La fuite ! de Boulgakov par Macha Makeïeff

Vu au théâtre des Célestins

Un rêve qui se détraque avec violence et dissonance : métaphore du monde moderne ?

Après un long tableau silencieux, sur un plateau surchargé et habillé de rideaux de lumière, les premiers mots du spectacle claquent dans la salle : « Vous entendez ? ». Ainsi s’ouvre la paradoxale, contradictoire, déjantée, folle et belle fresque de La Fuite ! Par Macha Makeïeff. Décrire le drame de la débandade de l’armée Blanche entre 1919 et 1921 par une comédie onirique, où la réalité est sans cesse un peu décalée, tel est le parti-pris de cette mise en scène. Une petite fille, Makeïeff elle-même peut-être, assiste sur le plateau à la renaissance de ces scènes que sa grand-mère lui raconte, apparemment traumatisée, et qu’elle revit chaque soir : ainsi la metteuse en scène déplace le texte de Boulgakov, qui n’est plus présenté comme un texte réaliste mais qui est déformé par le prisme de l’onirisme, du souvenir vécu et revécu par la grand-mère et donc par la petite fille. Une fois planté ce cadre dramaturgique, on peut oublier rapidement la mise en abyme, à laquelle on est cependant sans cesse renvoyés : la scène n’a jamais un goût de réalité, mais est toujours un peu décalée, un peu trop vivace ou au contraire un peu trop distante. Tel le voile qui descend parfois couvrir le plateau, gigantesque voile à la taille du cadre de scène, qui floute le regard et crée un effet de distance, on est parfois coupés de la scène, mis à distance, et en quelque sorte protégés.

Car cette distance permet en effet de nous préserver de la violence intolérable de la situation dramaturgique. Les huit songes qui nous sont présentés sont parfois – souvent – plus cauchemardesques qu’oniriques ; et les personnages de la pièce sont soumis à des situations d’une violence telle qu’elle les pousse dans leurs derniers retranchements, jusque pour certains à la folie. Violence de la guerre civile, violence de l’exil, violence des relations humaines brisées par le vent de la guerre qui sépare les familles et révèle la nature de l’homme dans ce qu’elle a parfois de plus égoïste et de plus criminel.

Pourtant la pièce n’est pas non plus une pièce sociologique ou une fresque historique ; c’est toujours la forme de la rêverie qui domine, la variation sur ce thème de la fuite. Le recours à la chorégraphie, au chant, au jeu parfois clownesque et caricatural creuse encore ce fossé entre la réalité et le spectacle, et fait réellement de la pièce une comédie, malgré (ou par) la gravité des sujets abordés. Même si la conception sonore fait toujours exister la guerre et sa tension en arrière-plan, c’est une fresque de vie qui nous est présentée, dans un tourbillon orchestré par la metteuse en scène dans la scénographie monumentale et vibrante qu’elle a créée pour le spectacle. On entre dans le cœur de l’humanité, avec ses lâchetés et ses honneurs, et on assiste autant à des miracles de bonté et de beauté qu’à des drames et des trahisons. Mais toujours avec ce recul qui permet d’avoir un sens de la distance et de la protection du public, y compris dans le jeu des acteurs.

© Pascal Victor/ArtComPress

Une voix prophétique semble s’élever de ce spectacle mystérieux, et tandis qu’on assiste à la difficulté de la misère, du déclassement social brutal, du confinement dans des zones ghettoïsées, du détraquement progressif d’un rêve qui se casse la figure comme une musique dissonante se désaccorde, ne laissant que cendres sur le plateau, on ne peut que constater que l’on a assisté à une situation bien plus universelle, et bien plus répétée que ce simple exemple des années 20 et de la guerre civile russe ; et la folie des personnages prend un tout autre écho dans nos sociétés modernes.

Louise Rulh

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