Molière

Die Kabale der Scheinheiligen. Das Leben des Herrn de Molière dans une mise en scène Frank Castorf.

joué au Parc des Expos d’Avignon jusqu’au 13 juillet.

Un spectacle fulgurant et inquiet…

Frank Castorf a choisi d’adapter le Roman de Monsieur Molière de Boulgakov. Il y tisse des éléments qui se rapportent à sa propre expérience politique du plateau en évoquant notamment la figure de Meyerhold et le rapport difficile entre le pouvoir et les dirigeants de l’URSS. Quand on observe la situation, on se dit que Castorf énonce dans ses moments de défense d’un théâtre d’art et politique, une parole lucide et brûlante surtout si on a l’esprit les problèmes que peut avoir Kirill Serebrennikov avec le pouvoir russe. Au demeurant, à travers la mise en scène des coulisses des pièces de Molière qui sont racontées de manière historique dans l’essai de Boulgakov, le dramaturge s’amuse ici à montrer avec noirceur à quel point la société se fonde sur l’hypocrisie dans ses rapports au pouvoir politique et à l’idéologie religieuse. En cela, ce spectacle comporte de nombreuses correspondances avec celui d’Olivier Py et contient comme lui en substance un lyrisme cynique et tranchant.

Le spectacle construit de nombreux personnages présents dans la vie de Molière, ses femmes Armande et Madeleine, le roi Louis XIV, un cardinal, ou encore d’autres proches de Molière. En même temps, Molière est montré dans une sorte de désinvolture en réalisateur compulsif proche d’un Fassbinder dans son ardeur mélancolique. Les différentes étapes du parcours de Molière y sont évoquées en partant de son théâtre de tréteau jusqu’aux coulisses du pouvoir dans l’intimité du roi et des salons luxueux. Cet itinéraire de l’homme qui reste une figure mythique du théâtre est montré de manière étrange par le metteur en scène qui lui donne des saillies loufoques, pleines de possibles et délivrant Molière de la caricature qu’il pourrait être en tant qu’auteur. Il faut souligner la présence de deux comédiens français dans ce spectacle, Jean-Damien Barbin et Jeanne Balibar, qui apportent quelque chose de leur cocasserie, oscillant entre l’épreuve de la tragédie et l’insolence de la pantomime. Les autres comédiens instillent chacun à leur manière de la candeur ou imposent une présence de leurs personnages jusqu’à l’obsession comme le comédien qui interprète Louis XVI avec un imperturbable aplomb.

castorf

Die Kabale der Scheinheiligen. Das Leben des Hern de Molière © Christophe Raynaud de Lage

La mise en scène à travers les dispositifs vidéos multiplient les espaces de jeu sur la grande scène du parc des expos. Des chapiteaux qui sont des lieux d’intimité, à la fois des chambres de pouvoir et des chambres à coucher, forment des espaces resserrés que la caméra manipulée par un technicien explore en cherchant toujours à encadrer les visages comme pour faire que toutes ces images deviennent elles-mêmes des voix à part entière. Quand les images portent ainsi tout un ensemble de possibles, irradient autant d’horizons que l’histoire même de la pièce condamnent, il ne reste plus dans ces images que des voix venues de notre temps présent, celle des comédiens qui jouent sur scène la lucide inquiétude de l’artiste persécuté pour sa furieuse envie de déborder l’inconsistance du monde. C’est sans doute cela qui est le plus beau dans ce spectacle, c’est cette manière de raconter à travers l’histoire et la figure d’artistes persécutés en même temps que réduits au silence que ce spectacle de Castorf prend l’allure d’une cabale. La cabale devient dès lors cette grande cérémonie qu’est le spectacle, mélangeant tous les genres, passant de bravades loufoques à un ténébreux désespoir. C’est une pièce sur l’acteur et sur l’écrivain qui montre que dans tout le luxe de l’art plein d’illusions et d’espérances, promesses de liberté et d’émancipation, se trouve aussi le danger sans cesse prégnant à chaque époque troublée de tout perdre et de devoir tout reconquérir. La pièce dès lors dans son inertie devient une guerre permanente contre la bienséance, montrant des décors de salons ou des paysages de campagne sur des toiles qui sont autant de rideaux posés sur notre incapacité à représenter l’intensité du réel, tel Olivier Py qui représente des bâtiments haussmanniens sans jamais chercher à les détruire, car ils sont immuables autant que la dénaturation qui les a engendrés.

Au delà d’un spectacle de théâtre, l’écriture de Castorf point à la fois dans l’adaptation et dans les saillies burlesques qui parsèment notre rapport à l’œuvre. C’est un spectacle de tréteaux en même qu’une intense tragédie de notre impossible recommencement. La surenchère et la longueur du spectacle nous oblige à considérer sans qu’on puisse en revenir que le spectacle qui se déroule connaît là ses seules représentations car Castorf va quitter la tête du Volksbühne.. Et ce spectacle s’il n’est testament, témoigne d’une branlante beauté, toujours fascinante et quelquefois ennuyeuse, interrogeant inlassablement les possibles du théâtre et ses frontières morales qui n’ont jamais existé et n’existeront jamais, tant que les artistes ne seront pas des instruments idéologiques au service du pouvoir, mais bien des créateurs insensés. C’est la grande force du festival d’Avignon et c’est ce souffle si particulier que Castorf met en abyme dans son spectacle fulgurant et inquiet.

Raphaël Baptiste

« Tartuffe, nouvelle ère » par la compagnie des Lumas dans une mise en scène d’Eric Massé

Jusqu’au 21 janvier au Théâtre de la Renaissance (Oullins), à 18h

La « BFM-isation » de l’actualité charrie ses nouvelles anxiogènes, dans un contexte de montée des fondamentalismes religieux. Tel un mal qui nous changerait et nous rongerait, en proie à la tristesse et à la dépression, il serait presque bienvenu de se couper du monde, d’apprendre à s’en passer. Si la pièce de Molière Tartuffe ou l’Imposteur date de 1664, elle n’a rien perdu de sa critique corrosive des escrocs en dévotion, de sa force à questionner la foi et ses dérives afin de faire entrer de nouveau la lumière de la raison critique, émancipatrice.

La scénographie, signée par Eric Massé et Didier Raymond, parvient à installer rapidement les enjeux de la pièce en nous faisant rentrer dans une famille ordinaire, confrontée à l’enfer d’un totalitarisme religieux. La demeure bourgeoise d’Orgon est sobre, sans ostentation. Quelques panneaux-tableaux, formant les cloisons de la maison, une table en suspension –comme pour nous rappeler l’emprise totalisante du religieux dans la sphère privée.

La création son de Wilfrid Haberey ainsi que les lumières de Yoann Tivoli, jouant sur les ombres et les lumières, contribuent à installer une atmosphère anxiogène au fur et à mesure que Tartuffe parvient à contrôler les esprits. Toute parole critique devient interdite, tel un blasphème qui appellerait une punition. Au contraire, la parole de Tartuffe est sacralisée, notamment lorsque les micros s’activent lors de ses prêches.

Le succès de la pièce tient beaucoup à l’énergie et au talent de la jeune troupe. Laurent Meininger, incarnant un personnage fort en apparence, mais infantilisé par Tartuffe, trouvant du réconfort dans la « servitude volontaire »; Mireille Mossé, une pieuse Madame Pernelle, touchante dans son aveuglement risible; Sarah Pasquier, magnifique Elmire refusant l’injustice; Léo Bianchi, le choix de l’insoumission en Damis; Edith Proust, charmante Marianne; Clément Lefebvre, candide et amusant Valère; Angélique Clairand, une Dorine forte attachée à la justice.

tartuffe

© Jean-Louis Fernandez  

Pierre-François Garel incarne avec brio ce Tartuffe en figure charismatique, énigmatique et inquiétante, maniant la rhétorique afin de séduire et manipuler les hommes. Jouant sur différents registres, capable de faire rire mais également de révolter, le jeu de l’acteur rappelle par moments celui de Lars Eidinger dans le Richard III de Thomas Ostermeier. Celui d’un personnage en proie à un conflit intérieur, parfois profondément humain, créant ainsi un rapport d’intimité avec le spectateur qui se reconnaîtra en lui, notamment dans la scène où il prend (hypocritement ?) la défense du fils d’Orgon. On peut regretter le fait que cette facette obscure du personnage n’ait pas été assez développée, pour insister trop classiquement, trop lourdement sur l’escroquerie de l’homme, comme par exemple la scène où il se dénude pour prendre une douche, comme s’il était chez lui.

Mais la force de la pièce réside dans sa capacité à mettre en lumière la totale inversion morale qui se produit dans cette famille ordinaire. Le célèbre écrivain britannique Salman Rushdie – qui a sorti récemment « Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits »- victimes des foudres du totalitarisme avec une fatwa qui pèse sur sa personne, décrit cette situation ainsi: « les agresseurs se considèrent comme des victimes« . Même si Tartuffe est l’original du mal, tout se passe comme s’il fallait s’excuser auprès de lui. La parole critique est interdite car elle est nécessairement coupable, tout du moins aux yeux d’un Orgon aveuglé.


La prise de conscience s’incarne en une révolte contre l’autoritarisme, face à une parole dénaturée par l’emprise des faux-dévots, tout comme dans le
Roi Lear de Shakespeare où les mots perdent leur signification face aux discours hypocrites des sœurs de Cordélia. La parole se libère contre un dogmatisme et une violence contraires à la raison critique. Dorine et Elmire, attachées à la justice, incarnent les figures féminines qui font penser à ces femmes prenant aujourd’hui des risques pour dénoncer un islamisme radical voulant les enfermer dans une condition d’infériorité.

Il faut donc aller voir ce Tartuffe, une belle mise en scène portée par des acteurs de talent.

David Pauget

Dom Juan de Molière dans une mise en scène de Jean-François Sivadier

Vu à l’Odéon le jeudi 27 octobre, jusqu’au 4 novembre à l’Odéon

Entretien avec le metteur en scène pour l’émission Regards Intimes sur Trensistor, la radio de l’école normale supérieure de l’ENS Lyon.

Le Dom Juan de Jean-François Sivadier vient corroborer le mythe de Dom Juan, conférant au spectacle une dimension de renouveau dans la dramaturgie du classique de Molière. En tête de son propos, le metteur en scène écrit « Le rire et l’effroi », insistant par là sur les antagonismes de cette comédie noire de Molière, et montrant Dom Juan comme un être qui « tente d’épuiser le monde et de s’épuiser lui-même pour se sentir vivant ». Et c’est précisément en cela que selon lui, son spectacle se revendiquerait plutôt d’une esthétique brechtienne, en ce que précisément il insiste dans la dramaturgie sur la décadence des mœurs, mais illustre cette décadence en mettant en lumière un couple Dom Juan/Sganarelle quant à lui proche de l’aphasie. La mise en scène, à travers son substrat le plus éclatant qui pourrait être le décor, se construit autour de ce couple et serait en quelque sorte une façon de mettre en orbite leurs différentes idées et les différentes conceptions qu’ils pourraient se faire du monde.

En effet, la mise en scène se joue des effets scéniques et crée des images cellulaires, provoquant le regard et défiant les lois cosmiques de la pesanteur. Ici, les étoiles et les éléments célestes sont parties intégrantes d’une machinerie théâtrale qui agit à découvert. La mer s’anime et le théâtre s’écoule dans le bruissement intempestif de bâches ou d’étoiles qui tombent et se cassent sur le plateau, quant à lui bientôt en partie démonté et éventré. Une fine poussière pelotonnée et duveteuse est brassée sur le plateau par le déplacement des corps et se trouve irradiée par la lumière des projecteurs qu’on dirait toujours irascibles et inquiétants. L’ensemble tend peu à peu à faire émerger une atmosphère angoissée avec toute la frivolité et l’impertinence dont on pourrait affubler un sentiment de décadence ; se dégage enfin l’impression délicate de quelque chose qui est en train de s’éteindre mais dont la liberté caustique pourra rayonner jusque dans nos imaginaires et interroger l’histoire de nos représentations morales et poétiques face à l’agir de ce personnage légendaire.

Ainsi, le metteur en scène « truffe » (au sens où Jean-Loup Rivière l’emploie dans Théâtre/Public n° 220 dans son article Truffages Avignon 2015) le spectacle de références littéraires et musicales, essayant de refléter et de faire miroiter ce mythe dans nos imaginaires. Aussi, pouvons-nous voir Dom Juan chanter du Marvin Gaye ou lire le marquis de Sade et Sganarelle chanter les passantes de Georges Brassens, ces éléments viennent ouvrir l’horizon du spectateur et donner plus d’appétence au texte de Molière en l’actualisant dans notre propre modernité. Quelques passages d’improvisations avec le public ou parfois entre les scènes, viennent ancrer dans le présent théâtral de la représentation l’instant précaire ou la minute de gloire de chacun des personnages du mouillage au naufrage de leurs désirs. Ces addenda viennent renforcer le pittoresque des personnages accentuant leurs traits parfois comiques et laids, créant au passage à partir de la pièce de Molière, une féerie décadente et décalée à la lucidité politique et poétique qui incendierait la nuit remuante et infinie de la pensée.

image-pour-emission-a-modifier

© Jean-Louis Fernandez

Le Dom Juan ici proposé questionne et intrigue sans pour autant qu’on trouve aucune réponse, ni aucune interprétation qui puisse nous aider à distinguer le bien et le mal. L’ensemble dès lors, mené par des comédiens à vif sur un texte aussi puissant avec une mise en scène aussi inventive et étrangement irréelle, mêlé à une dramaturgie de la décadence, ne peut que créer une orgie théâtrale, où le spectateur est sans cesse surpris, non pas par la puissance, ni même par les effets de la mise en scène, mais simplement en ressentant sans cesse la tension qui fait que tout pourrait s’écrouler tant dans le décor aussi bien que dans le jeu des comédiens, tellement tout semble plein d’une maîtrise à la fois palpitante et incertaine.

Jean-François Sivadier, avec son tandem de comédiens dont Nicolas Bouchaud et Vincent Guédon pour incarner le duo Dom Juan/Sganarelle, propose un Dom Juan émoustillé, salve théâtrale qui fait montre d’une grande recherche dramaturgique sur le texte et qui innove dans la représentation des scènes, notamment pour ce qui est de la mort de Dom Juan. En effet, il insiste sur la douceur qui s’empare de lui quand il ressent la peur, sentiment qu’il ne connaît pas et qu’il éprouve face à ce que le metteur en scène appelle le « geste de l’impossible » : serrer la main d’une statue de pierre vivante, celle du Commandeur… Il finit consumé par ses propres peurs pourrait-on dire, et non pas jugé par un courroux divin et implacable. Nicolas Bouchaud est un Dom Juan exaspéré et agité par la peur de l’échec de ne pouvoir dominer par la parole, et son comparse Vincent Guédon incarne un Sganarelle sans cesse piétiné mais en même temps tremblant d’une rage presque lyrique pour les débordements de son maître qu’il prétendrait pouvoir contenir et modérer par l’action de sa parole. Chaque geste parvient dans ce cosmos débridé à ne pas trop défaillir et à être tenu à distance de Dom Juan, s’apprêtant sans cesse à vouloir le renverser, lui que rien, même le feu du courroux divin ne saurait faire taire ; mais chaque geste se rompt toujours face à sa lucidité et se heurte inévitablement au fer imperturbable de son irrévérence.

C’est précisément en cela que Dom Juan est encore notre contemporain, ce spectacle tente ainsi de restituer et de faire apparaître en filigrane que les antagonismes de Dom Juan et de Sganarelle sont ancrés dans notre chair et dans nos relations, que perpétuellement comme eux, nous sommes en sursis, et que nous pesons difficilement entre ce qui serait le bien universel, et ce qui nous permettrait de défendre nos intérêts personnels et nos plaisirs particuliers. Finalement plus que dans tout autre travail, le spectateur comme le comédien est en perpétuelle alerte et au devant d’un danger sans cesse renouvelé dont on ne lui épargne pas les atermoiements. Le plaisir est dans le changement tel que le dirait Dom Juan mais aussi dans l’incertain et l’obscur, et on est précisément décadent quand pour nous l’histoire des hommes n’a plus aucune perspective et que l’espoir en la politique se tarit, quand tout notre corps jubile de l’instant comprenant amèrement que tout est faux et que tout est là pour nous tromper. C’est bien ce désespoir qui nous détourne de construire l’avenir, d’y croire même seulement, et pourtant le théâtre est là pour nous rappeler tous ses vieux démons et les surpasser par la puissance de l’art, c’est ce que Jean-François Sivadier réalise ici en nous emportant vers la féerie infernale de cette histoire… Vertige ou damnation ? Telle sera la question…

Les Fourberies de Scapin de Molière dans une mise en scène de Marc Paquien

Au théâtre des Célestins

Jusqu’au 9 Avril

On assiste non pas seulement à une fourberie, mais à un délire de manipulations et de manigances, à un tournoi d’orgueil et à un combat pour la tromperie ultime, dernière salve avant de rendre les armes, aboutissement d’une carrière de valet à l’humanité orageuse et blasée, et qui face aux problèmes de ces jeunes maîtres, se plaît à tromper les pères de famille, par sa langue organique et multi-articulée en dépit de la Justice qui l’assaille comme une bonne-femme barbante .

La dramaturgie du spectacle confère à cette comédie « à l’italienne », aux rires parfois burlesques, les relents d’une comédie de langage, où la parole devient un instrument au service de la tromperie, mais d’une tromperie en trompe l’œil, pour l’amour qu’il a des ses jeunes maîtres et non pour ses intérêts propres (quoique… La frontière reste assez ambiguë). Il prétend les sortir de l’embarras et leur éviter la colère de pères autoritaires et impitoyables.

Il n’en reste pas moins que Scapin représente une figure caractéristique du valet fourbe, mais il lui manque une certaine placidité (qui serait plutôt celle de Sylvestre), et en cela Denis Lavant qui en souffle le rôle comme une tempête tapageuse soufflerait des maisons, rajoute à la figure de Scapin, quelque chose d’une irrévérence insolente, et d’une protubérance endomorphique, qui traversent les soucis et les malheurs avec incongruité, et emmènent l’univers autour de lui sans autre forme de procès.

Denis Lavant devient dès lors une sorte de monstre comique, surexcité, imprévisible, qui donne à la pièce toute sa dynamique. Scapin est l’ubiquité même, celui qui peut tout faire comme faire avaler n’importe quoi à des pères blessés dans leurs orgueils et dans leurs cœurs. Sa conscience du monde est translumineuse, il est l’équateur, le repère absolu de cet univers comique. Tout le monde lui fait confiance (jusqu’à qu’il soit découvert) ; les scènes entre lui et les pères où il essaye de favoriser les projets de ses jeunes maîtres sont sans doute les plus délicieuses : qu’il s’agisse de faire accepter le mariage contracté par Octave avec Hyacinte sans l’avis de son père Argante, ou de soutirer quelques fortes sommes d’argent à Géronte pour permettre à Léandre son fils d’acheter sa bien-aimée Zerbinette à des bohémiens et de régler encore quelques autres problèmes. Scapin est celui qui redonne espoir en tout lieu ! Et l’espoir finit toujours par triompher dans une comédie !

Les autres comédiens sont tout aussi formidables et rivalisent de pitreries et de phagocytages burlesques. Ils sont les fruits d’une machination toute entière de leurs corps et de leurs esprits au service d’une jouissance essentielle, infinie, celle-là même que Molière tentait de saisir dans son travail sur les situations et les jeux de langages ; une jouissance d’une liberté éternelle où le rire rivalisant de terreur avec le monde, libérerait les esprits du joug de l’arrogance et de la stérile connivence intellectuelle symptomatique d’une aristocratie nombrilique.

En cela, le metteur en scène a tenté de retrouver le Molière que l’on aime tous, celui par lequel nous avons découvert la littérature et le théâtre et que seuls les troupes de talent savent revigorer (pensons aux interprétations au combien désolantes parfois des textes de Molière…).

La mise en scène figure une sorte de cabane ouverte aux quatre vents, le monde étant représenté par un écran qui nous montre en fond de scène l’étendue océane et son soleil mythique. Le décor se compose aussi de quelque petit mobilier : un banc, un sac, quelques chaises, une chariote qui confèrent une certaine authenticité et une certaine chaleur à l’ensemble. La référence à la comédie italienne ne tombe pas dans l’écueil du masque facile, mais se fait par l’intermédiaire de chants enjoués à deux reprises où tous les comédiens jouent, dansent et chantent, comme si ce spectacle était une grande fête insolite, une orgie de circonstance, où chacun serait invité à prendre place pour assister avec délice à la vengeance, qui dans cette comédie, est un plat qui se mange chaud, avec beaucoup d’amour et de compassion. On reconnaît aussi là le talent de jeunes comédiens qui fanfaronnent aux milieux des plus mûrs qui quant à eux, fracassent leurs propres limites et déchaînent leurs virtuosités halenées.

C’est là un grand spectacle qui joue sur les ressorts de la comédie, tout en gardant une certaine simplicité, sans forcer ou exagérer les traits des personnages. Les comédiens au rang desquels trônent Denis Lavant et Jean Paul Muel entrent tout le temps en scène en repoussant les limites même du monde. Ils sont des égarés, qui par le rire qu’ils provoquent, rassemblent les contradictions, assemblent les possibles, et dont les intelligences ne souffrent pas le moindre sarcasme. Ils sont là en danger, prêt à succomber tant l’énergie qu’ils déploient est monstrueuse. Ils font naître la lumière dans l’obscurité, et tels des soleils poussifs dans un monde essoufflé, ils s’offrent au public et courent le risque de tout perdre, tel Molière jouant et travaillant jusqu’à l’épuisement complet de ses forces vitales, mais gagnant par là l’amour des générations futures.

Tous ceux qui ont vu cette mise en scène de Scapin risquent de s’en souvenir pour longtemps encore… Parce qu’on n’oublie jamais une grande victoire, celle de « l’extravagance » reste de loin celle qui nous marque le plus et en cela le travail des comédiens et de la mise en scène nous plongent l’espace d’un instant, dans l’éternité du rire arrogé à nos lèvres dans la camisole de force constante que nous fait porter notre société.