Festival d’Avignon 2017

The Maids by Jean Genet, directed by Katie Mitchell

played at L’Autre Scène du Grand Avignon – Vedène

Tyranny puts on the new face of modernity

In The Maids directed by Katie Michtell, tyranny puts on a new face. For those who remember the book written by Jean Genet, this new version might be somewhat disturbing. Yet, her work shows both respect for the book and its main universal themes, and her capacity to bring original ideas into a more complex world, giving it a new breath of modernity.

The staging deals with the same themes: domination, the pulse of death and murder in the relationship between the two servants, Solange and Claire, (magnificently played by Marieke Heebink and Chris Nietvelt) and their wealthy, tyrannical mistress. In a clear inversion of roles, when their mistress is away, Solange and Claire play her role, impersonate her, mistreating each other. However, there is a first change: the action takes place nowadays, and in a different place: Amsterdam. Claire and Solange are now two immigrants from Poland. We guess that these exploited underpaid women, living in dire straits, represent the new working class of Europe for Katie Mitchell, in an age of immigration. Some people would call it political correctness.

Besides, the mistress (Thomas Cammaert), is no longer a woman, but a cross-dresser. Through Katie Mitchell’s eyes, the play becomes more a reflection about patriarchy than about the domination of some women over others. She explains that she refuses to tell the story of a woman dominating others. Therefore, one must understand that this feminist vision, embodied in De Maiden, becomes an incandescent vision of the world in this Avignon festival 2017.

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De Meiden © Christophe Raynaud de Lage

Therein lies the power of the play, it is about the complexity of our world, its ambiguities. There is a fine line between dominant and dominated. Being a cross-dresser is indeed rather closer to the dominant, in our society; but domination in this play is of a social nature. The staging reinforces the domination of the mistress. A cozy all white apartment, a big bed for the mistress; her clothes and jewels on the left, the corridor on the right. We guess life is easy for her. It is also a very cold environment, as if the world had become frozen, out of time, suggested by the light effects and the slow-motion scenes which contrast with the realism of the show. What we have in front of us is not a mirror of the world, but rather the world seen through a magnifying-glass.

Tension gradually builds up as the story unfolds, and is reinforced through the music. The maids plan to kill their mistress and keep rehearsing their “ceremony” where they play her role. But the balance of power is disrupted, and the ground is shrinking beneath their feet. They have tried to get rid of Monsieur by having him thrown into prison, but he has been freed. Time is running out, as suggested by the slow-motion scenes.

This is about the illusion of choice. According to Spinoza, “Men think themselves free, because they are conscious of their volitions and their appetite, and do not think, even in their dreams, of the causes by which they are disposed to wanting and willing, because they are ignorant of [those causes]”. Madame never drinks the poisonous herbal tea as if she were aware of what was going on (“this is a tomb” she says during the play, when she sees all the white flowers around her bed), and Mister is free. As the pieces come together as in a puzzle, death appears as the only fate for Claire and Solange. There is no free-will, and the servants are like flies caught in a spider’s web. Katie Mitchell shows in this play a great capacity in giving a voice to the weak, those who are doomed to death from the very beginning.

David Pauget

 

Face à la mer, pour que les larmes deviennent des éclats de rire de Radhouane El Meddeb

par la Compagnie de Soi.

Jusqu’au 25 juillet au Cloître des Carmes

Une mer triste et rageuse

Ce spectacle est le fruit d’une réflexion sur les mutations que peuvent connaître les habitants de la Tunisie après les printemps arabes et l’image de la déconcertante désillusion face aux montées des intégrismes religieux qui remplacent peu à peu les dictatures notamment en Tunisie. La danse dès lors, on le ressent lors du spectacle devient un acte de résistance, un moment où l’on abandonne son corps mais où malgré tout on reste empreint d’une crainte terrassante. C’est là la force de ce travail, c’est que la danse ne libère en rien toutes ses craintes liées à l’identité et à un sentiment de malaise et d’impuissance politique, mais qu’à l’inverse elle en souligne le trouble éminent.

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Face à la mer, pour que les larmes deviennent des éclats de rire © Christophe Raynaud de Lage

Aussi, la musique et le chant donnent à cette danse la trempe d’un oratorio. Il est fort dommage que nous puissions pas comprendre le contenu des chants qui sont proférés par Mohammed Ali Chebil , Jihid Khmiri et parfois les danseurs, car un sous-titrage nous permettrait d’en comprendre davantage l’intensité. La chorégraphie montre d’abord une errance, des déplacements sur un plateau qui ressemble à une sorte de plage imaginaire, qui ferait face à des dunes et à la mer dont le spectateur serait l’horizon. Le plateau est peint d’une mélancolie minérale, grimée de formes et de lignes blanches et grisâtres, pénétré d’une sereine et inquiétante pureté. Un piano s’érige et est déplacé au cœur de cet espace, faisant vibrer le théâtre des Carmes dans la douce lumière du plateau.

Il y a cinq danseurs qui sont comme des anicroches les uns pour les autres et même parfois les transitions se font par des étreintes qui sont comme autant de caresses pour rassurer et se dresser contre les larmes. Les danseurs dévoilent peu à peu un sentiment d’impossibilité, un néant de la révolte et du recommencement. Certains échanges entre les danseurs notamment le fait que parfois certains montent sur les épaules d’autres comme pour observer l’horizon, créent un écho particulier en chacun de nous et renforce cette capacité de l’humain qu’on appelle l’amour à prendre littéralement l’autre sur ses épaules, à l’épauler pour le soutenir aussi bien dans ses difficultés que dans ses ardeurs.

Pour que les larmes deviennent des éclats de rire, c’est un projet poétique, une intense réflexion sur la vie qui est la nôtre au quotidien face aux souffrances les plus diverses que nous pouvons ressentir. C’est là une définition de ce que doit être l’humain, un hymne à la joie autant qu’à la lucidité. Peu à peu, on sent la prégnance d’un combat en train de se faire, d’une solitude qui se mue bientôt en solstice pour toute une communauté et qui fait recommencer ou renaître un je ne sais quoi qui fait toute la sensibilité des êtres humains. Un des morceaux chorégraphiés nous montre un jeune homme qui tourne sur lui-même, comme s’il cherchait tel Rimbaud à fixer son vertige ou à exprimer trivialement le fait qu’il tourne en rond et que rien ne semble pouvoir lui redonner de l’inertie ou de l’espoir. Heureusement, il est stoppé net dans son élan… Là où les visages n’exprimaient rien d’autre que l’indétermination, l’angoisse et la tristesse, le chorégraphe instille peu à peu à ses danseurs des sourires.

A dire vrai, ce spectacle est déjà un souvenir, et même si sur le moment, on n’en saisit pas toute l’intensité parce qu’on est plutôt novice sur ses questionnements chorégraphiques (ce qui est mon cas), on saisit peu à peu que l’avènement du sourire remplace l’impuissance politique par la puissance du rêve, car c’est une mutation intérieure, indépendante du contexte extérieur ou plutôt dépendant de l’espérance qui nous habite, que cette capacité à sourire. Dès lors, il faut se laisser porter par ce travail intense et fragile pour observer les visages et en scruter les inclinations. La mer dont il est question pourrait être aussi le public, immensité poétique constituée par une singularité commune, celle d’être présente et d’être humain. La mer est aussi déferlante et rageuse que peut l’être un public mais toute aussi douce et placide qu’un public en paix et qui cherche dans l’œuvre d’art, une raison délibérée d’exister ailleurs que dans le monde opaque et plat que nous sert chaque jour notre société en marche vers un progrès toujours plus incertain.

Raphaël Baptiste

 

Grensgeval (Borderline), un spectacle de Guy Cassiers et de Maud Le Pladec

d’après les Suppliants de Elfriede Jelinek (traduit chez l’Arche en septembre 2016) par le Toneelhuis

Au Parc des Expositions d’Avignon jusqu’au 24 juillet à 18h00.

Supplier l’humain

Grensgeval (Borderline) est une partition scénique d’une incroyable richesse qui en même temps qu’elle érige des frontières permet aux danseurs d’investir un espace narratif et d’en transcender les limites. Les dispositifs vidéos de Guy Cassiers dans l’avènement et l’évanouissement de la parole des comédiens permettent de produire des images qui sont autant de silences pesants face à la respiration de plus en plus saccadée des danseurs, qui respirent autour d’eux ce qu’il reste d’air, dans l’onde menaçante qui les traversent. Entre une tragédie grecque et une performance, le spectacle se déverse dans son flot de parole pour nous montrer des personnages qui n’avancent jamais et qui sont condamnés à une errance sans fin, une traversée sans mythes et sans aventures qui la peuplerait de magie. Ici, tout n’est que noirceur, et la lumière traverse difficilement les corps dans de telles abysses.

La chorégraphie des danseurs et le crépitement des comédiens bien que séparés en deux timons, d’une part les comédiens dont la parole et le visage se superposent en un inquiétant serment et d’autre part la figuration des danseurs, messagers de l’espérance, s’adonnent à la même échancrure. Ce sont des vagues brisées que cette mer figure, des destins inaboutis et condamnés. Les personnages qui sont représentés sont rendus à cette fonction essentielle, ils figurent l’incertain et l’inquiétude. Ils sont des réfugiés précisément parce que nous ne les accueillons pas, et ce que montre bientôt Guy Cassiers dans sa congrégation d’écrans qui donnent à voir notre espace monde, c’est que le monde s’abandonne à tous les artifices sauf à la compassion et à l’amour, et qu’il ne saurait se sacrifier davantage.

Grensgeval

Grensgeval (Borderline) © Christophe Raynaud de Lage

Il y a dans l’atmosphère créée par Guy Cassiers quelque chose d’un tertre erratique, un espace qui se referme sur les ombres qui le peuple ou les fantômes qui l’habite. Maud Le Pladec dans son travail de chorégraphie à partir du texte d’Elfriede Jelinek a su saisir dans les mouvements et les déplacements puisés à la source d’une respiration intense et urgente, ce qui produit tel que le dirait Rilke, l’existence du terrible dans chaque parcelle de l’air. La musique qui corroie le spectacle participe de la même ardeur : définir et scander les limites de l’humain dans l’écran qui est le sien, qui l’expose aux dangers du monde autant qu’à ses plus belles déconvenues. Le monde qui est représenté est aux frontières d’un monde dont nous avons perdu toute intensité, car la fonction de cette pièce est avant tout de montrer que les suppliants sont aussi là pour nous rappeler les torts de notre histoire, d’ailleurs leurs gestes suffisent à être un réquisitoire éloquent. Ils sont racontés et le déroulement narratif des quelques comédiens qui déclinent des aspirations ou des rêves brisés mêlé à une intense chorégraphie de la douleur et de l’espérance, étreint nos imaginaires jusqu’à les rendre sensible à cette poésie décharnée mais qui puise néanmoins dans les corps et ses avatars vidéos, une grâce tragique qui tente de traduire à chaque instant la peur du recommencement.

Ce spectacle en quelque sorte, par son hybridité géniale et par le croisement qu’il opère entre le travail du metteur en scène et vidéaste Guy Cassiers et la dramaturge chorégraphe Maud Le Pladec, permet au spectateur de découvrir une écriture inédite, un texte littéraire qui se mêle à des écrans et des corps qui respirent et qui dansent, mais qui irrésistiblement tendent vers la même impuissance : celle de déjouer le destin. Car pour déjouer les destins déjà tracés, il faut faire de la politique et créer des lignes de fuite par la poésie. En cela, Grensgeval (Borderline) nous inonde par son flot incessant de noirceur et nous apprend à contempler notre misère, sans aucun pathos, simplement dans la dureté qui devrait être la nôtre face à ce sujet, car il faut apprendre à aimer jusqu’à ces beautés in-apaisantes et intranquilles pour pouvoir les combattre, sans cri et sans colère, la tête froide et amoureuse…

Raphaël Baptiste

Ibsen Huis la maison d’Ibsen dans une mise en scène de Simon Stone

d’après Henrik Ibsen jusqu’au 20 juillet dans la cour du Lycée St Joseph par le Toneelgroep d’Amsterdam

un huis-clos ouvert sur notre incomplétude

Ibsen Huis est un spectacle écrit et pensé autour de l’espace central d’une maison, tant dans sa réalisation scénique que dans sa conception spirituelle. Simon Stone choisit de nous montrer une sorte de famille à travers plusieurs générations entre les années 1960 et nos jours dans un habitacle particulier qui est à la fois une maison de vacance mais aussi un monument architectural innovant. La maison devient un lieu prégnant qui connaît à différentes époques et aux différents âges des changements et des transformations, connaissant même la destruction puisqu’elle est même reconstruite par Caroline après un incendie. L’écriture de Simon Stone n’est pas véritablement une improvisation à partir des pièces d’Ibsen dont on reconnaît plus ou moins la trempe selon sa connaissance de l’œuvre d’Ibsen, c’est une véritable transposition des thèmes des œuvres d’Ibsen dans notre présent. Les catastrophes qui sont soulignées et montrées dans un silence exutoire quittent le terrain objectif des événements pour rejoindre le plan subjectif de la vie intérieure. Ce glissement est perceptible dans l’éclatement des frontières temporelles et dans l’émergence d’une famille de plus en plus indéfinie et vidée de tout idéal familial qui engendre des catastrophes dont chacun est le responsable et qui prennent la forme diffuse et discontinue d’un passé coupable. Aussi, les différents personnages de la famille dans les différents tableaux qui sont exécutés montrent dans la première partie de la pièce, des véritables scènes d’échanges quand la maison est construite et habitée qui déjà pointent des traumatismes et des névroses enfouis quand dans la seconde partie du spectacle, la maison en construction au début des années 60 ou en reconstruction en 2016 après un incendie devient une sorte d’enfer où les masques de candeur laissent place à une réalité sordide et à des drames intimes qui sont autant de saillies vers une tragédie familiale qui plonge le spectateur dans un sentiment de malaise.

Simon Stone dans le déroulement des récits et dans l’agencement des scènes et des différentes atmosphères parvient à créer un véritable espace d’horreur psychologique dans la douceur affable d’une famille, qui concentre ses non-dits et tait ses aspirations à la pureté tout en étant exsangue et toujours-déjà condamnée à une innocence complicité.

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Ibsen Huis © Christophe Raynaud de Lage

Les itinéraires des personnages se recomposent peu à peu au regard des différents âges de la vie, partant d’une première génération de parents dont la mère Frédérique est représentée (son mari est mort), puis de leurs enfants Cees avec sa femme Johanna et Thomas son frère que sa femme a quitté, qui ont eux-mêmes des enfants Caroline, Daniël et Vincent pour Thomas et Sebastiaan et Lena pour Cees et Johanna. Il y a enfin de enfants de la dernière dernière génération Fleur, fille de Lena et Jacob son mari et Pip, fille de Caroline. Ces différents personnages sont représentés dans des récits enchâssées les uns dans les autres et chevillés au corps de cette maison. Pour figurer ces passages temporels, Simon Stone a subtilement choisi de décomposer cette maison en différentes pièces, qui par un processus de mouvement de la maison, nous permet de découvrir nombres d’espaces. La maison ne cesse de tourner et son imposante masse noire, selon qu’elle soit emménagée ou en construction et la lumière qui la pénètre s’effile mystérieusement dans un grand fracas d’arrogance. Elle traverse toutes les situations jusqu’aux plus opprobres comme des abus sexuels, se fondant dans toutes les menaces comme celle de la peur d’avouer son homosexualité à sa famille. Il y a là cette menace permanente de voir éclater ce qui ne pourra jamais éclater car les conflits sont animées et orchestrés notamment par Cees dans une terrible et candide perversion.

Au delà, c’est une histoire de pouvoir et de reconnaissance qui se dessine, des histoires d’amour et des projets aussi idéalistes que beau comme celui de Caroline d’accueillir dans des résidences de luxe à l’image de la maison reconstruite, des migrants dans un village du Danemark et de se confronter à la méfiance insipide de ses habitants. C’est une pièce qui est totalement ibsenienne parce qu’elle nous montre sans cesse des personnages confrontés à des utopies ou à des représentations idéales qui ne correspondent plus à rien et qui sont autant de délicates intentions qui vouent à l’enfer comme le dernier acte est si justement intitulé, tout ceux qui dans leurs compromissions pour conserver l’idéal de vie qui était le leur, ont choisi de se taire au lieu de produire une belle et grande révolte qui eût pu résonner à travers les différentes générations.

C’est l’histoire de lâchetés racontées dans une épaisseur épique brisée, peuplée de fantômes qui sont autant de figures venues nous rappeler nos grands torts ou nos petits travers et qui pénètrent la scène d’une obsessive désolation.

Simon Stone avec les comédiens du Toneelgroep choisi d’éradiquer toute brutalité, et de montrer une brutalité plus insidieuse qui pose la question de savoir comment est-ce que tout disparaît. Il reste que les différentes musiques qui parsèment la dramaturgie créent un espace de confrontation psychologique bientôt débordé par le réel, qui ne peut être montré qu’à travers les prismes d’artifices théâtraux. De fait, si l’histoire raconte évidemment l’histoire de vraies familles et si Simon Stone insiste pour dire qu’il y a un peu de sa propre famille dans ces récits, il n’en reste pas moins que la surexposition théâtrale de la maison et de la famille sur scène et l’appétence littéraire du texte qui trace des lignes de fuite dans l’œuvre d’Ibsen, créent une œuvre à part entière avec ses énigmes secrètes et sa fureur sacrée. Par rapport à sa mise en scène et son adaptation de Rocco et ses frères que j’avais pu voir en juin aux Célestins, on sent dans ce travail qu’il y a une rage de désespoir et de dépression, celle de l’écriture théâtrale même chevillée au corps des acteurs à qui il parle dans une oreillette pendant les répétitions. Cette façon si singulière de travailler donne un travail pénétré d’une exactitude et d’une justesse dans l’expression des émotions que le spectacle atteint rarement habituellement, en cherchant toujours à prendre de la distance même pendant que surgissent des cris ou des rixes. Les acteurs sont plus que jamais acteurs de théâtre dans l’incarnation de considérations dramaturgiques et intimes et pas dans le déchaînement de passion tel que pouvait l’être Saïgon de Caroline Guiela Nguyen. C’est ce qui donne à ce travail expérimental et évolutif cette épaisseur si lucide, qui avant de raconter une histoire et de la peupler de personnages, part d’un sentiment exact de la vie pour le détourner dans une écriture littéraire et scénique. Malgré la longueur du spectacle, rien n’est foisonnement, tout s’amorce et se construit.

Simon Stone enfin préfère à l’hystérie des défaites et des forfaitures, le silence peu à peu conquérant et impérissable de l’impossible existence d’idéaux en ce monde. Les catastrophes se dévoilent non pas pour affronter le destin ou le monde extérieur, mais surtout les êtres humains eux-mêmes dans ce cadre familial, qui peuplent la terre de vices et de lâchetés quand elles ne se construisent pas pour combattre notre propre incomplétude. C’est ce rapport si fort au présent qui fait d’Ibsen Huis un spectacle si beau mais auquel il manque encore la fureur essentielle du génie et la grâce terrible du créateur, qui n’en doutons pas ne fera que s’intensifier dans ses prochains spectacles que nous attendons avec une impatiente démesure.

Raf

Sopro écrit et mis en scène par Tiago Rodrigues

créé entre le 7 et le 16 juillet au Cloître des Carmes au Festival d’Avignon par le Théâtre National de Lisbonne

Une ouvrière du drame ou un souffle adulé jusqu’à la parole

Sopro est un spectacle qui nous raconte l’histoire de Cristina Vidal qui travaille depuis quarante ans en tant que souffleuse et régisseuse dans le Théâtre National de Lisbonne que dirige Tiago Rodrigues. La pièce se compose de plusieurs éléments narratifs qui bientôt se superposent et se mêlent pour créer un grand récit de théâtre comme il est si rare d’en lire ou d’en entendre aujourd’hui. Une première partie de l’histoire raconte la genèse du spectacle de Sopro en figurant des conversations entre Tiago Rodrigues et la souffleuse. Puis, se mêlent à cette trame, l’histoire de Cristina, voyageant dans ses souvenirs de souffleuse au théâtre tout au long de sa carrière et des grands moments du répertoire qu’elle a pu vivre, mais aussi des souvenirs d’acteurs et d’une directrice dont la pudeur excessive l’aurait particulièrement touchée.

La particularité poétique de ce spectacle, c’est qu’il est un spectacle soufflé. On voit la souffleuse se déplacer imperturbablement sur scène pour souffler le texte que quatre comédiens interprètent. La souffleuse souffle l’histoire de sa propre vie à deux comédiennes qui en prennent en charge le récit, elle s’incarne dans un personnage de théâtre alors qu’elle est déjà une femme excessivement théâtrale et plein d’une pudeur délicate. Sopro n’est pas simplement une pièce de théâtre, sa forme narrative et sa construction scénique en font bientôt un objet tout aussi poétique que brisé. En effet, raconter sa vie par la voix des autres, par le prisme de l’écriture d’un auteur est une forme de menace constante qui pèse sur la vie même de la souffleuse surtout quand elle exprime à plusieurs reprises ses doutes sur le projet poétique du directeur de son théâtre. Ce qui fait que l’histoire de Sopro est universellement belle, c’est qu’elle fait aussi partie de l’histoire du théâtre, une histoire du théâtre lumineuse et fragile qui nous montre une femme pénétré d’un amour admirable et essentiel, une ouvrière du drame comme le dirait si bien Valère Novarina. Le souffle de cette femme retentit comme un murmure au milieu du cosmos dont le cloître des carmes devient le centre. Le cosmos est renforcé par des sons d’une nature artificielle (vent, pépiements). La scène est envahie de quelques plantes touffues qui auraient poussées entre les planches et devient une scène de théâtre où se rejouent les scènes essentielles d’une existence et des textes du répertoire qui fondent l’imaginaire théâtral de chacun.

Il y a parfois quelques moments cocasses, dont certains plein d’un humour insatiable qui nous font sourire et nous emportent bientôt dans la personnalité de la souffleuse dont l’auteur a voulu traduire le caractère généreux et trempé. La mise en scène tente d’imaginer la possibilité de ce théâtre où la souffleuse, âme et gardienne du texte, se déplace parmi les acteurs, comme une joie errante et précieuse, grave et solennelle qui serait une actrice sans voix telle une mère qui apprendrait à son enfant à se pencher sur les fleurs pour en exhaler la douce fragrance. La souffleuse de ce théâtre d’habitude enfouie derrière le voile des rideaux ne quitte pas un seul instant l’espace scénique et porte sa partition scénique comme on porte un oracle, ne prétendant pas détenir la vérité du texte, mais bien son souffle précisément. Elle est une présence qui nous rappelle que l’acteur peut se tromper, et qu’une souffleuse est là pour soutenir sa dignité dans l’ombre éclatante de sa lumière.

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Sopro © Christophe Raynaud de Lage

Les scènes de théâtre qui sont jouées sont les souvenirs des plus belles scènes soufflées… On peut entendre retentir L’Avare dans une langue moliéresque dont le portugais souligne encore davantage le ridicule. On peut aussi écouter une des plus belles scènes du théâtre, la scène de séparation entre Macha et Verchinine à la fin des Trois Sœurs de Tchekhov ou encore la scène finale où Bérénice renonce à Titus et lui promet de ne pas se tuer de désespoir. Au delà de la simple anecdote, ses scènes qui peuplent et fondent notre imaginaire sont jouées avec une grande force, à tel point que toute l’histoire nous revient d’un coup. Comme cette souffleuse habitée par des textes magnifiques, le spectateur entre en contemplation car il est lui aussi pénétré par de tels textes, et c’est son cœur qui lui souffle les textes. En écoutant ce spectacle, on devient tous un peu souffleur, souffleur de notre amour sans limites du théâtre. La souffleuse même termine la pièce en énonçant simplement les sept derniers vers de Bérénice alors qu’elle n’a pas parlé de toute la pièce. De fait, sa parole devient la parole de toute la salle qui sait qu’aller au théâtre ne laisse pas indifférent et qu’aller au théâtre, c’est encore devenir par la voix des poètes, un porteur d’espérance et de misère.

C’est ce pouvoir du théâtre qu’incarne à elle seule la souffleuse qui dirige le texte, et qui parfois le change pour faire dire ce qu’elle croit être le mieux aux personnages. Cet acte d’insoumission fait d’elle une figure poétique et la rapproche au plus près du poète qui a créé ce spectacle sans doute bien plus que pour lui rendre hommage. Tiago Rodrigues montre indéniablement que les gens dans l’ombre des coulisses sont en eux-mêmes des poètes pleins de récits et de souvenirs de théâtres à raconter sur scène ou ailleurs, et que comme l’acteur ou le poète, ils n’oublient pas que le théâtre n’est qu’amour et sacrifice, rigoureux et de la même ardeur, un endroit calme et tranquille où l’on peut abattre le monde consterné qui est le nôtre.

Raphaël Baptiste

« Antigone » by Sophocles directed by Japanese director Satoshi Miyagi

until the 12 th July in the Cour d’Honneur du Palais des Papes

A message of hope with rare magic and stunning beauty

Three years after his adaptation of the Mahabharata at the Boulbon Quarry for the Avignon Festival 2014 -a play of a stunning beauty in a great location- Antigone by Satoshi Miyagi was undoubtedly the play that we could not miss for any reason. With its aesthetic beauty and rare magic, the play is a complete success delivered with remarkable grace. Based on the Greek tragedy play written by Sophocles, Satoshi Miyagi -at the head of the Shizuoka Performing Arts Centre in Japan- uses both Greek and oriental references that breathe new life to mythology.

The story is about Antigone, a woman disobeying the King, her uncle Creon, when she decides to give her brother Polyneices the same funeral rites than those given to her other brother Eteocles, who is believed to be a traitor. After the fratricidal fight between Polyneices and Eteocles, and in the light of Antigone’s decision, Creon decides that her punishment will be death. Locked away in prison, she kills herself. At the beginning of the play, a short summary in French of this Greek story, playing on the difficulty for the Japanese actors to speak French, contrasts with dramatics events that will happen. The fate of Antigone summed up in a burlesque way sets the tone of this universal play that speak to all of us, with no exception, almost 2,500 years after when it was written.

The feminist vision of this Avignon Festival, that was a wish from its director Olivier Py (who is used to saying: “my enemy is patriarchy”) is perfectly embodied in this play. Facing death, Antigone makes the decision to stand by her convictions rather that submit blindly to authority. She chooses to defy the laws of her uncle in order to follow her personal values and respect god’s laws.

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Antigone © Christophe Raynaud de Lage

While we could expect a tense atmosphere regarding Antigone’s story, what strikes the audience in this play is the water covering the stage floor of the magnificent Pope’s Palace. Each of the eight actors moves slowly in the water, wandering, choosing their own paths in this huge courtyard. They carried candles and the gentle light reinforces a feeling of harmony. Stones are located at the middle of the stage, and at each side. What looks like a “zen” garden conveys a sensation of quiet atmosphere in a peacefully world, which contrasts with the infinite forces that will be unleashed, disrupting the balance of power and sealing the fates of each characters. A sensation which is also reinforced by the austerity of the great wall of the Cour d’honneur du palais des papes, where the shadows are projected.

The main characters are duplicated: Antigone, her sister Ismene, Creon, Haemon (son to Creon). Thanks to this audacious choice, it reveals a remarkable command of the art of scenography. On the one hand, we have the actors who speak, on the other hand, the shadows projected on the huge wall. In other words, the voice and the body, the “movers” and the “speakers”, the logos and the pathos. This duplication reinforces the complexity of the characters in a world, inspired by oriental wisdom, where nothing is totally black or white contrary to our standards in the western world.

In the same way, the water on the stage, apart from its esthetic dimension, underlines the frontier between the world of the living and the one of the dead. Hope is what is left at the end, when everyone is equal before death, even if the balance of the world is disrupted on earth and values fall apart. This explains this quiet atmosphere during the play, giving it its rare magic, while exalting its message of love. This is why Satoshi Miyagi declares that it is not a “tragic and sad play, but a celebration to appease minds”.

Eventually, one could not dream of a better play for the Avignon Festival 2017, in the great Cour d’honneur of the Palais des Papes. Standing ovation of the audience at the end of the play when the candles float on water, flames gradually disappear, but light shines brighter in our hearts.

David Pauget