La fille de Mars d’après Penthésilée de Kleist dans une mise en scène de Jean-François Matignon

Par la compagnie Fraction d’après la traduction de Julien Gracq parue chez José Corti

Jusqu’au 24 juillet au Gymnase Paul Giéra

Une intensité poétique rare et fragile

Choisir un texte avec une telle intensité poétique et d’une telle complexité relève d’un parti pris délicieux, car il n’est pas évident aujourd’hui de faire entendre la langue de Kleist si langoureuse et lyrique. Jean-François Matignon a choisi de faire une adaptation de cette pièce majestueuse, qui dans ses choix est plutôt réussie car elle traduit l’orage qu’est Penthésilée face à ses ardents désirs et sa colère sourde. Il a choisi de recentrer la pièce autour de l’histoire des Amazones en choisissant d’évacuer les personnages de guerriers grecs et de ne garder que le personnage d’Achille. La reine des amazones est ainsi représentée à travers son histoire et l’histoire de son peuple dans une prosopopée permanente et viscérale. Elle est entourée de Méroé et Prothoé, princesses des Amazones et toujours accompagnée de la grande prêtresse de Diane. L’intérêt de la pièce réside dans le fait que Penthésilée est une pièce de guerre qui ne fait que raconter les combats dans de longs récits de témoins qui racontent ce qu’ils ont vu. Cette dimension narrative exacerbée de la pièce, le metteur en scène a su la déplier en déplaçant sans cesse le spectateur vers des représentations visuelles de la violence, soit par des projections de lumières ou même à travers l’image des corps ensanglantés des protagonistes.

la fille de mars

La Fille de Mars © Christophe Raynaud de Lage

Il y a dans cette adaptation un véritable travail de recherche sur la langue de Kleist qui instille une direction d’acteur exigeante, soulignant en même temps une certaine hystérie mystérieuse qui est celle de Penthésilée. Jean-François Matignon a voulu mettre en exergue l’intense poésie du texte et la fractionner dans le jeu pour en souligner sans cesse l’exactitude. Il est très agréable de voir enfin une pièce qui n’est pas sonorisée et qui revient à l’essentiel du théâtre, en mêlant la voix à l’utilisation d’une bande sonore assez propice qui encadre les différents tableaux. De même que le décor cherche à figurer ce qu’était la guerre aux temps des grecs avec un travail sur des dispositifs en bois. Enfin, la candeur guerrière des Amazones est représentée par des taffetas de fleurs qui doivent servir à tresser des couronnes de roses pour fêter la victoire et qui détonnent d’avec la terre frangible et tourbeuse qui figure les champs de bataille et ses arrière-gardes. Il y a aussi quelques jeux de lumières et de projections d’encres qui se déversent et recouvrent le philtre du réel quand les comédiens se postent dans leurs trajectoires.

Cette pièce raconte l’histoire d’amour terrible de Penthésilée et d’Achille. Penthésilée est la reine des Amazones et décide d’attaquer les Argiens qui sont déjà en guerre contre Troie. La pièce de Kleist figure ces différentes batailles, tandis que l’adaptation de Jean-François Matignon commence par le récit des origines de Penthésilée avant de dévoiler le premier combat décisif qui l’oppose à Achille. C’est une guerrière, mais trempée de passion. De fait, Kleist a voulu insister sur l’amour qu’elle peut offrir tout en soulignant sans cesse sa brutalité qui atteint à la fin de la pièce une intense barbarie. Jean-François Matignon a quant à lui essayé de rendre compte de cette brutalité dans le jeu des acteurs, en montrant le personnage d’Achille totalement hagard face à la reine quand il comprend par exemple qu’elle s’arrache véritablement un sein pour pouvoir tirer à l’arc. Kleist nous écrit un personnage d’Achille dénué de toute valeur guerrière, dont la pudeur excessive est parfaitement interprétée par Thomas Rousselot. Il est un amoureux transi, prêt à tous les sacrifices dans le combat qui l’oppose à Penthésilée, jusqu’à vouloir devenir sa prisonnière, car l’orgueil de la reine est si fort qu’elle ne supporterait pas une défaite. Pour pouvoir aimer, il faut se laisser vaincre, c’est ce que nous dit ce grand texte de Kleist, dont la connaissance est recommandé avant de voir la pièce pour en connaître les enjeux et ainsi se laisser porter par la si belle traduction de Julien Gracq que Jean-François Matignon a choisi, sans chercher à comprendre l’histoire.

Penthésilée, est aussi incontestablement une pièce trop méconnue de notre répertoire, une pièce fleurie et armée qui ne connaît aucune équivalence. Cette alternance de batailles et de scènes d’amour intenses, Jean-François Matignon a choisi de les griser jusqu’à laisser peu à peu le terre-plein central occupé par les deux protagonistes alors que les autres personnages témoins ou lorsqu’il dialogue avec Penthésilée et Achille sont plutôt en retrait sur les bords de scène. C’est une véritable ivresse des regards et des gestes que recherche le metteur en scène dans l’interprétation de cette langue si douce et émondée. L’espace figuré est de toutes les manières un espace éminemment métaphorique qui recherche à disposer la langue sur le plateau avant de penser une quelconque dramaturgie. Ce théâtre est un théâtre de la parole qui est toujours une épître à notre monde déliquescent pour nous apprendre à aimer et à dire qu’on aime. Aussi, la présence de ce spectacle a un vrai sens dans le festival aujourd’hui qui doit continuer de défendre de tels textes, et on sait par ailleurs combien Kleist était cher à Jean Vilar.

Jean-François Matignon parvient avec ses comédiens à transposer sur scène une pièce complexe sans en resserrer l’intensité. Il préserve ainsi l’urgence poétique du texte. On pourrait la formuler ainsi : il faut avouer son amour sur un champ de bataille et le gagner dans une bataille véritable qui représente l’espace de confrontation essentielle de soi à l’autre dans la relation amoureuse. La relation amoureuse est de toute façon toujours une guerre secrète dans laquelle chacun doit abandonner à l’autre une part de son orgueil. Dès lors, La tragédie qui se déchaîne dans cette pièce se révèle alors à nous dans tous ses excès et nous apprend sans cesse que l’amour s’il est dépossédé d’orgueil est possible ou qu’alors il est voué au plus noirs desseins… Aussi, La Fille de Mars reste un très beau spectacle d’un texte de répertoire avec une vraie lecture du metteur en scène qui aurait pu même monter la pièce dans son intégralité et en extérieur… C’eut été sans doute encore plus intense, car il demeure néanmoins des moments de flottements où l’intensité n’est pas toujours à son comble et où la douceur et la peur ne sont pas aussi pénétrées d’angoisses et de douleurs que dans certains passages…

Raphaël Baptiste

2 commentaires

  1. J ai détesté
    Mal joué , mise en scène ringarde composée d ingrédients incohérents ( nudite projections vidéo ..)
    Ennuyeux , bref j ‘ai quitté la salle accompagnée de quelques autres au bout d une heure.

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