Cécile Dumoutier

Les comédies musicales au Festival d’Avignon OFF

A l’heure où le théâtre musical s’invite au Festival d’Avignon avec plus ou moins de succès (L’Amour vainqueur de Py par exemple), on se dit que le théâtre public a parfois à apprendre du théâtre privé, et le Festival d’Avignon du festival d’Avignon Off. Ainsi, en France la culture de la comédie musicale est liée à des réseaux de diffusion très différents des canaux traditionnels du théâtre public, et cela nous empêche parfois de croiser dans les salles labellisées du territoire des œuvres novatrices, intéressantes et profondes. Etat de fait à réinterroger ? Voici en tout cas un bref florilège des comédies musicales qu’on a pu apprécier au Festival d’Avignon OFF cette année.

COMEDIENS ! [de Raphaël Bancou, Eric Chantelauze, Samuel Sené par Nouvelle scène Prod, au théâtre de l’Oulle à 17h30

comédiens affiche off

Entrez dans les coulisses d’un spectacle juste avant le lever de rideau. Trois comédiens se préparent tant bien que mal à jouer le soir même leur pièce : malgré le fait que seule une moitié du décor soit arrivée, que l’un des comédiens soit un remplaçant qui n’a pas encore pu bien répéter, que l’auteur soit stressé par la première présentation de son œuvre à Paris… Ils essayent de faire face aux difficultés avec le courage des comédiens qui rêvent leur métier.

Il s’agit d’un spectacle – hommage à ce métier et à tout l’univers du théâtre –  au cours duquel on assiste à des répétitions, puis à sa première… Qui ne se passera bien sûr pas comme prévu.

L’intégration de la musique est ici complètement intra-diégétique, elle fait vivre les personnages qui répètent eux-mêmes une comédie musicale. Comme le spectacle est conçu comme un mille-feuille qui superpose plusieurs cadres narratifs en mise en abîme, la musique s’adapte à cette complexité et permet des liens entre les différentes strates de la narration.

Les comédiens sont justes, ils excellent à changer de registre entre les moments où ils “jouent qu’ils sont en train de jouer” et les moments où on en vient à oublier qu’ils jouent. La mise en abîme repose sur leur virtuosité en jeu qui leur permet de basculer sans cesse entre les différents registres de l’histoire. L’humour n’empêche pas de bâtir la tragédie qui s’annonce, et de nous entraîner malgré nous dans un univers brutalement commun, en opposition au lyrisme de la pièce répétée.

Un bijou d’écriture donc, qui nous emmène de manière très fine et pertinente dans les coulisses d’un théâtre.

EGO SYSTEM, le musée de votre existence [de Raphaël Callandreau, Cie la Servante coprod La Voix du Poulpe, au théâtre Au coin de la lune à 12h50] 

EGO SYSTEM

Ego System c’est une comédie musicale très originale, puisqu’elle repose sur quatre comédiens-chanteurs et… C’est tout. A capella, ils nous entraînent par leur impressionnante virtuosité vocale dans le voyage intérieur d’un homme lambda en pleine crise de la trentaine.

Le sujet lui-même est particulièrement original, puisque c’est par un voyage intérieur provoqué par la drogue que notre protagoniste se retrouve mis face à lui-même, son double jeune plein de rêves, son double professionnellement ambitieux, son double militant écologiste, son double amoureux au cœur brisé… Il s’agit ici de se mettre face à la complexité de vivre avec qui on est, qui on était, et qui on rêve d’être. Retrouver une unité, pour se tenir droit dans ses baskets, en accord entre les valeurs qu’on veut défendre et les ambitions de nos vies, trouver à être socialement liés les uns aux autres dans des rapports justes et humains.

Tous ces sujets, universels et profonds, sont traités ici dans une complète simplicité, voire nudité. Plateau nu, lumières simples, peu de costumes, simplement quatre corps et quatre voix dans un espace qu’ils construisent par l’imaginaire qu’ils convoquent. Et une création musicale d’une grande richesse qui permet aux quatre chanteurs de basculer entre théâtre et chant sans cesse, et de nous entraîner dans l’union intérieure pour mieux avancer dans la vie.

LE MALADE IMAGINAIRE EN LA MAJEUR [d’après Molière, une adaptation de Raphaël Callandreau, La comédie des 3 bornes Coprod Maedesrosiers / La Voix du Poulpe, au théâtre des Corps Saints à 14h45 

MALADE

Créée par le même auteur que Ego System, Le malade imaginaire est une version en comédie musicale du texte original de Molière. La comédie originale est retranscrite par les quatre comédiens qui interprètent tous les personnages, grâce à une ingénieuse mise en scène.

La création musicale vient faire rejaillir les caractères dépeints par Molière dès l’origine du texte. Accompagnés en direct par un pianiste, Simon Froget-Legendre (qui interprète également quatre personnages…), les comédiens portent le propos autant par les parties théâtralisées que dans les parties chantées. La parfaite comédie musicale à voir si vous aimez les classiques et si vous n’avez encore jamais trop eu l’occasion de découvrir l’univers du théâtre musical…

PIEZZ’E CORE, une part de mon cœur [ de Claudia Palleschi et Léa Dubreucq, Compagnie Idéale, au Pixel à 14H05

cie ideale

la Cie Idéale (photographie issue du site internet de la compagnie)

Piezz’e Core, c’est la première création d’un duo prometteur. C’est l’histoire de deux sœurs, dans un Naples appauvri par la seconde guerre mondiale. C’est l’histoire d’une fratrie qui tente de rester soudée dans l’adversité. C’est l’histoire d’un traumatisme, d’une violence, et de la manière dont le beau peut jaillir de la laideur. C’est une histoire d’espoir, c’est une histoire d’amour en famille, c’est une histoire de foi. C’est aussi une ode à une ville, personnifiée, rendue vivante et humaine, Naples.

Porté par cinq comédiens, dont deux musiciens/conteurs/narrateurs, le spectacle nous embarque dans un univers complexe et violent, où la beauté n’est jamais loin mais où la misère reste présente. L’utilisation des masques de comedia dell’arte est brillante, elle permet de mettre à distance certaines scènes très violentes et au contraire d’humaniser les personnages qui interagissent avec, par contraste.

Un premier pari brillamment remporté par les deux jeunes autrices donc, et un spectacle à voir pour tous les amoureux d’Italie et de chansons traditionnelles napolitaines.

Louise Rulh.

Road movie en HLM mis en scène par Cécile Dumoutier

Vu au théâtre de l’Artéphile

Une épopée maternelle aux accents féministes

La petite salle de l’Artéphile accueille pendant toute la durée du festival un seul en scène de la tête brulée déterminée Cécile Dumoutier, dans lequel elle retrace son parcours de mère célibataire dans une vie de petites galères et de beauté construite à force de bouts de ficelle. Avec détermination et courage, elle parvient à construire un quotidien sain et prometteur pour elle et son petit Loup, mais surtout à se reconstruire elle-même, après un grand changement de vie et une période difficile.

© Stéphane Ouradou

Car un enfant c’est un bouleversement, alors associé à une séparation, un déménagement et aux aléas de la vie, Cécile est passée par des années de changement radical. Elle se fixe alors comme objectif de s’adresser à la caméra tous les soirs, filmée de face, afin de garder trace de ces quelques années d’évolution. Matière première du spectacle, ces entretiens avec elle-même permettent d’entrer dans l’incroyable et irrévocable processus du changement, qui ne se fait que touche par touche chaque jour de manière imperceptible mais se révèle radical et total.

Radical et total, il l’est aussi, ce processus qu’elle parvient à s’imposer à elle-même, l’aidant peu à peu à s’accepter, à s’aimer. Construire sa nouvelle vie passe par cette acceptation, et notamment de son corps, changeant au fil des ans et particulièrement après une naissance. C’est là que la pièce prend des accents féministes plus que salutaires, touchant à des sujets de société tels que le bodypositivisme, le chemin vers l’amour de soi, la nécessité pour une femme de s’imposer et de travailler à déconstruire les normes imposées restrictives et réductrices, notamment en matière de beauté. Cependant ce travail sur le corps va de pair avec un travail sur les aspects plus intellectuels ou moraux, prendre confiance en soi passant également par la capacité à reprendre un travail artistique, à se sentir capable de garder sa vie en main, à garder le contrôle sur le monde extérieur et sur les émotions qu’on est amené à ressentir. Le spectacle travaille ainsi sur les questions du bonheur, de l’épanouissement personnel, professionnel et familial, de manière concrète et philosophique à la fois.

En effet, la langue du spectacle est un autre élément central de cette performance. Alternant sans cesse entre anecdotes crues, concrètes et scènes plus poétiques, la comédienne évolue entre lyrisme et trivial à chaque tableau. Et de la même manière que les mots simples savent se faire envolées, le corps en jeu devient parfois chorégraphié. La gestion du geste évoque en effet ce que les anglos-saxons aiment à appeler « physical theater ». Le mouvement, s’il n’est pas chorégraphié à une intensité qui classerait à proprement parler le spectacle dans la catégorie des spectacles de danse, est utilisé comme moteur de sens à de multiples endroits, outil sensible en adéquation avec le propos du spectacle.

Cette dimension est enfin amplifiée par la présence au plateau de la musicienne qui a composé et joue en live la musique et l’environnement sonore de la pièce. Ce seul en scène est donc un duo, la comédienne étant sans cesse placée sous le regard bienveillant de la musicienne qu’on devine derrière un voile. Personnage témoin, qui accompagne et soutient le processus libératoire de Cécile Dumoutier par sa musique, elle vient teinter d’une autre aura la solitude de notre protagoniste. Outre sa présence riche, la puissance de la composition musicale illumine et soutient le texte porté au plateau.

Ainsi dans cette proposition qui lie des thèmes de société et à des sujets très politiques, la puissance du texte liée à celle de la musique permet de construire une performance riche et sensible dans une grande simplicité. Et de voir une épopée douloureuse s’achever dans la certitude que ce petit Loup est bien accompagné et bien entouré dans ce monde piquant qui peut se charger de tant de douceur.

Louise Rulh.