Sylvie Cailler

retour sur Oreste à Mossoul et Mary Said what she said, Milo Rau et Bob Wilson au théâtre des Célestins

Retour sur ces spectacles vus en octobre au théâtre des Célestins.

Le star-system magistral

Evénements de cette rentrée théâtrale lyonnaise, deux spectacles étaient forts attendus aux Célestins : Oreste à Mossoul, le dernier spectacle du grand Milo Rau, programmé dans le cadre du festival Sens Interdit, et Mary said what she said, solo de la grande Isabelle Huppert mise en scène par le légendaire Bob Wilson. En général dans ces cas-là, le public est déjà acquis ou hostile avant même d’entrer dans la salle. Ces mécanismes autour de grandes personnalités influencent la réception même du spectacle, d’une manière assez particulière. On peut être plus enclins à ne pas apprécier, ou au contraire à adorer un spectacle, du fait simplement de son équipe artistique et de leur renommée. C’est un effet à prendre en compte dans la création et la diffusion d’un spectacle. C’est aussi un effet qui implique souvent des manières de mettre en scène ces “stars” : on sait qu’elles ne seront pas regardées de la même manière qu’un.e comédien.ne plus anonyme, on sait que le public ne pourra pas s’empêcher de voir l’artiste avant le personnage, que son imaginaire n’est pas vierge au moment où le personnage entre sur scène. C’est une composante à admettre, qui peut être d’une grande puissance autant que parfois d’un grand risque.

Dans les deux spectacles évoqués ici, le “star system” bien qu’étant une composante essentielle de la compréhension du spectacle n’enlève rien à la qualité du propos artistique. Ce sont des spectacles dont la force ne vient pas de la distribution, mais dont la puissance est servie par les protagonistes.

Dans Oreste à Mossoul, Milo Rau travaille avec des équipes artistiques européennes, proches de lui, mais aussi avec des artistes rencontré.e.s pour l’occasion, en Europe et en Syrie directement. Il utilise les thèmes des tragédies grecques antiques pour questionner les tragédies syriennes contemporaines. Le meurtre, le pardon, la société politique, sont autant de sujets dont les syrien.ne.s et les kurdes ne peuvent s’extraire et dont ils doivent se saisir aujourd’hui, pour recomposer une manière d’être ensembles après la guerre contre l’Etat Islamique.

Mais le spectacle fait bien plus que montrer de manière didactique les liens entre ces deux histoires. Milo Rau a travaillé dans l’interstice : entre deux espaces, entre deux lieux, entre deux équipes, entre deux médias d’adresse (vidéo, son, présence réelle, reconstitution, reprise et répétition). Le spectacle se tisse dans l’écart entre Mossoul et le lieu de la représentation, entre l’écart temporel de scènes enregistrées et de scènes jouées, et il tisse des ponts, comme une gigantesque toile d’araignée qui relie entre eux les gens qui sont loin mais font de l’art. La puissance du propos est sublimée par la dramaturgie et la construction complexe entre ces deux espaces et par la mise en parallèle qui se décline de différentes manières.

A l’inverse, Mary Said What She Said est tout sauf un spectacle politique. Le propos, faire parler la célèbre Mary reine d’Ecosse sur son histoire ne prête pas du tout ici à une relecture ou à une réactualisation d’un propos qui éclairerait notre monde d’une manière différente. Au contraire, Robert Wilson travaille avec le corps et la voix de la comédienne comme il travaille la scénographie, la lumière et le son : par touches esthétiques, de manière grandiose, en construisant du spectaculaire par un système de répétitions, boucles, qui s’approchent presque du mécanisme de la transe. On est entraînés dans un moment très construit, hypnotique, qui cherche à déconnecter le spectateur d’un état rationnel et analytique. Le travail de la voix, mais surtout celui du corps, est ultra codifié, il repose sur un sens du détail qui permet des effets très forts avec des variations très faibles. Et Isabelle Huppert se plie à ce dur exercice avec une grande classe, même si, comme je l’évoquais en début d’article, elle fait partie de ces artistes dont la renommée est si grande qu’il est difficile de voir la personne disparaître derrière le personnage de la performance. Une spécificité qu’il faut pouvoir accepter pour apprécier malgré tout le spectacle…

Louise Rulh.

 

Hotel Feydeau d’après Georges Feydeau dans mise en scène de Georges Lavaudant

Au théâtre de l’Odéon jusqu’au 12 février

Loin d’être en terra incognita, avec Hôtel Feydeau, Georges Lavaudant signe un nouvel opus haut en couleurs…

Après la mise en scène d’Un Chapeau de paille en 1993 au TNP et recrée en 1997 à l’Odéon, Georges Lavaudant poursuit, avec Feydeau, le vaudeville insufflé par Labiche. Il reprend, en 2001, à l’Odéon, Un Fil à la patte et On purge Bébé, en 2008, à Madrid. Ainsi, le parcours du metteur en scène semble lui-même être infléchi par celui qu’a traversé Feydeau. A partir de 1908, il n’y a qu’une femme et une vie conjugale déçue qui sépare le « jeune » Feydeau de celui qui est dans la « fleur de l’âge ». Fort de cette expérience, le dramaturge se concentre davantage sur les dissensions matrimoniales en conservant leur comique de situation et leur légèreté de naguère. De ce versant théâtral aux accents ironiquement dramatiques, Georges Lavaudant se les réapproprient pour en offrir aux spectateurs non seulement un florilège, mais surtout un « télescopage » majestueux des cinq dernières pièces en acte de Feydeau allant de Feu la mère de Madame à Cent millions qui tombent, œuvre inachevée. L’œuvre du metteur en scène s’accomplit dans une volonté de donner à voir « en une seule soirée un emboutissage extrêmement rapide ». Souhait réalisé et les spectateurs avec légèreté s’abandonnent vivement à la présentation de tableaux survoltés.

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Grace Seri, André Marcon, Gilles Arbona. © Thierry Depagne

Dans un décor épuré se dresse, en la blancheur d’un huis-clos, cette énergie théâtrale où se tutoient prises de pouvoir, duels, complots, mesquinerie et moquerie. Aucun échappatoire possible, donc, pour les personnages. Les uns et les autres, les uns contre les autres, l’un sur l’autre – uniquement pour le comique de situation – mais jamais l’un pour l’autre. Si la quête du pouvoir est une disposition absolument masculine, où l’évocation de Clémenceau par Ventroux, joué par Manuel Le Lièvre, côtoie son désir d’accéder au poste tant convoité de « Ministre de la marine »; dans Mais n’te promène donc pas toute nue, elle est rapidement bafouée par l’ironie féminine. A Astrid Bas de faire donner la réplique à l’épouse, Clarisse : « Ministre de la Marine, toi qui ne sait même pas nager ! » Voilà le drame de l’époux, que scelle sans vergogne l’ironie d’une épouse, celui d’un rappel de la contradiction et, inévitablement, d’un retour à leur incapacité d’endosser une responsabilité qu’ils n’ont pas, quand celle qui leur est subordonnée n’est, au préalable, pas même remplie. Ainsi, à l’exemple de Ventroux, comment est-il sérieusement possible que Follavoine, dont le rôle, attribué à Gilles Arbona, puisse se pavaner en « homme d’affaires » devant Monsieur Chouilloux, joué par André Marcon, quand celui-ci se déleste de ses fonctions de pères, dans On purge Bébé ?

N’y aurait-il pas un véritable rôle à jouer dans la sphère privée avant de s’attribuer un soi-disant pouvoir public ? Deux mondes s’affrontent : quand l’époux est de sang-froid pour s’adonner au jeu social, l’épouse répond par une émotivité pleine d’agitation et tout aussi ridicule. Cet excès la précipite dans ce même cercle dérisoire, car toujours situé en dehors des réels conflits d’intérêts. Si tout est prétexte à l’agitation, l’« intranquillité » règne en maître. L’effervescence gouverne l’épouse et « l’in-quiétude » trouble le repos supposé de l’époux. S’engage alors une joute verbale où chacun cherche gain de cause et dernier mot.

Toute l’ironie de cette mise en scène repose sans doute sur l’abandon des illusions d’antan : pas plus d’amour que de lyrisme, ni même la recherche attendrie de quelconques circonstances psychologisantes, mais un affront gratuit visant à faire valoir sa position dans l’échiquier social, et surtout conjugal. Aux spectateurs, désormais, d’apprécier le pourvoir de cette mise en scène et d’estimer le rôle des acteurs, tous aussi brillants les uns que les autres et qui, venant piquer sa tranquillité font jaillir les couleurs d’un rire spontané, fruit d’un travail « au côté » de Feydeau par Georges Lavaudant.

Marie Chateau