Auteur : louiserulh

Songs, par Samuel Achache et l’ensemble Correspondances

Vu au théâtre de la Croix Rousse

La dépression en blanc

Qu’il est dur, même le jour de son mariage, de se réjouir pour soi-même lorsqu’on a une grosse araignée noire qui nous engloutit la tête et le corps. Même si cette araignée ne fait pas mal à Sylvia, ayant des poils longs et doux, même si avec celle-ci et l’aide de sa sœur, Sylvia s’avise de surmonter les crises d’angoisses et les périodes de dépression, pour autant la maladie reste présente et force, parfois, à se retirer en soi-même pour trouver un refuge.

C’est ce que met en scène Samuel Achache dans sa dernière création, Songs, en partenariat avec l’Ensemble Correspondances de Sébastien Daucé. La musique baroque vient accompagner et mettre en lumière ce voyage intérieur dans l’esthétique imaginaire que nous propose le metteur en scène. Particularité du processus de création de ce spectacle, le choix du programme récital a été antérieur à la création du canevas d’improvisations sur lequel travaillent Sarah Le Picard et Margot Alexandre, les deux brillantes comédiennes. Il est donc un réel acteur de la création et n’est pas un simple « à côté ». Parmi les choix qui permettent de rendre visible et efficace cette perméabilité des deux univers, celui de placer les musicien.ne.s à un rôle autre que celui d’accompagnateurs statiques d’une action scénique qui ne serait que théâtralisée : membres assumés de la dramaturgie, ils ont un statut spécifique et sont d’ailleurs même un élément vivant de la scénographie.

© Jean Louis Fernandez

Car le travail de la construction d’un espace mental se révèle au cœur du projet, puisqu’il s’agit d’explorer un espace imaginaire et intérieur. Ainsi le traitement scénographique touche-t-il non seulement l’espace, les objets omniprésents, la matière et les textures utilisées, mais il conditionne aussi la manière dont bougent, parlent, se déplacent les corps en scène. Le travail des costumes travaille également bien entendu à cette distorsion dans un espace autre : corps difformes, gonflés, déstructurés, viennent prendre place sur la scène mentale. La scène n’est en effet qu’un lieu mental : d’ailleurs lorsque le spectacle commence dans un monde tangible, il n’est pas dans l’espace dessiné par le cadre de scène, mais bien en avant et dans ce qu’on qualifie traditionnellement d’espace public. Telle Alice qui doit se faufiler dans un terrier pour entrer au Pays des Merveilles, ce n’est qu’après une traversée sous une robe de mariée devenant large comme le monde pour l’englober, que Sylvia peut déboucher dans ce refuge mental matérialisé, par un chemin de toute évidence pas facile à emprunter, rempli de serpents terrifiants.

Cette traversée initiatique, qui n’est montrée que par un tableau très poétique qui permet le dévoilement de l’espace mental (dans lequel sont donc compris les musiciens) permet d’entrer dans un espace cérébral qui travaille sur la mémoire et l’imaginaire. Dans la conception que nous présente ici Achache, la mémoire et l’imaginaire sont l’essence de l’humanité et de la conscience. La mémoire car elle permet de figer, sacraliser, protéger des instants clés qui façonnent notre personnalité (symbolisée ici par l’utilisation de la cire qui vient couvrir et recouvrir chaque centimètre carré des décors) ; l’imaginaire car il permet de se préparer à tout événement potentiellement menaçant ou nouveau (notamment comme c’est le cas ici lorsqu’une dépression vient rendre l’extérieur si dangereux). Bien sûr, tout ceci n’est pas autant intellectualisé dans le traitement concret du spectacle, mais il s’agit ici d’une des lectures qui peut être faite de cet espace présenté.

Le traitement sensible de ces constructions mentales est assumé aussi par la musique, qui fait naître le propos. La sonorité des instruments anciens vient sublimer cet espace blanc, pur et sacralisé ; les voix de l’alto Lucile Richardot, 3ème tête à l’origine du projet, et de René Ramos s’entremêlent avec la performance des comédiennes qui pratiquent une langue riche et travaillée malgré son statut d’improvisations.

La forme du spectacle ainsi que son fond permettent donc d’approcher des problématiques de société importantes, tant au point de vue individuel que collectif, dans un espace construit pour rappeler et évoquer la dépression, sans pour autant rechercher une atmosphère anxiogène pour le public. La libération du personnage passe donc par un chemin musical initiatique qui débouche sur une autre manière d’appréhender le monde.

Louise Rulh.

Le Quai de Ouistreham dans une mise en scène de Louise Vignaud d’après Florence Aubenas

joué au théâtre des Clochards Célestes du 12 au 17 septembre dernier.

La violence de la crise humanisée

Le quai de Ouistreham, essai publié par Florence Aubenas en 2010 a fait grand bruit, puisqu’il permettait de plonger dans la réalité brusque et violente des précaires dans un contexte de crise économique. Au terme d’une enquête immersive de 6 mois, la reporter publie en effet un livre effarant, tout en portraits humanistes et sensibles, qui permet de suivre son chemin dans les rouages de Pôle Emploi puis du monde des femmes de ménage, et par là sa propre évolution.

C’est à ces enjeux que s’attaquent Louise Vignaud et Magali Bonat dans l’adaptation pour le théâtre qu’elles font de cet ouvrage, en n’en saisissant justement tous les enjeux et les priorités.

Dans le corps explosif de Magali Bonat font irruption de multiples femmes, toutes semblables, universelles, qu’elle fait vivre en quelques postures. Sa voix porte les mots de Florence Aubenas, poétiques, bruts, condensés de formules marquantes. D’un détail, elle fait jaillir une humanité toute entière, au détour d’une phrase ou d’un geste. La puissance de ces portraits fait la force de cette performance d’une actrice seule en scène qui incarne et donne voix. Accoudée à un tableau blanc de formateur technocrate, elle expose la violence d’une simple remarque dans un agence d’intérimaire, ou d’un regard dans les yeux d’une conseillère Pôle Emploi. Et donne un visage à ce vague mot, crise, et à cet étrange chiffre, 6 millions de chômeurs en France en 2018.

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© Rémi Blasquez / Compagnie La Résolue.

Plus fort encore, en rendant hommage aux femmes que présente Aubenas, le spectacle rend hommage à la reporter elle-même, dans une sorte de mise en abyme qui permet de rappeler le contexte d’écriture de ce texte, le courage qu’il a fallu montrer pour oser s’infliger une telle expérience, sortir d’un quotidien de femme blanche privilégiée journaliste à Paris. Ainsi, le spectacle s’ouvre sur la mise en contexte du travail d’Aubenas, la justification et l’explication qu’elle-même donne à cette expérience. Et dans l’adaptation du texte qui est faite par l’équipe artistique, il est volontairement choisi de ne pas mettre en lumière seulement ces femmes présentées et décrites par la journaliste, mais aussi d’honorer l’autrice à l’origine de ce texte, en exposant sa propre expérience et son propre cheminement.

Ainsi le destin de ces femmes vient s’imprimer en parallèle du sien. Au fur et à mesure de l’avancée du récit, où on découvre leurs parcours, c’est celui de la journaliste qui se dessine : malgré sa préparation, malgré les idées qu’elle a déjà de l’endroit dans lequel elle se plonge, malgré les statistiques, les articles, les nombres et les informations qu’elle connaît, expérimenter dans son corps et dans ses muscles la réalité d’une vie comme celle-ci la transforme véritablement profondément. De la naïveté à l’épuisement, de la théorie à la pratique, elle entraîne le lecteur, et donc le spectateur, dans cette prise de conscience sociale et politique. Ce qui résonne d’autant plus 10 ans plus tard, quand on imagine bien que la réalité de ces parcours n’a pas dû s’adoucir… Témoignage qui vient frapper à nos oreilles et donne une autre aura aux « invisibilisées » du quotidien, qui préparent et organisent la vie dans les lieux de sociabilité commune dont elles sont pourtant exclues.

Louise Rulh

Thyeste (Sénèque) mis en scène par Thomas Jolly [addendum critique]

Pour contraster le regard admiratif de Raf sur notre site

Un Regard Complémentaire de Louise Rulh :

Thomas Jolly est un magicien des sentiments. Il connaît les rouages de la sensibilité humaine et sait quels boutons pousser pour provoquer l’émotion, le frisson, le hérissement des poils. Cela ne rate pas dans Thyeste, où le travail de la lumière et du son, ainsi que la scénographie (qui plus est dans un lieu aussi magistral que celui où elle est présentée cette année…) font du spectacle un moment d’émotion et de magie. Cependant, là où dans les précédentes créations du jeune metteur en scène, ces émotions étaient guidées et menées par une nécessité inhérentes sorties d’une lecture fine et intelligente du texte, dans Thyeste on a la désagréable impression qu’à ce beau son et lumière manque un cœur, une âme, une profondeur. Pourtant la dramaturgie qu’évoque Thomas Jolly dans ses interviews (vous pouvez retrouver celle qu’il a faite avec la radio du festival l’écho des planches via ce lien) semble aussi poussée et cohérente que les précédentes. Alors pourquoi aussi peu de nuances, aussi peu de rythme et aussi peu de fragilité dans cette version rageuse, colérique et emportée du texte de Sénèque ? Peut-être ne dépend-t-il que de la modeste autrice de ces lignes de n’avoir pas été prise dans une compréhension fine des enjeux du texte transmis au plateau, malgré une bonne volonté sincère ; ou peut-être qu’on peut ici réclamer le droit au « moins bien qu’avant », le droit à la victoire mitigée, le droit au chemin tortueux pour un artiste, dans un monde du théâtre contemporain parfois bien cruel qui jette trop rapidement la pierre aux jeunes talents encensés peu de temps avant qui auraient déçus l’institution et la critique. Je ne garderais pas rigueur à M. Jolly de cette déception mitigée qu’est la mienne, et saurait attendre la suite d’un beau parcours d’artiste avec impatience.

 

Road movie en HLM mis en scène par Cécile Dumoutier

Vu au théâtre de l’Artéphile

Une épopée maternelle aux accents féministes

La petite salle de l’Artéphile accueille pendant toute la durée du festival un seul en scène de la tête brulée déterminée Cécile Dumoutier, dans lequel elle retrace son parcours de mère célibataire dans une vie de petites galères et de beauté construite à force de bouts de ficelle. Avec détermination et courage, elle parvient à construire un quotidien sain et prometteur pour elle et son petit Loup, mais surtout à se reconstruire elle-même, après un grand changement de vie et une période difficile.

© Stéphane Ouradou

Car un enfant c’est un bouleversement, alors associé à une séparation, un déménagement et aux aléas de la vie, Cécile est passée par des années de changement radical. Elle se fixe alors comme objectif de s’adresser à la caméra tous les soirs, filmée de face, afin de garder trace de ces quelques années d’évolution. Matière première du spectacle, ces entretiens avec elle-même permettent d’entrer dans l’incroyable et irrévocable processus du changement, qui ne se fait que touche par touche chaque jour de manière imperceptible mais se révèle radical et total.

Radical et total, il l’est aussi, ce processus qu’elle parvient à s’imposer à elle-même, l’aidant peu à peu à s’accepter, à s’aimer. Construire sa nouvelle vie passe par cette acceptation, et notamment de son corps, changeant au fil des ans et particulièrement après une naissance. C’est là que la pièce prend des accents féministes plus que salutaires, touchant à des sujets de société tels que le bodypositivisme, le chemin vers l’amour de soi, la nécessité pour une femme de s’imposer et de travailler à déconstruire les normes imposées restrictives et réductrices, notamment en matière de beauté. Cependant ce travail sur le corps va de pair avec un travail sur les aspects plus intellectuels ou moraux, prendre confiance en soi passant également par la capacité à reprendre un travail artistique, à se sentir capable de garder sa vie en main, à garder le contrôle sur le monde extérieur et sur les émotions qu’on est amené à ressentir. Le spectacle travaille ainsi sur les questions du bonheur, de l’épanouissement personnel, professionnel et familial, de manière concrète et philosophique à la fois.

En effet, la langue du spectacle est un autre élément central de cette performance. Alternant sans cesse entre anecdotes crues, concrètes et scènes plus poétiques, la comédienne évolue entre lyrisme et trivial à chaque tableau. Et de la même manière que les mots simples savent se faire envolées, le corps en jeu devient parfois chorégraphié. La gestion du geste évoque en effet ce que les anglos-saxons aiment à appeler « physical theater ». Le mouvement, s’il n’est pas chorégraphié à une intensité qui classerait à proprement parler le spectacle dans la catégorie des spectacles de danse, est utilisé comme moteur de sens à de multiples endroits, outil sensible en adéquation avec le propos du spectacle.

Cette dimension est enfin amplifiée par la présence au plateau de la musicienne qui a composé et joue en live la musique et l’environnement sonore de la pièce. Ce seul en scène est donc un duo, la comédienne étant sans cesse placée sous le regard bienveillant de la musicienne qu’on devine derrière un voile. Personnage témoin, qui accompagne et soutient le processus libératoire de Cécile Dumoutier par sa musique, elle vient teinter d’une autre aura la solitude de notre protagoniste. Outre sa présence riche, la puissance de la composition musicale illumine et soutient le texte porté au plateau.

Ainsi dans cette proposition qui lie des thèmes de société et à des sujets très politiques, la puissance du texte liée à celle de la musique permet de construire une performance riche et sensible dans une grande simplicité. Et de voir une épopée douloureuse s’achever dans la certitude que ce petit Loup est bien accompagné et bien entouré dans ce monde piquant qui peut se charger de tant de douceur.

Louise Rulh.

Regard en parallèle sur Alphonse et Les fils de la terre

Le regard en parallèle porte sur deux spectacles : Alphonse, une histoire d’amour d’après un texte de Marie-Hélène Lafon, mis en scène et interprété par André le Hir [joué au Théâtre des Lila’s du 6 au 22 juillet] et Les Fils de la Terre composé d’après le documentaire d’Edouard Bergeon et mis en scène par Elise Noiraud [joué du 6 au 29 juillet à Présence Pasteur]

Le monde rural, sa brutalité, sa beauté

Que le théâtre n’intéresse que les classes moyennes supérieures, CSP+, bobos de gauche ou autres privilégiés, on le déclare avec souvent trop de rapidité [même si on peut le déplorer]. En revanche, le théâtre sait s’intéresser au reste du monde, aux oubliés, aux porteurs d’héritages et aux symboles. Le monde rural en est plein : dans une économie mondialisée où la vie devient difficile, dans un milieu qui ressemble si peu à un métier tel qu’on le présente dans la république de l’égalité des chances, puisqu’il résulte davantage d’une transmission et d’un conditionnement depuis l’enfance que d’une vocation passionnée qui naîtrait chez un jeune étudiant. Bref dans un secteur complexe comme celui-ci, la sensibilité trouve sa place dans les recoins inattendus que vient débusquer l’art.

C’est le cas dans Alphonse, un seul en scène porté par André Le Hir d’après un texte de Anne-Marie Lafon et dans Les fils de la terre, mis en scène par Elise Noiraud d’après le documentaire d’Edouard Bergeon. Chacun à sa manière, et qui sont très différentes, ces deux spectacles nous entraînent dans ce monde proche et lointain à la fois.

Dans Alphonse, c’est une histoire d’amour qui vient racheter la misère humaine et sociale d’un idiot du village, retardé mental en mal d’amour qui trouve un réconfort et une proximité avec les plus vulnérables des humains. D’abord des enfants, pour leur innocence, leur fragilité, leur éveil à ce monde brutal. Puis une vieille femme, devenue infirme, adoucie et en demande d’autrui et de sa bienveillance. Enfin Yvonne, une jeune femme, une « étrange » comme lui, une blessée, une meurtrie, une sensible. Là peut naître l’amour, et avec lui la renaissance, la régénérescence, la reconnexion au genre humain.

André le Hir est un acteur d’une sensibilité extrême. Dans la finesse de son corps en mouvement, de son jeu, de sa voix apportée, il campe un Alphonse touchant, puissant, extraordinaire. Humain parmi les humains, l’acteur devient la voix et le corps de toute une génération, de tout un milieu social, de tout un univers. La poésie de la langue de Marie-Hélène Lafon, s’échappant de ce corps frêle et blanc entouré de ténèbres, vibre dans l’air comme dans un étau d’où s’échapperaient la violence et la haine. Ne restent que la douceur et l’amertume légère pour un public voyageur qui s’est laissé transporter et arrive, sonné, à bon port. Le plateau nu, un banc une chaise, la froideur d’une lumière presque fixe : la simplicité du tréteau nu renvoie à la richesse de la forme simple du théâtre dans ce qu’elle a de plus primaire, de plus intestinal et aussi de plus radicalement puissant, la langue portée et apportée.

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© Page Facebook du collectif des Fiers désinvoltes / ‎Alphonse, une histoire d’amour

Le traitement du monde rural qui est fait dans Les fils de la terre est bien différent. L’angle est plus objectif, plus politique, il cherche à montrer et accompagner la gestation douloureuse d’un secteur en crise qui ne se reconnaît plus lui-même. Au travers d’une histoire individuelle, vraie et racontée par un proche, c’est l’histoire de nos campagnes mourantes qui se dessine ici.

Petit à petit tuée par la chute régulière du prix du lait, l’exploitation de Sébastien se rapproche dangereusement de la faillite depuis qu’il a repris l’affaire de son père, épaulé par sa famille. Mais confronté à sa peur de l’échec, à la pression familiale et à la violence d’un monde juridique sourd aux revendications poétiques de l’appel de la terre, l’agriculteur sombre progressivement dans un mécanisme psychologique d’une violence malheureusement moins rare qu’il n’y paraît. Arrivé au fond, il ne peut que remonter, et la troupe d’acteurs campe ce sauvetage avec tendresse et finesse.

Au-delà du ton très documentaire de la proposition, l’espace scénique est habité de lumières qui dessinent l’espace, découpant les différents intérieurs de la pièce, tandis que le son dirige les temporalités par des retours réguliers à la musique de Nostalgie passée à plein volume dans l’étable où se jouent certaines scènes clés. Autre élément scénique, le tas de foin doré posé sur scène, élément concret s’il en est qui, dès le début du spectacle, dévoile son potentiel poétique et sa puissance scénique : dans un ballet en forme de combat contre l’homme qui tente de lui donner forme, l’or du foin illumine l’espace, retombant en paillettes multiples sur celui qui veut l’entasser. Rien que cette scène d’ouverture permet de placer un cadre fort sur cette pièce qui illumine d’art une réalité sociale douloureuse et complexe.

Que le théâtre vienne en aide aux miséreux, aux mis en difficultés, aux victimes d’un monde brutal et animal : c’est sa mission sacrée et sa seule raison d’être.

Louise Rulh.

Regard en parallèle sur Il pourra toujours dire que c’est pour l’amour du prophète [IN] et Variations sur un départ [OFF]

Il pourra toujours que c’est pour l’amour du prophète écrit et mis en scène par Gurshad Shaheman s’est joué au Festival d’Avignon du 11 au 16 juillet au gymnase du lycée Saint-Joseph. Variations sur un départ se joue encore au Festival OFF jusqu’au 29 juillet à Présence Pasteur [Compagnie La Main d’œuvres].

 

L’exil, sa puissance, sa morbidité : une poétique

Partir. Quitter, sans savoir quand revenir. Sans savoir à qui dire adieu, comment dire adieu. De nos jours, ces thématiques sont terriblement actuelles et occupent beaucoup (et c’est tant mieux) l’espace public. Heureusement, après une durée d’exploitation de ces sujets sous l’angle des faits, des dates et des chiffres, il est temps que la Poésie et le Théâtre prennent le relais. Explorer ces enjeux sous des angles plus émotionnels et sensibles sont des enjeux du théâtre contemporain tel qu’il s’exprime à Avignon, et c’est donc aussi le parti pris de deux pièces qui y sont présentées cette année, au Festival d’Avignon et au Festival OFF.

Dans le OFF, on trouve à Présence Pasteur, les Variations sur un départ que présentent Katerini Antonakaki. Par le visuel et le sensible, l’actrice cherche simplement à « transmettre » en se débarrassant des questions langagières ou de tout rapport intellectualiste à sa pratique. En effet, l’artiste inverse les rapports de dominations qui s’installent le plus immédiatement entre les arrivants et les arrivés, c’est-à-dire les questions de maîtrise et de compréhension d’une langue. Le spectateur n’est pas censé comprendre les mots qui sortent de la bouche de l’actrice, et pourtant sa fragilité et le cœur de son message sont absolument et universellement accessibles et compris. Le langage universel de l’art se passe de mots, d’alphabet et de grammaire.

Ici, il ne s’exprime que par le sensible : espace visuel et sonore avant tout. La dramaturgie repose sur la construction d’un espace qui accompagne le sens de la pièce, puisqu’il suit littéralement le parcours intérieur de la comédienne. Partant d’un chez-elle, frêle mais construit, celle-ci cherche à s’aventurer sur d’autres possibles, aux quatre points cardinaux. Mais elle est sans cesse retenue par ce fil invisible qui nous relie à notre maison, notre domicile, nos racines. Seule sur un ponton qui s’avance vers l’horizon comme la planche des pirates qui offre les innocentes victimes aux crocodiles, elle cherche un équilibre qui reste toujours instable et dangereux. La création sonore qui accompagne cette composition est signée de la même artiste, et même si parfois elle se montre inutile ou trop présente, elle remplit elle aussi l’espace au même titre que le bois ou le plastique.

© Christophe Loiseau / Variations sur un départ

Le travail sur les échelles, sur les maquettes, sur les petits objets-symboles permet de faire de cette construction une vraie porte vers le poétique qui devient politique. Associée au travail de la lumière, notamment qui s’accompagne d’une étude de l’ombre, cette scénographie nourrit un espace qui ne se veut ni figuratif ni descriptif mais qui pour autant nous transporte dans la réelle et profonde douleur de l’arrachement à sa terre natale. Souvent gestué, parfois dansé, le parcours de l’exilé est évoqué de manière universelle mais peu démonstrative, laissant le spectateur construire son mythe et son épopée.

Dans Il pourra toujours dire que c’est pour l’amour du prophète, au contraire, la démarche est toute autre. Gurshad Shaheman et ses comédiens en travail à l’ERAC ne veulent pas fantasmer une réalité qu’on côtoie malheureusement trop, ils veulent parler de réel et de concret. Pour cette raison, ils font appel à la forme du témoignage, passant par une étape presque documentaire d’élaboration d’un texte sur ces thématiques. Après le recueil de témoignages, 4 témoins sont invités sur scène à être présents lors de la restitution de leurs récits. Récits, il s’agit bien de cela, puisqu’on ne peut parler ni de mise en scène ni même de mise en espace. Installés assis ou allongés dans l’espace, les comédiens ferment les yeux. Dans la pénombre, une lumière faible éclaire l’un d’entre eux, pendant que se met à résonner l’évocation crue, concrète et précise d’une situation d’horreur, d’un malheur. Peu à peu cette mécanique rituelle s’instaure, dans un rythme lent qui évoque celui de la transe : l’un des acteurs prend son micro, raconte à voix basse et yeux clos une histoire, petit à petit coupé ou rejoins par une autre histoire qui vient s’y mêler, s’y entrecroiser. Les lumières les soutiennent parfois dans leurs récits, parfois pas, parfois même dans leurs repos silencieux remplis d’écoute.

Et cet enchaînement se poursuit pendant toute la durée spectacle, sans que rien (ou presque) ne soit théâtralisé ou joué. Parler, à tout prix et pour seule condition, de l’histoire de ces gens : de leur situation individuelle, de la situation collective de leur pays, de la situation de leur minorité (puisqu’il s’agit souvent de personnes de milieux LGBTQUIA+). Sont aussi racontées les raisons de leur départ, de leur voyage, de l’aventure dans ses horreurs et dans ses moments de grâce… Et puis l’amour qu’on trouve partout sur le globe, si proche de la haine aussi également répartie, de ce qu’on laisse, du souvenir, de l’attente et de l’espoir. Tous ces thèmes sont abordés sans filtre, sans travail de narration qui viendrait déformer ou retoucher la forme fière et directe du récit droit qui sort des bouches et des mémoires.

Tout est désincarné. Le spectateur est privé de tout moyen de se rattacher au vivant de ces êtres, jusqu’à l’absence de regards qui lui est imposé par la paupière qui renferme ce trésor d’humanité. Il en résulte un spectacle d’une vraie puissance qui s’accompagne d’une violence inouïe. Prendre, sans filtre et protection la violence d’un récit brutal, et qui plus est sans pouvoir vivre cette expérience en lien et en osmose avec la personne qui nous la livre est une expérience profondément bouleversante et qui soulève énormément de questions…

© Christophe Raynaud de Lage /  Il pourra toujours dire que c’est pour l’amour du prophète

Par exemple, on peut se demander dans quelle mesure cette tendance, partagée dans la prise de parole publique sur la question par de nombreux sympathisants bienveillants à la cause des déplacés du 21ème siècle, ne provoquerait pas malgré son intention première une certaine forme de déshumanisation de l’être en question. En effet, cela tendrait à ramener les gens à leur histoire et particulièrement à ce qu’elle a de plus atroce, pour attiser la pitié ou le soutien devant le respect qu’impose de fait une telle résilience de l’âme humaine. Et s’il ne s’agit pas ici d’une déshumanisation rabaissante ou humiliante, mais d’une déshumanisation héroïque de l’autre, érigé contre son gré en modèle, symbole et martyr, la violence symbolique de celle-ci reste tout aussi problématique. Il s’agit là d’une vraie question politique qui interroge notre manière de traiter le récit national et international qui est fait de ces questions [afin que celles-ci ne deviennent pas contre-productives].

En tous cas, la manière dont le travail cherche à déplacer et émouvoir (puisqu’il s’agit de la même racine étymologique) les êtres humains qui reçoivent ces témoignages, qu’il s’agisse des acteurs ou des spectateurs, est terriblement efficace, puissante et belle. Comme cette image qui restera trace de ce spectacle, où le sol recouvert de minuscules grains de plastique synthétique évoquant un magma noir, est soudain soufflé depuis les cintres, provoquant des vagues de mouvement qui rappellent autant les mouvements de foule et leurs dangers que les grains du désert ou bien encore les vagues de la méditerranée qui viennent briser les rêves qu’on leur propose. Que sans cesse le souffle de ces rêves reste plus fort que ces obstacles, et que ce mouvement reste puissant, malgré son manque de nuance, et qu’il permette un réel déplacement physique et psychologique de ceux qu’il atteint, voilà ce qu’on peut souhaiter au reste de la tournée de ce spectacle.

Louise Rulh

A écouter, Gurshad Shaheman dans une rencontre sur le thème Identités et Migrations dans le cadre des rencontres de la Librairie du Festival d’Avignon à la Maison Jean Vilar [rencontre animée par Raf, rédacteur en chef de l’Alchimie du Verbe et de la Radio l’écho des planches]