Macha Makeïeff

Regards en parallèle : Feutrine par le théâtre du Verseau, Un instant de Jean Bellorini

La douceur de cette rentrée

Cette rentrée lyonnaise nous a réservé deux surprises d’une incommensurable douceur qui nous fait rentrer dans cette nouvelle saison d’une manière étonnante, surprenante, avec deux spectacles qui se font écho à plus d’un titre : Feutrine, par le théâtre du Verseau, présenté à l’Espace 44 et en tournée en ce moment, et Un Instant, une relecture de Proust par Jean Bellorini au théâtre de la Croix Rousse.

Au premier abord pourtant, les deux propositions sont extrêmement différentes dans leurs moyens : d’un côté une scénographie gigantesque, de l’autre un rapport ultra intime avec le public ; d’un côté un texte politique qui questionne les classes moyennes, l’ascenseur social et le rapport des élites à l’art, de l’autre un texte poétique qui met en parallèle un mastodonte de la littérature contemporaine et l’histoire personnelle d’une comédienne à la recherche de l’instant suspendu…

Pourtant les formes sont ressemblantes, produisent des effets similaires. Hypnotiques, des spectacles dont on ne ressort que longtemps après la fin des applaudissements. Désincarnés, des spectacles où la parole jaillit et occupe tout l’espace, où le corps est limité à une simplicité d’une très grande puissance. Poétiques, des textes qu’on entend résonner et où les mots disent bien plus que du banal. Musicaux, avec des artistes qui subliment le propos scénique par leur présence-témoin et la musique électronique qu’ils produisent.

Dans Feutrine, on assiste au banquet d’une famille bourgeoise qui, de génération en génération, avec détermination et manipulation, a réussi à monter : socialement, au sein des pôles de pouvoir d’une petite ville inconnue, spatialement, dans les étages d’une maison symbolique, symboliquement, loin des réalités concrètes, de la terre, de l’organique.

Le mode d’adresse est presque intégralement narratif, et les voix préenregistrées des comédiens nous guident dans la montée en puissance de cette famille. Seule voix que l’on puisse entendre en direct, adressée à nous et débarrassée de ce filtre de l’enregistrement où tout est préparé, millimétré, bref seule voix spontanée et chaude, c’est celle de la fille de cette famille. Elle ne fait rien comme tout le monde, entretient un rapport étrange avec la terre qu’elle ne cesse de malaxer, secouer, tenir, elle arrive avec ses gros sabots et mets les pieds dans le plat (littéralement) : elle est étrange. Sa famille bien sûr tente de l’acclimater, puis au moins de la cacher au maximum. Surtout, qu’elle ne soit pas un obstacle pour l’ascension des autres membres de la famille.

Car les autres, ces Rougon-Macquart des temps modernes, lancés à la conquête de leur Plassans contemporain, prennent une place de plus en plus grande. Leur réseau s’étend, ils construisent, lancent des chantiers dynamiques, aménagent le territoire, prennent en charge l’urbanisation. Ils sont start-up nation, ils sont disruptifs, ils sont renversants. Mais quand vient la révolte, le risque de renversement se retourne. Il prend la forme de petits bouts de tissus doux, colorés, de petites feutrines. Ça ne paie pas de mine, mais ça immobilise, ça inquiète, ça fait entendre un refus des choses déconnectées et corrompues. La famille ne peut plus rester à pousser ses pions sur ce tapis de jeu géant qu’est devenue la ville.

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Photo d’Elsa Rocher / Théâtre du Verseau 

De son côté, la fille mène un autre type de révolution. Dans cet environnement aseptisé, clinique, rationnel, elle réinvente l’Art. Pas la culture, élément de domination sociale, mais l’Art pur, qu’elle ne qualifie même pas en tant que tel. Elle fait ce qui lui fait du bien. Elle ne se pose pas la question du pourquoi, de l’efficience, de la rentabilité de sa production. Elle fait, et c’est tout. Et quand la valeur de ce qu’elle fait est vue, reconnue, perçue, ça n’est que par une coïncidence. Et c’est alors qu’elle prend, elle, de la valeur aux yeux de sa famille, qu’elle est perçue comme utile, efficace, productive. C’est enfin après ce long chemin initiatique qu’elle peut alors fondamentalement et complètement se libérer de ce carcan qui l’emprisonne et tente de la définir, par la première chose franche, directe, spontanée qui soit présentée dans ce spectacle : un grand rire qui balaie sa famille.

Dans ce conte moderne, on réfléchit donc sur les notions d’emprisonnement social, de force donnée et de liberté prise. Le corps est au service, dans son utilisation même, de ce récit : bloqué, ritualisé, solennel. Tout est objet de commémoration, doit être noté dans les archives familiales, est pris en photo régulièrement. Et on ressent en sortant la manière insidieuse dont ce discours néo-libéral s’est imposé partout aujourd’hui, et dans toutes nos manières de fonctionner ; le spectacle plante des graines… ou plutôt coud des feutrines sur nos cœurs.

Dans Un Instant, le propos n’est pas politique. La recherche est poétique, artistique, et Bellorini et son équipe se posent la question, à la suite de Proust, de l’éphémère, de l’instant suspendu, de ce qu’on capte et de ce qui tient “l’édifice immense du souvenir”.

En nous entraînant dans quelques passages emblématiques de la célèbre Recherche du temps perdu (le rituel du coucher, le rapport familial et à la mère, le lien aux âges, le souvenir ramené par un élément sensible du goût et de l’odeur…), le spectacle fait entendre ces magnifiques textes qui résonnent avec tant de puissance. Et les textes sont mis en perspective avec d’autres récits individuels, qui sont eux aussi élevés au rang de l’universalisme par le travail artistique qui rend toutes choses si précieuses.

© Pascal Victor

Le jeu d’acteur porte la solennité et la rigueur, mais il produit de manière étonnante un effet de langueur. Le spectateur est plongé progressivement dans un état hypnotique, proche de celui qui nous vient juste avant le début d’une grosse nuit de sommeil de notre enfance, proche de l’état sans doute dans lequel est Marcel quand il attend sa mère dans sa chambre en “allant se coucher de bonne heure”. On est embarqués dans cet édifice de souvenir, de mémoire, de puissance de la remémoration interne du passé. La scénographie et le travail de la lumière nous entraînent également dans cet édifice interne, cathédrale en cours de déménagement, où déambulent librement les deux comédien.ne.s. Et ce spectacle part à la recherche de cet instant, suspendu, hautement théâtral, qui contient l’infini et l’universel.

Louise Rulh.

La fuite ! de Boulgakov par Macha Makeïeff

Vu au théâtre des Célestins

Un rêve qui se détraque avec violence et dissonance : métaphore du monde moderne ?

Après un long tableau silencieux, sur un plateau surchargé et habillé de rideaux de lumière, les premiers mots du spectacle claquent dans la salle : « Vous entendez ? ». Ainsi s’ouvre la paradoxale, contradictoire, déjantée, folle et belle fresque de La Fuite ! Par Macha Makeïeff. Décrire le drame de la débandade de l’armée Blanche entre 1919 et 1921 par une comédie onirique, où la réalité est sans cesse un peu décalée, tel est le parti-pris de cette mise en scène. Une petite fille, Makeïeff elle-même peut-être, assiste sur le plateau à la renaissance de ces scènes que sa grand-mère lui raconte, apparemment traumatisée, et qu’elle revit chaque soir : ainsi la metteuse en scène déplace le texte de Boulgakov, qui n’est plus présenté comme un texte réaliste mais qui est déformé par le prisme de l’onirisme, du souvenir vécu et revécu par la grand-mère et donc par la petite fille. Une fois planté ce cadre dramaturgique, on peut oublier rapidement la mise en abyme, à laquelle on est cependant sans cesse renvoyés : la scène n’a jamais un goût de réalité, mais est toujours un peu décalée, un peu trop vivace ou au contraire un peu trop distante. Tel le voile qui descend parfois couvrir le plateau, gigantesque voile à la taille du cadre de scène, qui floute le regard et crée un effet de distance, on est parfois coupés de la scène, mis à distance, et en quelque sorte protégés.

Car cette distance permet en effet de nous préserver de la violence intolérable de la situation dramaturgique. Les huit songes qui nous sont présentés sont parfois – souvent – plus cauchemardesques qu’oniriques ; et les personnages de la pièce sont soumis à des situations d’une violence telle qu’elle les pousse dans leurs derniers retranchements, jusque pour certains à la folie. Violence de la guerre civile, violence de l’exil, violence des relations humaines brisées par le vent de la guerre qui sépare les familles et révèle la nature de l’homme dans ce qu’elle a parfois de plus égoïste et de plus criminel.

Pourtant la pièce n’est pas non plus une pièce sociologique ou une fresque historique ; c’est toujours la forme de la rêverie qui domine, la variation sur ce thème de la fuite. Le recours à la chorégraphie, au chant, au jeu parfois clownesque et caricatural creuse encore ce fossé entre la réalité et le spectacle, et fait réellement de la pièce une comédie, malgré (ou par) la gravité des sujets abordés. Même si la conception sonore fait toujours exister la guerre et sa tension en arrière-plan, c’est une fresque de vie qui nous est présentée, dans un tourbillon orchestré par la metteuse en scène dans la scénographie monumentale et vibrante qu’elle a créée pour le spectacle. On entre dans le cœur de l’humanité, avec ses lâchetés et ses honneurs, et on assiste autant à des miracles de bonté et de beauté qu’à des drames et des trahisons. Mais toujours avec ce recul qui permet d’avoir un sens de la distance et de la protection du public, y compris dans le jeu des acteurs.

© Pascal Victor/ArtComPress

Une voix prophétique semble s’élever de ce spectacle mystérieux, et tandis qu’on assiste à la difficulté de la misère, du déclassement social brutal, du confinement dans des zones ghettoïsées, du détraquement progressif d’un rêve qui se casse la figure comme une musique dissonante se désaccorde, ne laissant que cendres sur le plateau, on ne peut que constater que l’on a assisté à une situation bien plus universelle, et bien plus répétée que ce simple exemple des années 20 et de la guerre civile russe ; et la folie des personnages prend un tout autre écho dans nos sociétés modernes.

Louise Rulh