Face à la mer, pour que les larmes deviennent des éclats de rire de Radhouane El Meddeb

par la Compagnie de Soi.

Jusqu’au 25 juillet au Cloître des Carmes

Une mer triste et rageuse

Ce spectacle est le fruit d’une réflexion sur les mutations que peuvent connaître les habitants de la Tunisie après les printemps arabes et l’image de la déconcertante désillusion face aux montées des intégrismes religieux qui remplacent peu à peu les dictatures notamment en Tunisie. La danse dès lors, on le ressent lors du spectacle devient un acte de résistance, un moment où l’on abandonne son corps mais où malgré tout on reste empreint d’une crainte terrassante. C’est là la force de ce travail, c’est que la danse ne libère en rien toutes ses craintes liées à l’identité et à un sentiment de malaise et d’impuissance politique, mais qu’à l’inverse elle en souligne le trouble éminent.

face à la mer

Face à la mer, pour que les larmes deviennent des éclats de rire © Christophe Raynaud de Lage

Aussi, la musique et le chant donnent à cette danse la trempe d’un oratorio. Il est fort dommage que nous puissions pas comprendre le contenu des chants qui sont proférés par Mohammed Ali Chebil , Jihid Khmiri et parfois les danseurs, car un sous-titrage nous permettrait d’en comprendre davantage l’intensité. La chorégraphie montre d’abord une errance, des déplacements sur un plateau qui ressemble à une sorte de plage imaginaire, qui ferait face à des dunes et à la mer dont le spectateur serait l’horizon. Le plateau est peint d’une mélancolie minérale, grimée de formes et de lignes blanches et grisâtres, pénétré d’une sereine et inquiétante pureté. Un piano s’érige et est déplacé au cœur de cet espace, faisant vibrer le théâtre des Carmes dans la douce lumière du plateau.

Il y a cinq danseurs qui sont comme des anicroches les uns pour les autres et même parfois les transitions se font par des étreintes qui sont comme autant de caresses pour rassurer et se dresser contre les larmes. Les danseurs dévoilent peu à peu un sentiment d’impossibilité, un néant de la révolte et du recommencement. Certains échanges entre les danseurs notamment le fait que parfois certains montent sur les épaules d’autres comme pour observer l’horizon, créent un écho particulier en chacun de nous et renforce cette capacité de l’humain qu’on appelle l’amour à prendre littéralement l’autre sur ses épaules, à l’épauler pour le soutenir aussi bien dans ses difficultés que dans ses ardeurs.

Pour que les larmes deviennent des éclats de rire, c’est un projet poétique, une intense réflexion sur la vie qui est la nôtre au quotidien face aux souffrances les plus diverses que nous pouvons ressentir. C’est là une définition de ce que doit être l’humain, un hymne à la joie autant qu’à la lucidité. Peu à peu, on sent la prégnance d’un combat en train de se faire, d’une solitude qui se mue bientôt en solstice pour toute une communauté et qui fait recommencer ou renaître un je ne sais quoi qui fait toute la sensibilité des êtres humains. Un des morceaux chorégraphiés nous montre un jeune homme qui tourne sur lui-même, comme s’il cherchait tel Rimbaud à fixer son vertige ou à exprimer trivialement le fait qu’il tourne en rond et que rien ne semble pouvoir lui redonner de l’inertie ou de l’espoir. Heureusement, il est stoppé net dans son élan… Là où les visages n’exprimaient rien d’autre que l’indétermination, l’angoisse et la tristesse, le chorégraphe instille peu à peu à ses danseurs des sourires.

A dire vrai, ce spectacle est déjà un souvenir, et même si sur le moment, on n’en saisit pas toute l’intensité parce qu’on est plutôt novice sur ses questionnements chorégraphiques (ce qui est mon cas), on saisit peu à peu que l’avènement du sourire remplace l’impuissance politique par la puissance du rêve, car c’est une mutation intérieure, indépendante du contexte extérieur ou plutôt dépendant de l’espérance qui nous habite, que cette capacité à sourire. Dès lors, il faut se laisser porter par ce travail intense et fragile pour observer les visages et en scruter les inclinations. La mer dont il est question pourrait être aussi le public, immensité poétique constituée par une singularité commune, celle d’être présente et d’être humain. La mer est aussi déferlante et rageuse que peut l’être un public mais toute aussi douce et placide qu’un public en paix et qui cherche dans l’œuvre d’art, une raison délibérée d’exister ailleurs que dans le monde opaque et plat que nous sert chaque jour notre société en marche vers un progrès toujours plus incertain.

Raphaël Baptiste

 

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