« Tartuffe, nouvelle ère » par la compagnie des Lumas dans une mise en scène d’Eric Massé

Jusqu’au 21 janvier au Théâtre de la Renaissance (Oullins), à 18h

La « BFM-isation » de l’actualité charrie ses nouvelles anxiogènes, dans un contexte de montée des fondamentalismes religieux. Tel un mal qui nous changerait et nous rongerait, en proie à la tristesse et à la dépression, il serait presque bienvenu de se couper du monde, d’apprendre à s’en passer. Si la pièce de Molière Tartuffe ou l’Imposteur date de 1664, elle n’a rien perdu de sa critique corrosive des escrocs en dévotion, de sa force à questionner la foi et ses dérives afin de faire entrer de nouveau la lumière de la raison critique, émancipatrice.

La scénographie, signée par Eric Massé et Didier Raymond, parvient à installer rapidement les enjeux de la pièce en nous faisant rentrer dans une famille ordinaire, confrontée à l’enfer d’un totalitarisme religieux. La demeure bourgeoise d’Orgon est sobre, sans ostentation. Quelques panneaux-tableaux, formant les cloisons de la maison, une table en suspension –comme pour nous rappeler l’emprise totalisante du religieux dans la sphère privée.

La création son de Wilfrid Haberey ainsi que les lumières de Yoann Tivoli, jouant sur les ombres et les lumières, contribuent à installer une atmosphère anxiogène au fur et à mesure que Tartuffe parvient à contrôler les esprits. Toute parole critique devient interdite, tel un blasphème qui appellerait une punition. Au contraire, la parole de Tartuffe est sacralisée, notamment lorsque les micros s’activent lors de ses prêches.

Le succès de la pièce tient beaucoup à l’énergie et au talent de la jeune troupe. Laurent Meininger, incarnant un personnage fort en apparence, mais infantilisé par Tartuffe, trouvant du réconfort dans la « servitude volontaire »; Mireille Mossé, une pieuse Madame Pernelle, touchante dans son aveuglement risible; Sarah Pasquier, magnifique Elmire refusant l’injustice; Léo Bianchi, le choix de l’insoumission en Damis; Edith Proust, charmante Marianne; Clément Lefebvre, candide et amusant Valère; Angélique Clairand, une Dorine forte attachée à la justice.

tartuffe

© Jean-Louis Fernandez  

Pierre-François Garel incarne avec brio ce Tartuffe en figure charismatique, énigmatique et inquiétante, maniant la rhétorique afin de séduire et manipuler les hommes. Jouant sur différents registres, capable de faire rire mais également de révolter, le jeu de l’acteur rappelle par moments celui de Lars Eidinger dans le Richard III de Thomas Ostermeier. Celui d’un personnage en proie à un conflit intérieur, parfois profondément humain, créant ainsi un rapport d’intimité avec le spectateur qui se reconnaîtra en lui, notamment dans la scène où il prend (hypocritement ?) la défense du fils d’Orgon. On peut regretter le fait que cette facette obscure du personnage n’ait pas été assez développée, pour insister trop classiquement, trop lourdement sur l’escroquerie de l’homme, comme par exemple la scène où il se dénude pour prendre une douche, comme s’il était chez lui.

Mais la force de la pièce réside dans sa capacité à mettre en lumière la totale inversion morale qui se produit dans cette famille ordinaire. Le célèbre écrivain britannique Salman Rushdie – qui a sorti récemment « Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits »- victimes des foudres du totalitarisme avec une fatwa qui pèse sur sa personne, décrit cette situation ainsi: « les agresseurs se considèrent comme des victimes« . Même si Tartuffe est l’original du mal, tout se passe comme s’il fallait s’excuser auprès de lui. La parole critique est interdite car elle est nécessairement coupable, tout du moins aux yeux d’un Orgon aveuglé.


La prise de conscience s’incarne en une révolte contre l’autoritarisme, face à une parole dénaturée par l’emprise des faux-dévots, tout comme dans le
Roi Lear de Shakespeare où les mots perdent leur signification face aux discours hypocrites des sœurs de Cordélia. La parole se libère contre un dogmatisme et une violence contraires à la raison critique. Dorine et Elmire, attachées à la justice, incarnent les figures féminines qui font penser à ces femmes prenant aujourd’hui des risques pour dénoncer un islamisme radical voulant les enfermer dans une condition d’infériorité.

Il faut donc aller voir ce Tartuffe, une belle mise en scène portée par des acteurs de talent.

David Pauget

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