Sophocles

Œdipus by Robert Icke / ITA Ensemble at King’s Theatre, Edinburgh International Festival 2019.

Review in french for Œdipus, performed in the Edinburgh International Festival from 14th to 17th August

Pour ne pas oublier qu’Œdipe et sa famille étaient humains…

To not forget that Œdipus and his family were humans being first…

Submergés par le nombre de réécritures contemporaines de pièces classiques antiques, on finit parfois par oublier quel est l’intérêt réel et profond de ces réécritures. Si c’est votre cas, vous pourriez aller voir la réécriture d’Œdipe que propose Robert Icke et la Internationaal Theater Amsterdam Compagny, juste pour vous rappeler l’immense puissance potentielle de ce procédé.

Tout le monde connaît la tragédie d’Œdipe, Laïus et Jocaste… Mais la connaître en théorie grâce à l’apprentissage scolaire qu’on en a eu, et la vivre soi-même par empathie avec les comédiens (exceptionnels) de l’ensemble grâce à une réécriture en temps réel de la pièce , ne sont pas du tout la même chose.

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Image: Jan Versweyveld

Une nuit d’élection, dans n’importe lequel de nos pays démocrates modernes. Ce pourrait même plus spécifiquement être l’Espagne, ou l’Angleterre, puisque cette élection est la première qui ne transmet pas le pouvoir par le sang mais bien par les votes populaires. Après trois années complètes de campagne électorale, une famille se réunit dans les locaux de campagne pour attendre impatiemment les résultats, qui vont être annoncés (présume le public) à la fin d’un grand décompte rouge affiché sur le mur. Le décompte (qui s’achève en réalité au moment où Jocaste et Œdipe comprennent la vraie nature de leur relation) est en temps réel, et la vie s’écoule tout à fait normalement dans cette famille où on peut observer les tensions, mais surtout les liens puissants d’attachement qui les relient entre eux. Sauf que cette famille n’est pas n’importe quelle famille. Le parfait père de famille, volontaire, positif, qui veut faire et amener du bien à son pays et tient à la vérité plus que tout n’est autre qu’Œdipe. Sa chère femme, soutien d’une vie entière, mère de leurs 3 enfants, Antigone, Eteocle et Polynice, s’appelle Jocaste. Les 3 beaux enfants, jeunes futurs cadres souriants, intelligents, formés et adaptés à ce monde moderne qui s’ouvre à eux vont bientôt s’entredéchirer, on le comprend à demi-mot.

Mais qu’est-ce qui va faire exploser ce beau vernis d’une si belle famille ? Rien d’autre que la mise à nue de la vérité, comme dans le texte d’origine. Œdipe est balancé de révélations en révélations, et elles sont provoquées par sa quête rigoureuse de la vérité. Il ne supporte pas le mensonge, même par omission, il est dans une forme de rigueur abusive qui le mène à sa chute. Il est décrit ici comme un personnage positif, patriarche progressiste et bienveillant, homme de valeurs et de bonne volonté. Cependant Créon, son beau-frère, est un intermédiaire via lequel on devine rapidement des fêlures dans cette belle vitrine, malgré la sincérité qui se dégage d’Œdipe. Œdipe est identifié et identifiable par les sens, et sa spécificité est de ne pas écouter. Ce thème de la surdité d’Œdipe revient très régulièrement dans le spectacle et créé un parallèle intéressant avec la destinée qui l’attend quant à la perte de sa vue.

Si la réécriture permet donc ici de réinterroger nos contemporanéités de manière plus directe, il faut aussi noter qu’elle ajoute parfois des éléments sans fondements symboliques ou métaphoriques réels. Ainsi, l’annonce de l’homosexualité de Polynice, la mort du père adoptif d’Œdipe pendant la soirée, ou encore la mise en exergue du complexe d’Œdipe que nourrit Antigone sont des éléments qui, s’ils ne sont pas dénués d’intérêt noient un peu la puissance du propos dans un excès de drames et de sensations fortes. Cependant ces éléments participent aussi à l’humanisation de ces héros mythiques dont on n’arrive parfois plus à sentir la ressemblance avec nous-mêmes. C’est la grande force de cette proposition, nous exposer à la réalité sensible de ces destins tragiques dont on oublie la violence et la puissance.

Le contexte politique reste ici également très présent, puisqu’il sous-tend toutes les décisions publiques que veut prendre Œdipe et qui le mèneront à sa chute. La pièce s’ouvre sur une interview filmée du candidat, qui annonce deux mesures phares : la réouverture de l’enquête sur la mort de son prédécesseur, Laïus, et la fin des droits du sang qui passera par l’obligation d’obtenir des certificats de naissance en bonne et due forme pour tous. Ce sont en fait ces deux simples annonces qui préparent la tragédie, puisqu’elles sont celles qui vont faire s’effondrer toutes les certitudes d’Œdipe, en lui apprenant son adoption, la vérité sur l’accident de voiture qu’il a eu 18 ans plus tôt, et de ce fait sur son statut de parricide incestueux. Et ces intentions innocentes d’Œdipe ne l’empêcheront pas de devoir affronter les prédictions de Tirésias, le voyant aveugle agent de malheur. Cette réécriture appuie en effet sur l’innocence d’Œdipe, notamment mise en opposition à la figure de pouvoir précédente qui est incarnée par Laïus, présenté comme un prédateur sexuel abusif de Jocaste et tyran politique du pays.

Ainsi, assister à la violence et à la puissance des destins de la famille la plus maudite de l’histoire de l’humanité permet de ressaisir autrement les enjeux politiques, sociaux et collectifs qui sous-tendent le mythe. La réécriture banalise les personnages mais de ce fait multiplie la puissance émotionnelle des événements : assister à un drame dans la vie de quelqu’un qui nous ressemble semble bien plus fort que regarder des héros traverser les mêmes drames. Quand l’humanisation multiplie l’empathie pourrait être le sous-titre de cette réadaptation puissante d’un mythe fondateur de nos sociétés.

Written by Louise Rulh.

« Antigone » by Sophocles directed by Japanese director Satoshi Miyagi

until the 12 th July in the Cour d’Honneur du Palais des Papes

A message of hope with rare magic and stunning beauty

Three years after his adaptation of the Mahabharata at the Boulbon Quarry for the Avignon Festival 2014 -a play of a stunning beauty in a great location- Antigone by Satoshi Miyagi was undoubtedly the play that we could not miss for any reason. With its aesthetic beauty and rare magic, the play is a complete success delivered with remarkable grace. Based on the Greek tragedy play written by Sophocles, Satoshi Miyagi -at the head of the Shizuoka Performing Arts Centre in Japan- uses both Greek and oriental references that breathe new life to mythology.

The story is about Antigone, a woman disobeying the King, her uncle Creon, when she decides to give her brother Polyneices the same funeral rites than those given to her other brother Eteocles, who is believed to be a traitor. After the fratricidal fight between Polyneices and Eteocles, and in the light of Antigone’s decision, Creon decides that her punishment will be death. Locked away in prison, she kills herself. At the beginning of the play, a short summary in French of this Greek story, playing on the difficulty for the Japanese actors to speak French, contrasts with dramatics events that will happen. The fate of Antigone summed up in a burlesque way sets the tone of this universal play that speak to all of us, with no exception, almost 2,500 years after when it was written.

The feminist vision of this Avignon Festival, that was a wish from its director Olivier Py (who is used to saying: “my enemy is patriarchy”) is perfectly embodied in this play. Facing death, Antigone makes the decision to stand by her convictions rather that submit blindly to authority. She chooses to defy the laws of her uncle in order to follow her personal values and respect god’s laws.

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Antigone © Christophe Raynaud de Lage

While we could expect a tense atmosphere regarding Antigone’s story, what strikes the audience in this play is the water covering the stage floor of the magnificent Pope’s Palace. Each of the eight actors moves slowly in the water, wandering, choosing their own paths in this huge courtyard. They carried candles and the gentle light reinforces a feeling of harmony. Stones are located at the middle of the stage, and at each side. What looks like a “zen” garden conveys a sensation of quiet atmosphere in a peacefully world, which contrasts with the infinite forces that will be unleashed, disrupting the balance of power and sealing the fates of each characters. A sensation which is also reinforced by the austerity of the great wall of the Cour d’honneur du palais des papes, where the shadows are projected.

The main characters are duplicated: Antigone, her sister Ismene, Creon, Haemon (son to Creon). Thanks to this audacious choice, it reveals a remarkable command of the art of scenography. On the one hand, we have the actors who speak, on the other hand, the shadows projected on the huge wall. In other words, the voice and the body, the “movers” and the “speakers”, the logos and the pathos. This duplication reinforces the complexity of the characters in a world, inspired by oriental wisdom, where nothing is totally black or white contrary to our standards in the western world.

In the same way, the water on the stage, apart from its esthetic dimension, underlines the frontier between the world of the living and the one of the dead. Hope is what is left at the end, when everyone is equal before death, even if the balance of the world is disrupted on earth and values fall apart. This explains this quiet atmosphere during the play, giving it its rare magic, while exalting its message of love. This is why Satoshi Miyagi declares that it is not a “tragic and sad play, but a celebration to appease minds”.

Eventually, one could not dream of a better play for the Avignon Festival 2017, in the great Cour d’honneur of the Palais des Papes. Standing ovation of the audience at the end of the play when the candles float on water, flames gradually disappear, but light shines brighter in our hearts.

David Pauget