Mikhaïl Boulgakov

La fuite ! de Boulgakov par Macha Makeïeff

Vu au théâtre des Célestins

Un rêve qui se détraque avec violence et dissonance : métaphore du monde moderne ?

Après un long tableau silencieux, sur un plateau surchargé et habillé de rideaux de lumière, les premiers mots du spectacle claquent dans la salle : « Vous entendez ? ». Ainsi s’ouvre la paradoxale, contradictoire, déjantée, folle et belle fresque de La Fuite ! Par Macha Makeïeff. Décrire le drame de la débandade de l’armée Blanche entre 1919 et 1921 par une comédie onirique, où la réalité est sans cesse un peu décalée, tel est le parti-pris de cette mise en scène. Une petite fille, Makeïeff elle-même peut-être, assiste sur le plateau à la renaissance de ces scènes que sa grand-mère lui raconte, apparemment traumatisée, et qu’elle revit chaque soir : ainsi la metteuse en scène déplace le texte de Boulgakov, qui n’est plus présenté comme un texte réaliste mais qui est déformé par le prisme de l’onirisme, du souvenir vécu et revécu par la grand-mère et donc par la petite fille. Une fois planté ce cadre dramaturgique, on peut oublier rapidement la mise en abyme, à laquelle on est cependant sans cesse renvoyés : la scène n’a jamais un goût de réalité, mais est toujours un peu décalée, un peu trop vivace ou au contraire un peu trop distante. Tel le voile qui descend parfois couvrir le plateau, gigantesque voile à la taille du cadre de scène, qui floute le regard et crée un effet de distance, on est parfois coupés de la scène, mis à distance, et en quelque sorte protégés.

Car cette distance permet en effet de nous préserver de la violence intolérable de la situation dramaturgique. Les huit songes qui nous sont présentés sont parfois – souvent – plus cauchemardesques qu’oniriques ; et les personnages de la pièce sont soumis à des situations d’une violence telle qu’elle les pousse dans leurs derniers retranchements, jusque pour certains à la folie. Violence de la guerre civile, violence de l’exil, violence des relations humaines brisées par le vent de la guerre qui sépare les familles et révèle la nature de l’homme dans ce qu’elle a parfois de plus égoïste et de plus criminel.

Pourtant la pièce n’est pas non plus une pièce sociologique ou une fresque historique ; c’est toujours la forme de la rêverie qui domine, la variation sur ce thème de la fuite. Le recours à la chorégraphie, au chant, au jeu parfois clownesque et caricatural creuse encore ce fossé entre la réalité et le spectacle, et fait réellement de la pièce une comédie, malgré (ou par) la gravité des sujets abordés. Même si la conception sonore fait toujours exister la guerre et sa tension en arrière-plan, c’est une fresque de vie qui nous est présentée, dans un tourbillon orchestré par la metteuse en scène dans la scénographie monumentale et vibrante qu’elle a créée pour le spectacle. On entre dans le cœur de l’humanité, avec ses lâchetés et ses honneurs, et on assiste autant à des miracles de bonté et de beauté qu’à des drames et des trahisons. Mais toujours avec ce recul qui permet d’avoir un sens de la distance et de la protection du public, y compris dans le jeu des acteurs.

© Pascal Victor/ArtComPress

Une voix prophétique semble s’élever de ce spectacle mystérieux, et tandis qu’on assiste à la difficulté de la misère, du déclassement social brutal, du confinement dans des zones ghettoïsées, du détraquement progressif d’un rêve qui se casse la figure comme une musique dissonante se désaccorde, ne laissant que cendres sur le plateau, on ne peut que constater que l’on a assisté à une situation bien plus universelle, et bien plus répétée que ce simple exemple des années 20 et de la guerre civile russe ; et la folie des personnages prend un tout autre écho dans nos sociétés modernes.

Louise Rulh

Die Kabale der Scheinheiligen. Das Leben des Herrn de Molière dans une mise en scène Frank Castorf.

joué au Parc des Expos d’Avignon jusqu’au 13 juillet.

Un spectacle fulgurant et inquiet…

Frank Castorf a choisi d’adapter le Roman de Monsieur Molière de Boulgakov. Il y tisse des éléments qui se rapportent à sa propre expérience politique du plateau en évoquant notamment la figure de Meyerhold et le rapport difficile entre le pouvoir et les dirigeants de l’URSS. Quand on observe la situation, on se dit que Castorf énonce dans ses moments de défense d’un théâtre d’art et politique, une parole lucide et brûlante surtout si on a l’esprit les problèmes que peut avoir Kirill Serebrennikov avec le pouvoir russe. Au demeurant, à travers la mise en scène des coulisses des pièces de Molière qui sont racontées de manière historique dans l’essai de Boulgakov, le dramaturge s’amuse ici à montrer avec noirceur à quel point la société se fonde sur l’hypocrisie dans ses rapports au pouvoir politique et à l’idéologie religieuse. En cela, ce spectacle comporte de nombreuses correspondances avec celui d’Olivier Py et contient comme lui en substance un lyrisme cynique et tranchant.

Le spectacle construit de nombreux personnages présents dans la vie de Molière, ses femmes Armande et Madeleine, le roi Louis XIV, un cardinal, ou encore d’autres proches de Molière. En même temps, Molière est montré dans une sorte de désinvolture en réalisateur compulsif proche d’un Fassbinder dans son ardeur mélancolique. Les différentes étapes du parcours de Molière y sont évoquées en partant de son théâtre de tréteau jusqu’aux coulisses du pouvoir dans l’intimité du roi et des salons luxueux. Cet itinéraire de l’homme qui reste une figure mythique du théâtre est montré de manière étrange par le metteur en scène qui lui donne des saillies loufoques, pleines de possibles et délivrant Molière de la caricature qu’il pourrait être en tant qu’auteur. Il faut souligner la présence de deux comédiens français dans ce spectacle, Jean-Damien Barbin et Jeanne Balibar, qui apportent quelque chose de leur cocasserie, oscillant entre l’épreuve de la tragédie et l’insolence de la pantomime. Les autres comédiens instillent chacun à leur manière de la candeur ou imposent une présence de leurs personnages jusqu’à l’obsession comme le comédien qui interprète Louis XVI avec un imperturbable aplomb.

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Die Kabale der Scheinheiligen. Das Leben des Hern de Molière © Christophe Raynaud de Lage

La mise en scène à travers les dispositifs vidéos multiplient les espaces de jeu sur la grande scène du parc des expos. Des chapiteaux qui sont des lieux d’intimité, à la fois des chambres de pouvoir et des chambres à coucher, forment des espaces resserrés que la caméra manipulée par un technicien explore en cherchant toujours à encadrer les visages comme pour faire que toutes ces images deviennent elles-mêmes des voix à part entière. Quand les images portent ainsi tout un ensemble de possibles, irradient autant d’horizons que l’histoire même de la pièce condamnent, il ne reste plus dans ces images que des voix venues de notre temps présent, celle des comédiens qui jouent sur scène la lucide inquiétude de l’artiste persécuté pour sa furieuse envie de déborder l’inconsistance du monde. C’est sans doute cela qui est le plus beau dans ce spectacle, c’est cette manière de raconter à travers l’histoire et la figure d’artistes persécutés en même temps que réduits au silence que ce spectacle de Castorf prend l’allure d’une cabale. La cabale devient dès lors cette grande cérémonie qu’est le spectacle, mélangeant tous les genres, passant de bravades loufoques à un ténébreux désespoir. C’est une pièce sur l’acteur et sur l’écrivain qui montre que dans tout le luxe de l’art plein d’illusions et d’espérances, promesses de liberté et d’émancipation, se trouve aussi le danger sans cesse prégnant à chaque époque troublée de tout perdre et de devoir tout reconquérir. La pièce dès lors dans son inertie devient une guerre permanente contre la bienséance, montrant des décors de salons ou des paysages de campagne sur des toiles qui sont autant de rideaux posés sur notre incapacité à représenter l’intensité du réel, tel Olivier Py qui représente des bâtiments haussmanniens sans jamais chercher à les détruire, car ils sont immuables autant que la dénaturation qui les a engendrés.

Au delà d’un spectacle de théâtre, l’écriture de Castorf point à la fois dans l’adaptation et dans les saillies burlesques qui parsèment notre rapport à l’œuvre. C’est un spectacle de tréteaux en même qu’une intense tragédie de notre impossible recommencement. La surenchère et la longueur du spectacle nous oblige à considérer sans qu’on puisse en revenir que le spectacle qui se déroule connaît là ses seules représentations car Castorf va quitter la tête du Volksbühne.. Et ce spectacle s’il n’est testament, témoigne d’une branlante beauté, toujours fascinante et quelquefois ennuyeuse, interrogeant inlassablement les possibles du théâtre et ses frontières morales qui n’ont jamais existé et n’existeront jamais, tant que les artistes ne seront pas des instruments idéologiques au service du pouvoir, mais bien des créateurs insensés. C’est la grande force du festival d’Avignon et c’est ce souffle si particulier que Castorf met en abyme dans son spectacle fulgurant et inquiet.

Raphaël Baptiste