenas, la justification et l’explication qu’elle-même donne à cette expérience. Et dans l’adaptation du texte qui est faite par l’équipe artistique, il est volontairement choisi de ne pas mettre en lumière seulement ces femmes présentées et décrites par la journaliste, mais aussi d’honorer l’autrice à l’origine de ce texte, en exposant sa propre expérience et son propre cheminement.

Ainsi le destin de ces femmes vient s’imprimer en parallèle du sien. Au fur et à mesure de l’avancée du récit, où on découvre leurs parcours, c’est celui de la journaliste qui se dessine : malgré sa préparation, malgré les idées qu’elle a déjà de l’endroit dans lequel elle se plonge, malgré les statistiques, les articles, les nombres et les informations qu’elle connaît, expérimenter dans son corps et dans ses muscles la réalité d’une vie comme celle-ci la transforme véritablement profondément. De la naïveté à l’épuisement, de la théorie à la pratique, elle entraîne le lecteur, et donc le spectateur, dans cette prise de conscience sociale et politique. Ce qui résonne d’autant plus 10 ans plus tard, quand on imagine bien que la réalité de ces parcours n’a pas dû s’adoucir… Témoignage qui vient frapper à nos oreilles et donne une autre aura aux « invisibilisées » du quotidien, qui préparent et organisent la vie dans les lieux de sociabilité commune dont elles sont pourtant exclues.

Louise Rulh

Thyeste (Sénèque) mis en scène par Thomas Jolly [addendum critique]

Pour contraster le regard admiratif de Raf sur notre site

Un Regard Complémentaire de Louise Rulh :

Thomas Jolly est un magicien des sentiments. Il connaît les rouages de la sensibilité humaine et sait quels boutons pousser pour provoquer l’émotion, le frisson, le hérissement des poils. Cela ne rate pas dans Thyeste, où le travail de la lumière et du son, ainsi que la scénographie (qui plus est dans un lieu aussi magistral que celui où elle est présentée cette année…) font du spectacle un moment d’émotion et de magie. Cependant, là où dans les précédentes créations du jeune metteur en scène, ces émotions étaient guidées et menées par une nécessité inhérentes sorties d’une lecture fine et intelligente du texte, dans Thyeste on a la désagréable impression qu’à ce beau son et lumière manque un cœur, une âme, une profondeur. Pourtant la dramaturgie qu’évoque Thomas Jolly dans ses interviews (vous pouvez retrouver celle qu’il a faite avec la radio du festival l’écho des planches via ce lien) semble aussi poussée et cohérente que les précédentes. Alors pourquoi aussi peu de nuances, aussi peu de rythme et aussi peu de fragilité dans cette version rageuse, colérique et emportée du texte de Sénèque ? Peut-être ne dépend-t-il que de la modeste autrice de ces lignes de n’avoir pas été prise dans une compréhension fine des enjeux du texte transmis au plateau, malgré une bonne volonté sincère ; ou peut-être qu’on peut ici réclamer le droit au « moins bien qu’avant », le droit à la victoire mitigée, le droit au chemin tortueux pour un artiste, dans un monde du théâtre contemporain parfois bien cruel qui jette trop rapidement la pierre aux jeunes talents encensés peu de temps avant qui auraient déçus l’institution et la critique. Je ne garderais pas rigueur à M. Jolly de cette déception mitigée qu’est la mienne, et saurait attendre la suite d’un beau parcours d’artiste avec impatience.

 

Road movie en HLM mis en scène par Cécile Dumoutier

Vu au théâtre de l’Artéphile

Une épopée maternelle aux accents féministes

La petite salle de l’Artéphile accueille pendant toute la durée du festival un seul en scène de la tête brulée déterminée Cécile Dumoutier, dans lequel elle retrace son parcours de mère célibataire dans une vie de petites galères et de beauté construite à force de bouts de ficelle. Avec détermination et courage, elle parvient à construire un quotidien sain et prometteur pour elle et son petit Loup, mais surtout à se reconstruire elle-même, après un grand changement de vie et une période difficile.

© Stéphane Ouradou

Car un enfant c’est un bouleversement, alors associé à une séparation, un déménagement et aux aléas de la vie, Cécile est passée par des années de changement radical. Elle se fixe alors comme objectif de s’adresser à la caméra tous les soirs, filmée de face, afin de garder trace de ces quelques années d’évolution. Matière première du spectacle, ces entretiens avec elle-même permettent d’entrer dans l’incroyable et irrévocable processus du changement, qui ne se fait que touche par touche chaque jour de manière imperceptible mais se révèle radical et total.

Radical et total, il l’est aussi, ce processus qu’elle parvient à s’imposer à elle-même, l’aidant peu à peu à s’accepter, à s’aimer. Construire sa nouvelle vie passe par cette acceptation, et notamment de son corps, changeant au fil des ans et particulièrement après une naissance. C’est là que la pièce prend des accents féministes plus que salutaires, touchant à des sujets de société tels que le bodypositivisme, le chemin vers l’amour de soi, la nécessité pour une femme de s’imposer et de travailler à déconstruire les normes imposées restrictives et réductrices, notamment en matière de beauté. Cependant ce travail sur le corps va de pair avec un travail sur les aspects plus intellectuels ou moraux, prendre confiance en soi passant également par la capacité à reprendre un travail artistique, à se sentir capable de garder sa vie en main, à garder le contrôle sur le monde extérieur et sur les émotions qu’on est amené à ressentir. Le spectacle travaille ainsi sur les questions du bonheur, de l’épanouissement personnel, professionnel et familial, de manière concrète et philosophique à la fois.

En effet, la langue du spectacle est un autre élément central de cette performance. Alternant sans cesse entre anecdotes crues, concrètes et scènes plus poétiques, la comédienne évolue entre lyrisme et trivial à chaque tableau. Et de la même manière que les mots simples savent se faire envolées, le corps en jeu devient parfois chorégraphié. La gestion du geste évoque en effet ce que les anglos-saxons aiment à appeler « physical theater ». Le mouvement, s’il n’est pas chorégraphié à une intensité qui classerait à proprement parler le spectacle dans la catégorie des spectacles de danse, est utilisé comme moteur de sens à de multiples endroits, outil sensible en adéquation avec le propos du spectacle.

Cette dimension est enfin amplifiée par la présence au plateau de la musicienne qui a composé et joue en live la musique et l’environnement sonore de la pièce. Ce seul en scène est donc un duo, la comédienne étant sans cesse placée sous le regard bienveillant de la musicienne qu’on devine derrière un voile. Personnage témoin, qui accompagne et soutient le processus libératoire de Cécile Dumoutier par sa musique, elle vient teinter d’une autre aura la solitude de notre protagoniste. Outre sa présence riche, la puissance de la composition musicale illumine et soutient le texte porté au plateau.

Ainsi dans cette proposition qui lie des thèmes de société et à des sujets très politiques, la puissance du texte liée à celle de la musique permet de construire une performance riche et sensible dans une grande simplicité. Et de voir une épopée douloureuse s’achever dans la certitude que ce petit Loup est bien accompagné et bien entouré dans ce monde piquant qui peut se charger de tant de douceur.

Louise Rulh.

Regard en parallèle sur Alphonse et Les fils de la terre

Le regard en parallèle porte sur deux spectacles : Alphonse, une histoire d’amour d’après un texte de Marie-Hélène Lafon, mis en scène et interprété par André le Hir [joué au Théâtre des Lila’s du 6 au 22 juillet] et Les Fils de la Terre composé d’après le documentaire d’Edouard Bergeon et mis en scène par Elise Noiraud [joué du 6 au 29 juillet à Présence Pasteur]

Le monde rural, sa brutalité, sa beauté

Que le théâtre n’intéresse que les classes moyennes supérieures, CSP+, bobos de gauche ou autres privilégiés, on le déclare avec souvent trop de rapidité [même si on peut le déplorer]. En revanche, le théâtre sait s’intéresser au reste du monde, aux oubliés, aux porteurs d’héritages et aux symboles. Le monde rural en est plein : dans une économie mondialisée où la vie devient difficile, dans un milieu qui ressemble si peu à un métier tel qu’on le présente dans la république de l’égalité des chances, puisqu’il résulte davantage d’une transmission et d’un conditionnement depuis l’enfance que d’une vocation passionnée qui naîtrait chez un jeune étudiant. Bref dans un secteur complexe comme celui-ci, la sensibilité trouve sa place dans les recoins inattendus que vient débusquer l’art.

C’est le cas dans Alphonse, un seul en scène porté par André Le Hir d’après un texte de Anne-Marie Lafon et dans Les fils de la terre, mis en scène par Elise Noiraud d’après le documentaire d’Edouard Bergeon. Chacun à sa manière, et qui sont très différentes, ces deux spectacles nous entraînent dans ce monde proche et lointain à la fois.

Dans Alphonse, c’est une histoire d’amour qui vient racheter la misère humaine et sociale d’un idiot du village, retardé mental en mal d’amour qui trouve un réconfort et une proximité avec les plus vulnérables des humains. D’abord des enfants, pour leur innocence, leur fragilité, leur éveil à ce monde brutal. Puis une vieille femme, devenue infirme, adoucie et en demande d’autrui et de sa bienveillance. Enfin Yvonne, une jeune femme, une « étrange » comme lui, une blessée, une meurtrie, une sensible. Là peut naître l’amour, et avec lui la renaissance, la régénérescence, la reconnexion au genre humain.

André le Hir est un acteur d’une sensibilité extrême. Dans la finesse de son corps en mouvement, de son jeu, de sa voix apportée, il campe un Alphonse touchant, puissant, extraordinaire. Humain parmi les humains, l’acteur devient la voix et le corps de toute une génération, de tout un milieu social, de tout un univers. La poésie de la langue de Marie-Hélène Lafon, s’échappant de ce corps frêle et blanc entouré de ténèbres, vibre dans l’air comme dans un étau d’où s’échapperaient la violence et la haine. Ne restent que la douceur et l’amertume légère pour un public voyageur qui s’est laissé transporter et arrive, sonné, à bon port. Le plateau nu, un banc une chaise, la froideur d’une lumière presque fixe : la simplicité du tréteau nu renvoie à la richesse de la forme simple du théâtre dans ce qu’elle a de plus primaire, de plus intestinal et aussi de plus radicalement puissant, la langue portée et apportée.

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© Page Facebook du collectif des Fiers désinvoltes / ‎Alphonse, une histoire d’amour

Le traitement du monde rural qui est fait dans Les fils de la terre est bien différent. L’angle est plus objectif, plus politique, il cherche à montrer et accompagner la gestation douloureuse d’un secteur en crise qui ne se reconnaît plus lui-même. Au travers d’une histoire individuelle, vraie et racontée par un proche, c’est l’histoire de nos campagnes mourantes qui se dessine ici.

Petit à petit tuée par la chute régulière du prix du lait, l’exploitation de Sébastien se rapproche dangereusement de la faillite depuis qu’il a repris l’affaire de son père, épaulé par sa famille. Mais confronté à sa peur de l’échec, à la pression familiale et à la violence d’un monde juridique sourd aux revendications poétiques de l’appel de la terre, l’agriculteur sombre progressivement dans un mécanisme psychologique d’une violence malheureusement moins rare qu’il n’y paraît. Arrivé au fond, il ne peut que remonter, et la troupe d’acteurs campe ce sauvetage avec tendresse et finesse.

Au-delà du ton très documentaire de la proposition, l’espace scénique est habité de lumières qui dessinent l’espace, découpant les différents intérieurs de la pièce, tandis que le son dirige les temporalités par des retours réguliers à la musique de Nostalgie passée à plein volume dans l’étable où se jouent certaines scènes clés. Autre élément scénique, le tas de foin doré posé sur scène, élément concret s’il en est qui, dès le début du spectacle, dévoile son potentiel poétique et sa puissance scénique : dans un ballet en forme de combat contre l’homme qui tente de lui donner forme, l’or du foin illumine l’espace, retombant en paillettes multiples sur celui qui veut l’entasser. Rien que cette scène d’ouverture permet de placer un cadre fort sur cette pièce qui illumine d’art une réalité sociale douloureuse et complexe.

Que le théâtre vienne en aide aux miséreux, aux mis en difficultés, aux victimes d’un monde brutal et animal : c’est sa mission sacrée et sa seule raison d’être.

Louise Rulh.