Les trois sœurs d’après Tchekhov par Simon Stone

Au TNP jusqu’au mercredi 17 janvier

La précision du travail de Simon Stone dans l’infinie dramaturgie d’Anton Tchekhov

Pour monter un auteur classique, un éternel débat fait rage : être fidèle à l’auteur, est-ce être fidèle à ses mots ou à ses intentions ? Comment définir a posteriori ses intentions ? Peut-il même être légitime de trahir lesdites intentions ? Dans le cas de Tchekhov, les metteurs en scènes peuvent s’appuyer sur les textes théoriques qu’il a écrit autour de son oeuvre théâtrale ; et il apparaît alors très clairement que son intention est d’écrire le présent, sous la forme la plus naturelle possible : l’acte artistique se situe dans le fait de ne pas mettre de traces d’écriture artistique dans son texte, qui doit coller le plus possible à la réalité.

trois-soeurs simon stone

© Thierry Depagne

Simon Stone décide de respecter au maximum ces intentions auctoriales, et avec les moyens techniques et esthétiques du théâtre contemporain. Ainsi, la sonorisation complète de ses acteurs et la scénographie monumentale qui figure jusque dans les moindres détails une vraie maison renvoient à une sorte de nouvelle télé-réalité, un loft théâtral où le spectateur est placé en voyeur qui assiste, de derrière les vitres, à la vie la plus banale et la plus quotidienne de chaque personnage, dans une langue absolument contemporaine et bourrée de références à notre présent. Un effet de cinéma, ou même de télé, est donc très présent dans cette mise en scène du drame des trois sœurs, exploitant le voyeurisme de nos sociétés contemporaines.

Mais alors, avancent les détracteurs de la pièce, cette représentation est-elle encore digne de porter le noble nom de pièce de théâtre ? Bien sûr, répondons-nous, puisque toute la grandeur de la pièce, toute sa théâtralité, est déjà entière dans l’oeuvre de Tchekhov ; œuvre dont plus un mot ne demeure, mais dont subsiste l’essence, la substantifique moelle, donc la merveille. Car dans cette dramaturgie très précise, tout le drame de l’humanité est condensé : la quête du bonheur, la nostalgie, l’ennui, la solitude…

Pour présenter au mieux ces thèmes, et toujours dans l’idée de rester fidèle aux intentions de Tchekhov si ce n’est à son texte, Stone déplace les personnages qui ne sont plus des militaires et jeunes filles bloqués dans l’espérance de quitter la campagne pour rejoindre Moscou, mais des monsieur et madame Tout-le-monde, qui dans notre société ultra-connectée, mondialisée et globalisée se retrouvent réunis mais isolés dans leur maison de vacances. La fratrie des quatre et leurs compagnon.pagne.s et amis se retrouve donc, et leurs drames personnels avec, comme chez Tchekhov, s’enchaînant et se liant les uns aux autres.

La scénographie marque ce cycle et cette arène où les personnages s’ébattent, prisonniers d’une fatalité absolument banale et quotidienne. Cette maison minuscule semble infinie par la précision du ballet organisé par Stone, où chaque mouvement est minutieusement orchestré, permettant une maîtrise de la tension qui monte progressivement, jusqu’au drame final. La possibilité d’assister à différents tableaux dans différentes salles en perspective donne une liberté fondamentale au créateur, qui peut lier les scènes entre elles et construire des parallèles dans l’esprit de son public par la superposition des espaces. Cela implique une gestion des temps de silence très fine, qui donne son rythme à la pièce et permet sa précision et son efficacité. Enfin, le jeu de la grande troupe réunie par Stone soutient de manière très belle la redoutable machine de guerre qu’il met en place, montrant la petitesse de l’individu et son écrasement dans un monde qui le dépasse ; créant ainsi un comique du drame de son aspect dérisoire.

Louise Rulh

2 commentaires

  1. AU TNP de Villeurbanne, les Gratte-ciels … j’ai vu :
    « Les 3 sœurs » de TCHEKOV, lu vers 16 ans
    ( je l’avoue /déjà/ pas guidée par le collège mais bien par « le hasard … et la curiosité »).

    Cette pièce m’avait laissée très perturbée par la vanité de tous les sentiments, projets, et l’ennui, le quasi désespoir : cette quête obsédée d’un « petit quoi que ce soit », qui vaille le coup de se dire : « vivons, n’attendons à demain » m’a laissé de lourdes séquelles que j’ai retrouvées magnifiées, intactes dans cette adaptation si moderne de Simon Stone.

    Au début on repense à la mode du ‘loft’, puis on (nous, les plus âgés, les déjà anciens !) tente de se rebeller : les jeunes gens de Tchekov étaient tellement plus cultivés, intelligents, riches de sentiments si bien disséqués ETC… et là ben, houai ils sont assez/très différent mais c’est pourtant ce qu’on rencontre à longueur d’échanges : dépossédés de tout ou presque sur FB, et autres … Subsistent hélas l’horreur : l’ennui, la déception, le découragement, le quasi désespoir qui s’affirment tous tout au long de la pièce. La multiplicité des possibilités de communication aboutit à un silence fait de musique parfois, infos, dénonciations, quasiment rien de personnel : un infini silencieux …du point de vue personnel.

    En fait, Simon Stone a transposé « Sex & the City » au théâtre. Il a réussi. Il a eu tout à fait raison : il est si terriblement dans le vrai. BRAVO ! Nous, + âgées … qui avons cru offrir plus de « liberté, opportunité, etc » à nos jeunes : nous avons le nez dans le caca : CAR c’est ‘presque’ pire aujourd’hui.

    On pourrait coller des phrases dites dans Sex and the City, à la pièce Les 3 sœurs : « la douleur exquise de vouloir quelqu’un d’impossible à atteindre », et encore bien d’autres extraits … Surtout, GAFFE ! je ne parle pas des films tirés de la série : NON ! Ce ne sont que frivolités ridicules, à croire qu’il n’y a que ‘nous’ qui n’ayons pas une réussite sociale flamboyante ! lol ! aucune profondeur (Carrie offre une Rolex vintage, Charlotte évolue en robe Valentino vintage dans sa kitchen, etc.).

    Le jeu des acteurs dans la pièce est fantastique, éblouissant : tous justes. Impecc. On n’arrivait pas à s’arrêter d’applaudir, parce qu’au fond, même s’ils ont très bien joué, et qu’on voulait tous les remercier… ben, en tout cas, moi, j’avais peur qu’ils n’aient pas seulement que «bien joué », mais que comme tant et tant d’autres, ils nous aient montré une tranche de leur vie, tout banalement. Hélas !

    J’ai déjà connu ça une fois, au TNP de Villeurbanne, à l’époque de CHEREAU pour son « roi LEAR »… J’ai terriblement pleuré parce que Chéreau avait concrétisé sur une scène théâtrale, tant de désespoir humain, tant de vérité non avouée … que ça en était insoutenable. J’étais encore jeune, j’appréciais le théâtre juste… comme une sorte de divertissement culturel nécessaire mais inférieur … par rapport à l’enthousiasme que je gardais /alors/ pour le cinéma. Ce fut le début d’un basculement.

    Cette pièce des « 3 sœurs » révèle douloureusement ce que c’est que d’être jeune AUJOURD’HUI. Même la vision de ce beau jeune homme nu, à l’étage, ne nous excite pas comme cela aurait du ! On réalise sa solitude à lui, son ennui, le fait qu’il n’a pas sa place nulle part, vraiment du moins … Ce n’est pas porno, surtout pas érotique, on se défend même de se taxer de voyeurisme… On culpabilise parce qu’en plus, même en connaissant tout cela : on a eu des enfants ( !!!).
    On ne sort pas indemne d’un tel spectacle. Je me suis cru vaccinée à 16 ans et là, j’en prends vraiment pour mon grade de parent, bientôt mamie. Ah, au fait, je n’en ai rien à cirer du tout du décor (pardon !) … quelque chose de bien plus simple et minimaliste m’aurait tout aussi bien convenu … Vraiment le décor n’a aucune importance là … même si ok ça a pu faire bosser du monde et rehausser donc l’espoir et la foi en … certains métiers, etc. Ce qui importe c’est « l’état des âmes », ou parfois son absence d’état ou d’âme (sourires !) ou sa trop destructrice présence. Eternel conflit.

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