Grensgeval (Borderline), un spectacle de Guy Cassiers et de Maud Le Pladec

d’après les Suppliants de Elfriede Jelinek (traduit chez l’Arche en septembre 2016) par le Toneelhuis

Au Parc des Expositions d’Avignon jusqu’au 24 juillet à 18h00.

Supplier l’humain

Grensgeval (Borderline) est une partition scénique d’une incroyable richesse qui en même temps qu’elle érige des frontières permet aux danseurs d’investir un espace narratif et d’en transcender les limites. Les dispositifs vidéos de Guy Cassiers dans l’avènement et l’évanouissement de la parole des comédiens permettent de produire des images qui sont autant de silences pesants face à la respiration de plus en plus saccadée des danseurs, qui respirent autour d’eux ce qu’il reste d’air, dans l’onde menaçante qui les traversent. Entre une tragédie grecque et une performance, le spectacle se déverse dans son flot de parole pour nous montrer des personnages qui n’avancent jamais et qui sont condamnés à une errance sans fin, une traversée sans mythes et sans aventures qui la peuplerait de magie. Ici, tout n’est que noirceur, et la lumière traverse difficilement les corps dans de telles abysses.

La chorégraphie des danseurs et le crépitement des comédiens bien que séparés en deux timons, d’une part les comédiens dont la parole et le visage se superposent en un inquiétant serment et d’autre part la figuration des danseurs, messagers de l’espérance, s’adonnent à la même échancrure. Ce sont des vagues brisées que cette mer figure, des destins inaboutis et condamnés. Les personnages qui sont représentés sont rendus à cette fonction essentielle, ils figurent l’incertain et l’inquiétude. Ils sont des réfugiés précisément parce que nous ne les accueillons pas, et ce que montre bientôt Guy Cassiers dans sa congrégation d’écrans qui donnent à voir notre espace monde, c’est que le monde s’abandonne à tous les artifices sauf à la compassion et à l’amour, et qu’il ne saurait se sacrifier davantage.

Grensgeval

Grensgeval (Borderline) © Christophe Raynaud de Lage

Il y a dans l’atmosphère créée par Guy Cassiers quelque chose d’un tertre erratique, un espace qui se referme sur les ombres qui le peuple ou les fantômes qui l’habite. Maud Le Pladec dans son travail de chorégraphie à partir du texte d’Elfriede Jelinek a su saisir dans les mouvements et les déplacements puisés à la source d’une respiration intense et urgente, ce qui produit tel que le dirait Rilke, l’existence du terrible dans chaque parcelle de l’air. La musique qui corroie le spectacle participe de la même ardeur : définir et scander les limites de l’humain dans l’écran qui est le sien, qui l’expose aux dangers du monde autant qu’à ses plus belles déconvenues. Le monde qui est représenté est aux frontières d’un monde dont nous avons perdu toute intensité, car la fonction de cette pièce est avant tout de montrer que les suppliants sont aussi là pour nous rappeler les torts de notre histoire, d’ailleurs leurs gestes suffisent à être un réquisitoire éloquent. Ils sont racontés et le déroulement narratif des quelques comédiens qui déclinent des aspirations ou des rêves brisés mêlé à une intense chorégraphie de la douleur et de l’espérance, étreint nos imaginaires jusqu’à les rendre sensible à cette poésie décharnée mais qui puise néanmoins dans les corps et ses avatars vidéos, une grâce tragique qui tente de traduire à chaque instant la peur du recommencement.

Ce spectacle en quelque sorte, par son hybridité géniale et par le croisement qu’il opère entre le travail du metteur en scène et vidéaste Guy Cassiers et la dramaturge chorégraphe Maud Le Pladec, permet au spectateur de découvrir une écriture inédite, un texte littéraire qui se mêle à des écrans et des corps qui respirent et qui dansent, mais qui irrésistiblement tendent vers la même impuissance : celle de déjouer le destin. Car pour déjouer les destins déjà tracés, il faut faire de la politique et créer des lignes de fuite par la poésie. En cela, Grensgeval (Borderline) nous inonde par son flot incessant de noirceur et nous apprend à contempler notre misère, sans aucun pathos, simplement dans la dureté qui devrait être la nôtre face à ce sujet, car il faut apprendre à aimer jusqu’à ces beautés in-apaisantes et intranquilles pour pouvoir les combattre, sans cri et sans colère, la tête froide et amoureuse…

Raphaël Baptiste

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