Les Fourberies de Scapin de Molière dans une mise en scène de Marc Paquien

Au théâtre des Célestins

Jusqu’au 9 Avril

On assiste non pas seulement à une fourberie, mais à un délire de manipulations et de manigances, à un tournoi d’orgueil et à un combat pour la tromperie ultime, dernière salve avant de rendre les armes, aboutissement d’une carrière de valet à l’humanité orageuse et blasée, et qui face aux problèmes de ces jeunes maîtres, se plaît à tromper les pères de famille, par sa langue organique et multi-articulée en dépit de la Justice qui l’assaille comme une bonne-femme barbante .

La dramaturgie du spectacle confère à cette comédie « à l’italienne », aux rires parfois burlesques, les relents d’une comédie de langage, où la parole devient un instrument au service de la tromperie, mais d’une tromperie en trompe l’œil, pour l’amour qu’il a des ses jeunes maîtres et non pour ses intérêts propres (quoique… La frontière reste assez ambiguë). Il prétend les sortir de l’embarras et leur éviter la colère de pères autoritaires et impitoyables.

Il n’en reste pas moins que Scapin représente une figure caractéristique du valet fourbe, mais il lui manque une certaine placidité (qui serait plutôt celle de Sylvestre), et en cela Denis Lavant qui en souffle le rôle comme une tempête tapageuse soufflerait des maisons, rajoute à la figure de Scapin, quelque chose d’une irrévérence insolente, et d’une protubérance endomorphique, qui traversent les soucis et les malheurs avec incongruité, et emmènent l’univers autour de lui sans autre forme de procès.

Denis Lavant devient dès lors une sorte de monstre comique, surexcité, imprévisible, qui donne à la pièce toute sa dynamique. Scapin est l’ubiquité même, celui qui peut tout faire comme faire avaler n’importe quoi à des pères blessés dans leurs orgueils et dans leurs cœurs. Sa conscience du monde est translumineuse, il est l’équateur, le repère absolu de cet univers comique. Tout le monde lui fait confiance (jusqu’à qu’il soit découvert) ; les scènes entre lui et les pères où il essaye de favoriser les projets de ses jeunes maîtres sont sans doute les plus délicieuses : qu’il s’agisse de faire accepter le mariage contracté par Octave avec Hyacinte sans l’avis de son père Argante, ou de soutirer quelques fortes sommes d’argent à Géronte pour permettre à Léandre son fils d’acheter sa bien-aimée Zerbinette à des bohémiens et de régler encore quelques autres problèmes. Scapin est celui qui redonne espoir en tout lieu ! Et l’espoir finit toujours par triompher dans une comédie !

Les autres comédiens sont tout aussi formidables et rivalisent de pitreries et de phagocytages burlesques. Ils sont les fruits d’une machination toute entière de leurs corps et de leurs esprits au service d’une jouissance essentielle, infinie, celle-là même que Molière tentait de saisir dans son travail sur les situations et les jeux de langages ; une jouissance d’une liberté éternelle où le rire rivalisant de terreur avec le monde, libérerait les esprits du joug de l’arrogance et de la stérile connivence intellectuelle symptomatique d’une aristocratie nombrilique.

En cela, le metteur en scène a tenté de retrouver le Molière que l’on aime tous, celui par lequel nous avons découvert la littérature et le théâtre et que seuls les troupes de talent savent revigorer (pensons aux interprétations au combien désolantes parfois des textes de Molière…).

La mise en scène figure une sorte de cabane ouverte aux quatre vents, le monde étant représenté par un écran qui nous montre en fond de scène l’étendue océane et son soleil mythique. Le décor se compose aussi de quelque petit mobilier : un banc, un sac, quelques chaises, une chariote qui confèrent une certaine authenticité et une certaine chaleur à l’ensemble. La référence à la comédie italienne ne tombe pas dans l’écueil du masque facile, mais se fait par l’intermédiaire de chants enjoués à deux reprises où tous les comédiens jouent, dansent et chantent, comme si ce spectacle était une grande fête insolite, une orgie de circonstance, où chacun serait invité à prendre place pour assister avec délice à la vengeance, qui dans cette comédie, est un plat qui se mange chaud, avec beaucoup d’amour et de compassion. On reconnaît aussi là le talent de jeunes comédiens qui fanfaronnent aux milieux des plus mûrs qui quant à eux, fracassent leurs propres limites et déchaînent leurs virtuosités halenées.

C’est là un grand spectacle qui joue sur les ressorts de la comédie, tout en gardant une certaine simplicité, sans forcer ou exagérer les traits des personnages. Les comédiens au rang desquels trônent Denis Lavant et Jean Paul Muel entrent tout le temps en scène en repoussant les limites même du monde. Ils sont des égarés, qui par le rire qu’ils provoquent, rassemblent les contradictions, assemblent les possibles, et dont les intelligences ne souffrent pas le moindre sarcasme. Ils sont là en danger, prêt à succomber tant l’énergie qu’ils déploient est monstrueuse. Ils font naître la lumière dans l’obscurité, et tels des soleils poussifs dans un monde essoufflé, ils s’offrent au public et courent le risque de tout perdre, tel Molière jouant et travaillant jusqu’à l’épuisement complet de ses forces vitales, mais gagnant par là l’amour des générations futures.

Tous ceux qui ont vu cette mise en scène de Scapin risquent de s’en souvenir pour longtemps encore… Parce qu’on n’oublie jamais une grande victoire, celle de « l’extravagance » reste de loin celle qui nous marque le plus et en cela le travail des comédiens et de la mise en scène nous plongent l’espace d’un instant, dans l’éternité du rire arrogé à nos lèvres dans la camisole de force constante que nous fait porter notre société.

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