Thibault Vinçon

Nous, L’Europe, Banquet des peuples de Laurent Gaudé dans une mise en scène de Roland Auzet

Jusqu’au 14 juillet dans la Cour du Lycée St Joseph [Festival d’Avignon]

Puissance

Je fais partie de la génération qui n’y croit pas. Qui n’y croit plus. Qui a conscience de l’effondrement qui vient, du fait que la planète a dépassé son sursis et que l’humanité court à sa perte, menée par un projet qui l’entraîne et l’envoie dans la disparition de la civilisation que l’on connaît et que l’on a fondé. Je fais partie de la génération qui ne croit plus vraiment en la politique puisque les réactions sont toujours trop tardives. Qui ne croit pas en la démocratie qu’on nous vend et qui est revendiquée, puisqu’elle semble être dévoyée, défaussée, trompeuse, décevante. Qui regarde l’histoire et comprend que l’humanité n’apprend pas, rien, jamais, qu’elle ne progresse pas, qu’elle reproduit les mêmes erreurs, choquée par celles de la génération précédente mais prête à les reproduire aussi vite que possible et en ne se réveillant que trop tard devant la mort annoncée de ce qui la constitue. Génération traumatisée par la Shoah capable de laisser les migrants se noyer en Méditerranée.

Je fais partie de la génération qui aime le théâtre. Qui l’aime et qui y croit, en sa force effective, en sa capacité de changer (que dis-je, changer ! sauver !) le monde. Mais qui y croit avec moins d’entrain quand elle voit les publics toujours aussi peu divers dans nos salles, quand elle entend les discours convenus, quand elle voit l’entre-soi théâtral et son incapacité à atteindre les objectifs fixés il y a pourtant longtemps (longtemps avant l’arrivée de ma génération dans le milieu, d’ailleurs), de démocratisation et de décentralisation théâtrale.

Je fais partie de la génération qui a perdu espoir, n’y croit plus, ne veut pas d’enfants pour préserver la planète et ne pas prolonger un système aussi décadent et à côté de la plaque que celui dans lequel on vit. Et qui un soir, dans la cour du collège Vernet, peut réaliser que peut-être, au vu de certains éclats de ce banquet, l’espoir n’est pas perdu et l’énergie de se battre doit renaître.

Nous, l’Europe, Banquet des peuples © Christophe Raynaud de Lage

Alors oui, parfois, le texte de Laurent Gaudé se perd et s’alourdit dans du sentimentalisme primaire. Oui, parfois, les effets d’automatisme de la mise en scène de Roland Auzet deviennent trop répétitifs. Oui, parfois, le point Godwin est trop gros, trop central pour qu’on puisse se sentir pleinement intéressés par le reste du propos. Oui, la fin est naïve, un peu agaçante, oui parfois l’impression que tout cela est vain, revient, plus forte encore que la veille.

Mais le reste du temps, la puissance est le mot qui décrit le mieux ce spectacle. Puissance du poète Gaudé, puissance du texte et de la pertinence des analyses et des ponts qui sont faits entre les choses. Puissance du jeu, notamment des exceptionnels Emmanuel Schwartz, Vincent Kreyder, Mounir Margoum et Karoline Rose. Puissance de la présence simple d’un chœur chantant, d’une musique capable de naviguer de l’opéra, à la musique contemporaine, au hard métal. Puissance de la scénographie, de ces matelas îlots-refuges, de ce mur de violence et de résonances, des projections diverses et travaillées numériquement. Puissance, puissance, puissance.

Alors malgré des déceptions, des longueurs, on ressort de ce spectacle en se disant que oui, il est précieux de connaître son passé, de le comprendre, d’essayer d’en analyser des choses. Pour agir et réagir avant qu’il ne soit vraiment trop tard, que l’entrain disparaisse, que la poésie perde sa puissance. Alors espérer encore, un peu, être agissant dans cet espoir d’apprendre à faire corps, commun, à incarner une Europe qui puisse changer le cours des choses. Pourvu qu’il dure, cet espoir, et merci de l’avoir fait naître.

Louise Rulh.

Les trois sœurs d’après Tchekhov par Simon Stone

Au TNP jusqu’au mercredi 17 janvier

La précision du travail de Simon Stone dans l’infinie dramaturgie d’Anton Tchekhov

Pour monter un auteur classique, un éternel débat fait rage : être fidèle à l’auteur, est-ce être fidèle à ses mots ou à ses intentions ? Comment définir a posteriori ses intentions ? Peut-il même être légitime de trahir lesdites intentions ? Dans le cas de Tchekhov, les metteurs en scènes peuvent s’appuyer sur les textes théoriques qu’il a écrit autour de son oeuvre théâtrale ; et il apparaît alors très clairement que son intention est d’écrire le présent, sous la forme la plus naturelle possible : l’acte artistique se situe dans le fait de ne pas mettre de traces d’écriture artistique dans son texte, qui doit coller le plus possible à la réalité.

trois-soeurs simon stone

© Thierry Depagne

Simon Stone décide de respecter au maximum ces intentions auctoriales, et avec les moyens techniques et esthétiques du théâtre contemporain. Ainsi, la sonorisation complète de ses acteurs et la scénographie monumentale qui figure jusque dans les moindres détails une vraie maison renvoient à une sorte de nouvelle télé-réalité, un loft théâtral où le spectateur est placé en voyeur qui assiste, de derrière les vitres, à la vie la plus banale et la plus quotidienne de chaque personnage, dans une langue absolument contemporaine et bourrée de références à notre présent. Un effet de cinéma, ou même de télé, est donc très présent dans cette mise en scène du drame des trois sœurs, exploitant le voyeurisme de nos sociétés contemporaines.

Mais alors, avancent les détracteurs de la pièce, cette représentation est-elle encore digne de porter le noble nom de pièce de théâtre ? Bien sûr, répondons-nous, puisque toute la grandeur de la pièce, toute sa théâtralité, est déjà entière dans l’oeuvre de Tchekhov ; œuvre dont plus un mot ne demeure, mais dont subsiste l’essence, la substantifique moelle, donc la merveille. Car dans cette dramaturgie très précise, tout le drame de l’humanité est condensé : la quête du bonheur, la nostalgie, l’ennui, la solitude…

Pour présenter au mieux ces thèmes, et toujours dans l’idée de rester fidèle aux intentions de Tchekhov si ce n’est à son texte, Stone déplace les personnages qui ne sont plus des militaires et jeunes filles bloqués dans l’espérance de quitter la campagne pour rejoindre Moscou, mais des monsieur et madame Tout-le-monde, qui dans notre société ultra-connectée, mondialisée et globalisée se retrouvent réunis mais isolés dans leur maison de vacances. La fratrie des quatre et leurs compagnon.pagne.s et amis se retrouve donc, et leurs drames personnels avec, comme chez Tchekhov, s’enchaînant et se liant les uns aux autres.

La scénographie marque ce cycle et cette arène où les personnages s’ébattent, prisonniers d’une fatalité absolument banale et quotidienne. Cette maison minuscule semble infinie par la précision du ballet organisé par Stone, où chaque mouvement est minutieusement orchestré, permettant une maîtrise de la tension qui monte progressivement, jusqu’au drame final. La possibilité d’assister à différents tableaux dans différentes salles en perspective donne une liberté fondamentale au créateur, qui peut lier les scènes entre elles et construire des parallèles dans l’esprit de son public par la superposition des espaces. Cela implique une gestion des temps de silence très fine, qui donne son rythme à la pièce et permet sa précision et son efficacité. Enfin, le jeu de la grande troupe réunie par Stone soutient de manière très belle la redoutable machine de guerre qu’il met en place, montrant la petitesse de l’individu et son écrasement dans un monde qui le dépasse ; créant ainsi un comique du drame de son aspect dérisoire.

Louise Rulh