Mathieu Lorry Dupuy

Regard en parallèle sur Il pourra toujours dire que c’est pour l’amour du prophète [IN] et Variations sur un départ [OFF]

Il pourra toujours que c’est pour l’amour du prophète écrit et mis en scène par Gurshad Shaheman s’est joué au Festival d’Avignon du 11 au 16 juillet au gymnase du lycée Saint-Joseph. Variations sur un départ se joue encore au Festival OFF jusqu’au 29 juillet à Présence Pasteur [Compagnie La Main d’œuvres].

 

L’exil, sa puissance, sa morbidité : une poétique

Partir. Quitter, sans savoir quand revenir. Sans savoir à qui dire adieu, comment dire adieu. De nos jours, ces thématiques sont terriblement actuelles et occupent beaucoup (et c’est tant mieux) l’espace public. Heureusement, après une durée d’exploitation de ces sujets sous l’angle des faits, des dates et des chiffres, il est temps que la Poésie et le Théâtre prennent le relais. Explorer ces enjeux sous des angles plus émotionnels et sensibles sont des enjeux du théâtre contemporain tel qu’il s’exprime à Avignon, et c’est donc aussi le parti pris de deux pièces qui y sont présentées cette année, au Festival d’Avignon et au Festival OFF.

Dans le OFF, on trouve à Présence Pasteur, les Variations sur un départ que présentent Katerini Antonakaki. Par le visuel et le sensible, l’actrice cherche simplement à « transmettre » en se débarrassant des questions langagières ou de tout rapport intellectualiste à sa pratique. En effet, l’artiste inverse les rapports de dominations qui s’installent le plus immédiatement entre les arrivants et les arrivés, c’est-à-dire les questions de maîtrise et de compréhension d’une langue. Le spectateur n’est pas censé comprendre les mots qui sortent de la bouche de l’actrice, et pourtant sa fragilité et le cœur de son message sont absolument et universellement accessibles et compris. Le langage universel de l’art se passe de mots, d’alphabet et de grammaire.

Ici, il ne s’exprime que par le sensible : espace visuel et sonore avant tout. La dramaturgie repose sur la construction d’un espace qui accompagne le sens de la pièce, puisqu’il suit littéralement le parcours intérieur de la comédienne. Partant d’un chez-elle, frêle mais construit, celle-ci cherche à s’aventurer sur d’autres possibles, aux quatre points cardinaux. Mais elle est sans cesse retenue par ce fil invisible qui nous relie à notre maison, notre domicile, nos racines. Seule sur un ponton qui s’avance vers l’horizon comme la planche des pirates qui offre les innocentes victimes aux crocodiles, elle cherche un équilibre qui reste toujours instable et dangereux. La création sonore qui accompagne cette composition est signée de la même artiste, et même si parfois elle se montre inutile ou trop présente, elle remplit elle aussi l’espace au même titre que le bois ou le plastique.

© Christophe Loiseau / Variations sur un départ

Le travail sur les échelles, sur les maquettes, sur les petits objets-symboles permet de faire de cette construction une vraie porte vers le poétique qui devient politique. Associée au travail de la lumière, notamment qui s’accompagne d’une étude de l’ombre, cette scénographie nourrit un espace qui ne se veut ni figuratif ni descriptif mais qui pour autant nous transporte dans la réelle et profonde douleur de l’arrachement à sa terre natale. Souvent gestué, parfois dansé, le parcours de l’exilé est évoqué de manière universelle mais peu démonstrative, laissant le spectateur construire son mythe et son épopée.

Dans Il pourra toujours dire que c’est pour l’amour du prophète, au contraire, la démarche est toute autre. Gurshad Shaheman et ses comédiens en travail à l’ERAC ne veulent pas fantasmer une réalité qu’on côtoie malheureusement trop, ils veulent parler de réel et de concret. Pour cette raison, ils font appel à la forme du témoignage, passant par une étape presque documentaire d’élaboration d’un texte sur ces thématiques. Après le recueil de témoignages, 4 témoins sont invités sur scène à être présents lors de la restitution de leurs récits. Récits, il s’agit bien de cela, puisqu’on ne peut parler ni de mise en scène ni même de mise en espace. Installés assis ou allongés dans l’espace, les comédiens ferment les yeux. Dans la pénombre, une lumière faible éclaire l’un d’entre eux, pendant que se met à résonner l’évocation crue, concrète et précise d’une situation d’horreur, d’un malheur. Peu à peu cette mécanique rituelle s’instaure, dans un rythme lent qui évoque celui de la transe : l’un des acteurs prend son micro, raconte à voix basse et yeux clos une histoire, petit à petit coupé ou rejoins par une autre histoire qui vient s’y mêler, s’y entrecroiser. Les lumières les soutiennent parfois dans leurs récits, parfois pas, parfois même dans leurs repos silencieux remplis d’écoute.

Et cet enchaînement se poursuit pendant toute la durée spectacle, sans que rien (ou presque) ne soit théâtralisé ou joué. Parler, à tout prix et pour seule condition, de l’histoire de ces gens : de leur situation individuelle, de la situation collective de leur pays, de la situation de leur minorité (puisqu’il s’agit souvent de personnes de milieux LGBTQUIA+). Sont aussi racontées les raisons de leur départ, de leur voyage, de l’aventure dans ses horreurs et dans ses moments de grâce… Et puis l’amour qu’on trouve partout sur le globe, si proche de la haine aussi également répartie, de ce qu’on laisse, du souvenir, de l’attente et de l’espoir. Tous ces thèmes sont abordés sans filtre, sans travail de narration qui viendrait déformer ou retoucher la forme fière et directe du récit droit qui sort des bouches et des mémoires.

Tout est désincarné. Le spectateur est privé de tout moyen de se rattacher au vivant de ces êtres, jusqu’à l’absence de regards qui lui est imposé par la paupière qui renferme ce trésor d’humanité. Il en résulte un spectacle d’une vraie puissance qui s’accompagne d’une violence inouïe. Prendre, sans filtre et protection la violence d’un récit brutal, et qui plus est sans pouvoir vivre cette expérience en lien et en osmose avec la personne qui nous la livre est une expérience profondément bouleversante et qui soulève énormément de questions…

© Christophe Raynaud de Lage /  Il pourra toujours dire que c’est pour l’amour du prophète

Par exemple, on peut se demander dans quelle mesure cette tendance, partagée dans la prise de parole publique sur la question par de nombreux sympathisants bienveillants à la cause des déplacés du 21ème siècle, ne provoquerait pas malgré son intention première une certaine forme de déshumanisation de l’être en question. En effet, cela tendrait à ramener les gens à leur histoire et particulièrement à ce qu’elle a de plus atroce, pour attiser la pitié ou le soutien devant le respect qu’impose de fait une telle résilience de l’âme humaine. Et s’il ne s’agit pas ici d’une déshumanisation rabaissante ou humiliante, mais d’une déshumanisation héroïque de l’autre, érigé contre son gré en modèle, symbole et martyr, la violence symbolique de celle-ci reste tout aussi problématique. Il s’agit là d’une vraie question politique qui interroge notre manière de traiter le récit national et international qui est fait de ces questions [afin que celles-ci ne deviennent pas contre-productives].

En tous cas, la manière dont le travail cherche à déplacer et émouvoir (puisqu’il s’agit de la même racine étymologique) les êtres humains qui reçoivent ces témoignages, qu’il s’agisse des acteurs ou des spectateurs, est terriblement efficace, puissante et belle. Comme cette image qui restera trace de ce spectacle, où le sol recouvert de minuscules grains de plastique synthétique évoquant un magma noir, est soudain soufflé depuis les cintres, provoquant des vagues de mouvement qui rappellent autant les mouvements de foule et leurs dangers que les grains du désert ou bien encore les vagues de la méditerranée qui viennent briser les rêves qu’on leur propose. Que sans cesse le souffle de ces rêves reste plus fort que ces obstacles, et que ce mouvement reste puissant, malgré son manque de nuance, et qu’il permette un réel déplacement physique et psychologique de ceux qu’il atteint, voilà ce qu’on peut souhaiter au reste de la tournée de ce spectacle.

Louise Rulh

A écouter, Gurshad Shaheman dans une rencontre sur le thème Identités et Migrations dans le cadre des rencontres de la Librairie du Festival d’Avignon à la Maison Jean Vilar [rencontre animée par Raf, rédacteur en chef de l’Alchimie du Verbe et de la Radio l’écho des planches]

La Rose et le Réséda : À vif de Kery James

Vu au Radiant-Bellevue, le 4 Février 2017

Mise en scène de Jean-Pierre Baro avec Yannick Landrein et Kery James au jeu, collaboration artistique : Pascal Kirsch, dramaturgie : Samuel Gallet, scénographie : Mathieu Lorry Dupuy, son : Loïc Le Roux, lumières et vidéos : Julien Dubuc, régie-plateau : Thomas Crevecœur.

C’est à dessein que nous reprenons le titre d’un poème d’André Breton pour qualifier l’entreprise politique et poétique de l’écriture de Kery James, poème qui en son temps visait à unir les divergences d’opinions au sein de la Résistance française. Le texte en effet confronte deux visions, très souvent avec une ironie toujours empreinte d’une pesante gravité, de la question des banlieues, échanges qui ne sont pas dénués d’un humour souvent ravageur et sulfureux.

Il y a d’abord une contextualisation qui met en place tous les apprêts d’une joute, d’un duel : deux avocats soutiennent des débats opposés. L’un, avocat blanc issu de la grande bourgeoisie soutient que l’État est le seul responsable de la situation actuelle des banlieues, l’autre, Maître Souleymane, issu de ces mêmes banlieues et interprété par Kery James, atteste que le problème des banlieues viendrait des citoyens eux-mêmes. La fable ainsi se déroule dans une sorte de concours d’éloquence où chacun doit soutenir la cause qu’il prétend défendre, mais pas simplement avec de grandes phrases qui seraient des exempla vains et péremptoires, mais bien avec une parole à vif, sur le vif, qui fait part d’une authenticité renouvelée puisque les avocats parlent en leur nom propre et se fondent sur leur appréhension personnelle de ces questions sociales.

En cela, le texte très puissant de Kery James rejoint son travail de rappeur, qui se situe précisément dans cet échange duel entre une parole attisée par la mélancolie et l’amour et qui en même temps est dans une attitude pleine d’une défiance constante vis-à-vis des modèles idéologiques de l’État et des discours médiatico-politiques, qui ont tendance à exhaler ou à glorifier tout individu issu des banlieues selon son agir. C’est précisément dans ces débats stériles que ces questions deviennent des faux problèmes de société.

Kery James dans ce texte, un peu à la manière d’Aimé Césaire dans Le Cahier d’un retour au pays Natal, instille une vision lucide et pleine d’espoir de la banlieue, qui rien que dans son appellation est condamnée à être au ban de la société. Son discours dévoile avec ardeur, tout le désespoir social des habitants des banlieues qui n’arrivent pas dès lors à se penser ailleurs, au seuil d’une société pacifiée et pleine de talent – ce qu’elle est indéniablement dans la pensée de l’auteur – qui en un sens critique la lâcheté, l’abandon ou plutôt la résignation de ses habitants. Tout comme Césaire, Kery James dans ce texte insuffle un regard nouveau, non pas las comme celui de l’état incarné par l’autre avocat qui considère les habitants des banlieues comme les victimes d’un système idéologique qui les relègue comme des renégats à occuper des rôles subalternes dans la société ou même à ne rien occuper du tout, mais bien comme des citoyens à même de prendre en charge leurs destins. Il invite par sa parole à se mettre debout non pas face à l’adversité, mais face à ce que Césaire appellerait leurs « cruautés cannibales », c’est-à-dire tous les préjugés qui les composent au yeux du monde, un monde quant à lui empreint de haine qui ne voudrait que les anéantir. Qu’on pense au « Kärcher » de Sarkozy, ou encore à Henry de Lesquen, candidat auto-proclamé des fascistes, qui chaque jour déverse un lot nouveau d’insanité et qui a écrit sur Facebook le 11 février 2017 : « Une fois élu, je lancerai une grande croisade pour reprendre la Seine-Saint-Denis. Au besoin, je ferais appel à l’armée. ».

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© À vif / Giovanni Cittadini Cesi

C’est face à ces discours politiciens, qu’ils soient haineux ou tout simplement victimaires que la langue de Kery James s’érige ; il y a une vraie nécessité d’entendre ce texte aujourd’hui, qui au delà de la simple représentation théâtrale, devrait être édité, et diffusé comme une œuvre nouvelle et lumineuse, qui à l’instar du Cahier d’Aimé Césaire, avec la même verve poétique et militante, avec toutes les armes de la « bien-pensance » et de la haine, propose un nouvel horizon et supplante un nouveau décor pour les banlieues. Ce décor n’est pas celui d’une dystopie de violence telle que l’actualité autour de l’affaire Théo nous le dévoile, mais bien d’un lieu de renouveau humaniste, où les pensées et les talents de toute une génération qu’on dit pour trop oubliée des politiques puisse créer elle-même les conditions nécessaires à son épanouissement.

C’est là que le texte de Kery James ne tombe pas dans la facilité oratoire d’opposer les discours et de faire une vraie joute telle qu’on pourrait la concevoir, car, son travail est avant tout un duel entre un noir et un blanc, et cette veine ne s’est pas montrée aussi lumineuse depuis les grands écrits de Koltès et son plus bel ouvrage à ce titre Dans la solitude des champs de coton.

Le dealer qui est le personnage du noir dans la pièce arrive à cette pensée qu’il offre au blanc qui est le personnage du client :

« Mon désir, s’il en est un, si je vous l’exprimais, brûlerait votre visage, vous ferait retirer les mains avec un cri, et vous vous enfuiriez dans l’obscurité comme un chien qui court si vite qu’on en aperçoit pas la queue. ».

Là encore, Koltès présupposait une force duelle qui naîtrait d’une partie marginalisée de la société et qui lui donnerait de nouvelles perspectives pour affronter l’avenir, de nouveaux espoirs pour affronter l’incertain et l’impossible. Le texte de Kery James souligne avec force les dissensions qui peuvent exister entre ces deux mondes, mais pas pour les exacerber ; à la manière de Koltès, il nous pousse à voir qu’au-delà de la lutte sociale, il y a la lutte des corps pour la liberté et la reconnaissance, et que cette lutte n’est pas un combat à proprement parler, mais bien un véritable dialogue, une véritable recherche de la communion entre un monde des banlieues marginalisées et stigmatisées et un monde réactionnaire qui se réfugie dans des discours haineux ou victimaires pour ne pas considérer les habitants des banlieues comme des pairs.

La question frénétique que pose alors ce travail, c’est la possibilité d’abattre ces frontières sociales et faire de ces deux mondes un seul monde uni… Et la réponse de Kery James est d’une lucidité qui manque à la plupart des hommes politiques : c’est à travers l’éducation des masses que l’autonomie pourrait naître, et que la liberté pourrait vraiment exister, et c’est là que l’engament militant de Kery James est le plus éclatant.

La mise en scène du spectacle ne montre pas un monde opposé, mais bien comment deux êtres qui discutent et qui seraient d’un monde opposé, sont au moment de leur énonciation, face à face dans un monde qui leur ressemble, un monde qu’ils peuvent façonner de leurs paroles. Le montage vidéo est en cela d’une grande violence puisqu’il montre à plusieurs reprises des barres d’immeubles en train d’être dynamitées. Il s’agit là d’images spectaculaires que nos JT aiment beaucoup montrer quand elles se présentent à leur soupe, parce que sans qu’on y prenne garde, elles représentent l’urgence sociale d’un monde aux constructions fragiles et précaires, car jamais on ne ferait ainsi exploser des bâtiments haussmanniens construits pour le lustre de la permanence et incarnant l’idéal politique d’une société prétendument égalitaire qui exhibe ses richesses jusque dans la pierre quand on exècre la misère dans les parpaings.

Il faut dès lors voir dans ce texte un long poème de bataille qui présente une parole à vif, sans ménagement, qui serait en dialogue constant avec nos représentations, et qui s’adosserait à une véritable poétique proche du rap ( rap que l’on entend au cours d’un bref intermède durant lequel l’écrivain y introduit ce qui fait l’essentiel de son écriture poétique.). Il s’agit là d’un texte qui invite non pas à la concorde mais bien plus à la concordance, pour prendre une image grammaticale entre une vision de l’état victimaire qui considère les banlieues comme un territoire en marge et marginalisé, et une vision lucide des banlieues capables, si on leur donne les armes véritables et idéales de la démocratie dans le projet d’éducation, de réussir leur avenir. Bien plus, Kery James évoque la capacité pour les banlieues de construire un lieu qui ne serait plus au ban mais au centre d’un renouveau démocratique et libertaire. C’est peut-être çela la sixième République que tout le monde appelle de ses vœux tout en gardant un flou artistique volontaire sur ses véritables échéances et ses nouveaux fondements…

En tout cas, on attend avec impatience la version cinématographique de la pièce qui devrait raconter l’histoire de l’avocat noir Maître Souleymane et qui connaîtra alors une plus large diffusion. C’est tout ce que l’on peut souhaiter à cette belle formule théâtrale qui est un avatar brillant de théâtre populaire qui amène véritablement de nouveaux spectateurs, composant des salles qu’on a peu l’habitude de voir dans tout l’écrin aristocratique et élitiste que conserve le théâtre en général malgré ses politiques successives de dédouanements… À vif apporte un regard acerbe sur la situation des banlieues mais en même temps plein d’un projet démocratique et politique, où deux sanglots font un seul glas pour paraphraser le poème de Breton, travail qui invite au vivre-ensemble et à la résilience…

Raf.