Thomas Rousselot

Regard en parallèle sur Il pourra toujours dire que c’est pour l’amour du prophète [IN] et Variations sur un départ [OFF]

Il pourra toujours que c’est pour l’amour du prophète écrit et mis en scène par Gurshad Shaheman s’est joué au Festival d’Avignon du 11 au 16 juillet au gymnase du lycée Saint-Joseph. Variations sur un départ se joue encore au Festival OFF jusqu’au 29 juillet à Présence Pasteur [Compagnie La Main d’œuvres].

 

L’exil, sa puissance, sa morbidité : une poétique

Partir. Quitter, sans savoir quand revenir. Sans savoir à qui dire adieu, comment dire adieu. De nos jours, ces thématiques sont terriblement actuelles et occupent beaucoup (et c’est tant mieux) l’espace public. Heureusement, après une durée d’exploitation de ces sujets sous l’angle des faits, des dates et des chiffres, il est temps que la Poésie et le Théâtre prennent le relais. Explorer ces enjeux sous des angles plus émotionnels et sensibles sont des enjeux du théâtre contemporain tel qu’il s’exprime à Avignon, et c’est donc aussi le parti pris de deux pièces qui y sont présentées cette année, au Festival d’Avignon et au Festival OFF.

Dans le OFF, on trouve à Présence Pasteur, les Variations sur un départ que présentent Katerini Antonakaki. Par le visuel et le sensible, l’actrice cherche simplement à « transmettre » en se débarrassant des questions langagières ou de tout rapport intellectualiste à sa pratique. En effet, l’artiste inverse les rapports de dominations qui s’installent le plus immédiatement entre les arrivants et les arrivés, c’est-à-dire les questions de maîtrise et de compréhension d’une langue. Le spectateur n’est pas censé comprendre les mots qui sortent de la bouche de l’actrice, et pourtant sa fragilité et le cœur de son message sont absolument et universellement accessibles et compris. Le langage universel de l’art se passe de mots, d’alphabet et de grammaire.

Ici, il ne s’exprime que par le sensible : espace visuel et sonore avant tout. La dramaturgie repose sur la construction d’un espace qui accompagne le sens de la pièce, puisqu’il suit littéralement le parcours intérieur de la comédienne. Partant d’un chez-elle, frêle mais construit, celle-ci cherche à s’aventurer sur d’autres possibles, aux quatre points cardinaux. Mais elle est sans cesse retenue par ce fil invisible qui nous relie à notre maison, notre domicile, nos racines. Seule sur un ponton qui s’avance vers l’horizon comme la planche des pirates qui offre les innocentes victimes aux crocodiles, elle cherche un équilibre qui reste toujours instable et dangereux. La création sonore qui accompagne cette composition est signée de la même artiste, et même si parfois elle se montre inutile ou trop présente, elle remplit elle aussi l’espace au même titre que le bois ou le plastique.

© Christophe Loiseau / Variations sur un départ

Le travail sur les échelles, sur les maquettes, sur les petits objets-symboles permet de faire de cette construction une vraie porte vers le poétique qui devient politique. Associée au travail de la lumière, notamment qui s’accompagne d’une étude de l’ombre, cette scénographie nourrit un espace qui ne se veut ni figuratif ni descriptif mais qui pour autant nous transporte dans la réelle et profonde douleur de l’arrachement à sa terre natale. Souvent gestué, parfois dansé, le parcours de l’exilé est évoqué de manière universelle mais peu démonstrative, laissant le spectateur construire son mythe et son épopée.

Dans Il pourra toujours dire que c’est pour l’amour du prophète, au contraire, la démarche est toute autre. Gurshad Shaheman et ses comédiens en travail à l’ERAC ne veulent pas fantasmer une réalité qu’on côtoie malheureusement trop, ils veulent parler de réel et de concret. Pour cette raison, ils font appel à la forme du témoignage, passant par une étape presque documentaire d’élaboration d’un texte sur ces thématiques. Après le recueil de témoignages, 4 témoins sont invités sur scène à être présents lors de la restitution de leurs récits. Récits, il s’agit bien de cela, puisqu’on ne peut parler ni de mise en scène ni même de mise en espace. Installés assis ou allongés dans l’espace, les comédiens ferment les yeux. Dans la pénombre, une lumière faible éclaire l’un d’entre eux, pendant que se met à résonner l’évocation crue, concrète et précise d’une situation d’horreur, d’un malheur. Peu à peu cette mécanique rituelle s’instaure, dans un rythme lent qui évoque celui de la transe : l’un des acteurs prend son micro, raconte à voix basse et yeux clos une histoire, petit à petit coupé ou rejoins par une autre histoire qui vient s’y mêler, s’y entrecroiser. Les lumières les soutiennent parfois dans leurs récits, parfois pas, parfois même dans leurs repos silencieux remplis d’écoute.

Et cet enchaînement se poursuit pendant toute la durée spectacle, sans que rien (ou presque) ne soit théâtralisé ou joué. Parler, à tout prix et pour seule condition, de l’histoire de ces gens : de leur situation individuelle, de la situation collective de leur pays, de la situation de leur minorité (puisqu’il s’agit souvent de personnes de milieux LGBTQUIA+). Sont aussi racontées les raisons de leur départ, de leur voyage, de l’aventure dans ses horreurs et dans ses moments de grâce… Et puis l’amour qu’on trouve partout sur le globe, si proche de la haine aussi également répartie, de ce qu’on laisse, du souvenir, de l’attente et de l’espoir. Tous ces thèmes sont abordés sans filtre, sans travail de narration qui viendrait déformer ou retoucher la forme fière et directe du récit droit qui sort des bouches et des mémoires.

Tout est désincarné. Le spectateur est privé de tout moyen de se rattacher au vivant de ces êtres, jusqu’à l’absence de regards qui lui est imposé par la paupière qui renferme ce trésor d’humanité. Il en résulte un spectacle d’une vraie puissance qui s’accompagne d’une violence inouïe. Prendre, sans filtre et protection la violence d’un récit brutal, et qui plus est sans pouvoir vivre cette expérience en lien et en osmose avec la personne qui nous la livre est une expérience profondément bouleversante et qui soulève énormément de questions…

© Christophe Raynaud de Lage /  Il pourra toujours dire que c’est pour l’amour du prophète

Par exemple, on peut se demander dans quelle mesure cette tendance, partagée dans la prise de parole publique sur la question par de nombreux sympathisants bienveillants à la cause des déplacés du 21ème siècle, ne provoquerait pas malgré son intention première une certaine forme de déshumanisation de l’être en question. En effet, cela tendrait à ramener les gens à leur histoire et particulièrement à ce qu’elle a de plus atroce, pour attiser la pitié ou le soutien devant le respect qu’impose de fait une telle résilience de l’âme humaine. Et s’il ne s’agit pas ici d’une déshumanisation rabaissante ou humiliante, mais d’une déshumanisation héroïque de l’autre, érigé contre son gré en modèle, symbole et martyr, la violence symbolique de celle-ci reste tout aussi problématique. Il s’agit là d’une vraie question politique qui interroge notre manière de traiter le récit national et international qui est fait de ces questions [afin que celles-ci ne deviennent pas contre-productives].

En tous cas, la manière dont le travail cherche à déplacer et émouvoir (puisqu’il s’agit de la même racine étymologique) les êtres humains qui reçoivent ces témoignages, qu’il s’agisse des acteurs ou des spectateurs, est terriblement efficace, puissante et belle. Comme cette image qui restera trace de ce spectacle, où le sol recouvert de minuscules grains de plastique synthétique évoquant un magma noir, est soudain soufflé depuis les cintres, provoquant des vagues de mouvement qui rappellent autant les mouvements de foule et leurs dangers que les grains du désert ou bien encore les vagues de la méditerranée qui viennent briser les rêves qu’on leur propose. Que sans cesse le souffle de ces rêves reste plus fort que ces obstacles, et que ce mouvement reste puissant, malgré son manque de nuance, et qu’il permette un réel déplacement physique et psychologique de ceux qu’il atteint, voilà ce qu’on peut souhaiter au reste de la tournée de ce spectacle.

Louise Rulh

A écouter, Gurshad Shaheman dans une rencontre sur le thème Identités et Migrations dans le cadre des rencontres de la Librairie du Festival d’Avignon à la Maison Jean Vilar [rencontre animée par Raf, rédacteur en chef de l’Alchimie du Verbe et de la Radio l’écho des planches]

La fille de Mars d’après Penthésilée de Kleist dans une mise en scène de Jean-François Matignon

Par la compagnie Fraction d’après la traduction de Julien Gracq parue chez José Corti

Jusqu’au 24 juillet au Gymnase Paul Giéra

Une intensité poétique rare et fragile

Choisir un texte avec une telle intensité poétique et d’une telle complexité relève d’un parti pris délicieux, car il n’est pas évident aujourd’hui de faire entendre la langue de Kleist si langoureuse et lyrique. Jean-François Matignon a choisi de faire une adaptation de cette pièce majestueuse, qui dans ses choix est plutôt réussie car elle traduit l’orage qu’est Penthésilée face à ses ardents désirs et sa colère sourde. Il a choisi de recentrer la pièce autour de l’histoire des Amazones en choisissant d’évacuer les personnages de guerriers grecs et de ne garder que le personnage d’Achille. La reine des amazones est ainsi représentée à travers son histoire et l’histoire de son peuple dans une prosopopée permanente et viscérale. Elle est entourée de Méroé et Prothoé, princesses des Amazones et toujours accompagnée de la grande prêtresse de Diane. L’intérêt de la pièce réside dans le fait que Penthésilée est une pièce de guerre qui ne fait que raconter les combats dans de longs récits de témoins qui racontent ce qu’ils ont vu. Cette dimension narrative exacerbée de la pièce, le metteur en scène a su la déplier en déplaçant sans cesse le spectateur vers des représentations visuelles de la violence, soit par des projections de lumières ou même à travers l’image des corps ensanglantés des protagonistes.

la fille de mars

La Fille de Mars © Christophe Raynaud de Lage

Il y a dans cette adaptation un véritable travail de recherche sur la langue de Kleist qui instille une direction d’acteur exigeante, soulignant en même temps une certaine hystérie mystérieuse qui est celle de Penthésilée. Jean-François Matignon a voulu mettre en exergue l’intense poésie du texte et la fractionner dans le jeu pour en souligner sans cesse l’exactitude. Il est très agréable de voir enfin une pièce qui n’est pas sonorisée et qui revient à l’essentiel du théâtre, en mêlant la voix à l’utilisation d’une bande sonore assez propice qui encadre les différents tableaux. De même que le décor cherche à figurer ce qu’était la guerre aux temps des grecs avec un travail sur des dispositifs en bois. Enfin, la candeur guerrière des Amazones est représentée par des taffetas de fleurs qui doivent servir à tresser des couronnes de roses pour fêter la victoire et qui détonnent d’avec la terre frangible et tourbeuse qui figure les champs de bataille et ses arrière-gardes. Il y a aussi quelques jeux de lumières et de projections d’encres qui se déversent et recouvrent le philtre du réel quand les comédiens se postent dans leurs trajectoires.

Cette pièce raconte l’histoire d’amour terrible de Penthésilée et d’Achille. Penthésilée est la reine des Amazones et décide d’attaquer les Argiens qui sont déjà en guerre contre Troie. La pièce de Kleist figure ces différentes batailles, tandis que l’adaptation de Jean-François Matignon commence par le récit des origines de Penthésilée avant de dévoiler le premier combat décisif qui l’oppose à Achille. C’est une guerrière, mais trempée de passion. De fait, Kleist a voulu insister sur l’amour qu’elle peut offrir tout en soulignant sans cesse sa brutalité qui atteint à la fin de la pièce une intense barbarie. Jean-François Matignon a quant à lui essayé de rendre compte de cette brutalité dans le jeu des acteurs, en montrant le personnage d’Achille totalement hagard face à la reine quand il comprend par exemple qu’elle s’arrache véritablement un sein pour pouvoir tirer à l’arc. Kleist nous écrit un personnage d’Achille dénué de toute valeur guerrière, dont la pudeur excessive est parfaitement interprétée par Thomas Rousselot. Il est un amoureux transi, prêt à tous les sacrifices dans le combat qui l’oppose à Penthésilée, jusqu’à vouloir devenir sa prisonnière, car l’orgueil de la reine est si fort qu’elle ne supporterait pas une défaite. Pour pouvoir aimer, il faut se laisser vaincre, c’est ce que nous dit ce grand texte de Kleist, dont la connaissance est recommandé avant de voir la pièce pour en connaître les enjeux et ainsi se laisser porter par la si belle traduction de Julien Gracq que Jean-François Matignon a choisi, sans chercher à comprendre l’histoire.

Penthésilée, est aussi incontestablement une pièce trop méconnue de notre répertoire, une pièce fleurie et armée qui ne connaît aucune équivalence. Cette alternance de batailles et de scènes d’amour intenses, Jean-François Matignon a choisi de les griser jusqu’à laisser peu à peu le terre-plein central occupé par les deux protagonistes alors que les autres personnages témoins ou lorsqu’il dialogue avec Penthésilée et Achille sont plutôt en retrait sur les bords de scène. C’est une véritable ivresse des regards et des gestes que recherche le metteur en scène dans l’interprétation de cette langue si douce et émondée. L’espace figuré est de toutes les manières un espace éminemment métaphorique qui recherche à disposer la langue sur le plateau avant de penser une quelconque dramaturgie. Ce théâtre est un théâtre de la parole qui est toujours une épître à notre monde déliquescent pour nous apprendre à aimer et à dire qu’on aime. Aussi, la présence de ce spectacle a un vrai sens dans le festival aujourd’hui qui doit continuer de défendre de tels textes, et on sait par ailleurs combien Kleist était cher à Jean Vilar.

Jean-François Matignon parvient avec ses comédiens à transposer sur scène une pièce complexe sans en resserrer l’intensité. Il préserve ainsi l’urgence poétique du texte. On pourrait la formuler ainsi : il faut avouer son amour sur un champ de bataille et le gagner dans une bataille véritable qui représente l’espace de confrontation essentielle de soi à l’autre dans la relation amoureuse. La relation amoureuse est de toute façon toujours une guerre secrète dans laquelle chacun doit abandonner à l’autre une part de son orgueil. Dès lors, La tragédie qui se déchaîne dans cette pièce se révèle alors à nous dans tous ses excès et nous apprend sans cesse que l’amour s’il est dépossédé d’orgueil est possible ou qu’alors il est voué au plus noirs desseins… Aussi, La Fille de Mars reste un très beau spectacle d’un texte de répertoire avec une vraie lecture du metteur en scène qui aurait pu même monter la pièce dans son intégralité et en extérieur… C’eut été sans doute encore plus intense, car il demeure néanmoins des moments de flottements où l’intensité n’est pas toujours à son comble et où la douceur et la peur ne sont pas aussi pénétrées d’angoisses et de douleurs que dans certains passages…

Raphaël Baptiste