Marie Vialle

Le nom sur le bout de la langue de Pascal Quignard, mis en scène par Marie Vialle

Vu dans le cadre du Festival Best Of aux Subsistances de Lyon

La douceur d’un conte d’enfance

Pascal Quignard et Marie Vialle se retrouvent une nouvelle fois au plateau, où Marie Vialle monte trois textes courts, nouvelles à la forme proche du conte, écrites par Quignard. Seule en scène, dans un espace complètement épuré, habillée seulement de son violoncelle, l’actrice nous emmène dans un univers ancien, sur lequel elle seule a une parfaite maîtrise, qui renvoie aux récits initiatiques à l’origine de chaque société humaine.

Le spectacle repose sur elle, et elle uniquement : on y reconnaît sa voix très modulée, sa gestuelle très contrôlée, sa manière de ménager pauses et moments de silence pour permettre une suspension, un envol. L’univers lui obéit, la scénographie étant pensée comme un monde onirique où descendent des cintres les éléments qui lui sont nécessaires, un tabouret, une veste, une robe légère. La légèreté s’impose en effet comme le maître-mot de cette mise en scène où la primauté de la langue s’accompagne d’une forme d’évanescence, de diaphanéité du spectacle.

Marie_Vialle_Le_Nom_sur-c-Thierry_Chassepoux

© Thierry Chassepoux

La langue de Quignard reste cependant placée au centre du dispositif dramaturgique qui, tout en travaillant sur le personnage du conteur laisse un rôle plus distancié, plus radical au travail du jeu de l’actrice. Les trois récits courts, en apparence déconnectés les uns des autres qui forment le récit, résonnent dans un système d’échos et de souvenirs lointains : on dit que toutes les fables humaines peuvent être ramenées à sept schémas narratifs seulement, sujets infinis de variations et d’invention. Ces trois textes transportent cette odeur primitive, ce sentiment de déjà-vu et d’universel, en même temps qu’ils sont inédits et neufs.

Par la langue, le spectateur est entrainé dans une rêverie déconnectée de toute réalité, de toute empreinte sociale particulière ; il peut même être parfois amené à décrocher, partir dans ses propres pensées, exactement comme dans le mécanisme d’enfance qui fait qu’un enfant s’endort au rythme de l’histoire qui lui est racontée, supplantant aux mots écrits son propre imaginaire puis ses propres rêves. L’état de somnolence, de rêve éveillé est de toute évidence recherché par ce travail de Marie Vialle, et fait écho avec les travaux de recherche les plus récents sur la question de l’hypnose théâtrale : en effet, de nombreux procédés dans la mise en scène renvoient à un mécanisme d’induction bien connu des hypnothérapeutes.

Mais il ne faudrait pas cependant renvoyer ce spectacle à un simple statut de lieu d’expérimentation, puisqu’il constitue avant tout un retour à un âge béni de douceur, de simplicité et de calme, où le théâtre pour une fois s’isole de l’agitation du monde pour revenir à un processus universel d’écoute fondamentale.

Louise Rulh

Dom Juan de Molière dans une mise en scène de Jean-François Sivadier

Vu à l’Odéon le jeudi 27 octobre, jusqu’au 4 novembre à l’Odéon

Entretien avec le metteur en scène pour l’émission Regards Intimes sur Trensistor, la radio de l’école normale supérieure de l’ENS Lyon.

Le Dom Juan de Jean-François Sivadier vient corroborer le mythe de Dom Juan, conférant au spectacle une dimension de renouveau dans la dramaturgie du classique de Molière. En tête de son propos, le metteur en scène écrit « Le rire et l’effroi », insistant par là sur les antagonismes de cette comédie noire de Molière, et montrant Dom Juan comme un être qui « tente d’épuiser le monde et de s’épuiser lui-même pour se sentir vivant ». Et c’est précisément en cela que selon lui, son spectacle se revendiquerait plutôt d’une esthétique brechtienne, en ce que précisément il insiste dans la dramaturgie sur la décadence des mœurs, mais illustre cette décadence en mettant en lumière un couple Dom Juan/Sganarelle quant à lui proche de l’aphasie. La mise en scène, à travers son substrat le plus éclatant qui pourrait être le décor, se construit autour de ce couple et serait en quelque sorte une façon de mettre en orbite leurs différentes idées et les différentes conceptions qu’ils pourraient se faire du monde.

En effet, la mise en scène se joue des effets scéniques et crée des images cellulaires, provoquant le regard et défiant les lois cosmiques de la pesanteur. Ici, les étoiles et les éléments célestes sont parties intégrantes d’une machinerie théâtrale qui agit à découvert. La mer s’anime et le théâtre s’écoule dans le bruissement intempestif de bâches ou d’étoiles qui tombent et se cassent sur le plateau, quant à lui bientôt en partie démonté et éventré. Une fine poussière pelotonnée et duveteuse est brassée sur le plateau par le déplacement des corps et se trouve irradiée par la lumière des projecteurs qu’on dirait toujours irascibles et inquiétants. L’ensemble tend peu à peu à faire émerger une atmosphère angoissée avec toute la frivolité et l’impertinence dont on pourrait affubler un sentiment de décadence ; se dégage enfin l’impression délicate de quelque chose qui est en train de s’éteindre mais dont la liberté caustique pourra rayonner jusque dans nos imaginaires et interroger l’histoire de nos représentations morales et poétiques face à l’agir de ce personnage légendaire.

Ainsi, le metteur en scène « truffe » (au sens où Jean-Loup Rivière l’emploie dans Théâtre/Public n° 220 dans son article Truffages Avignon 2015) le spectacle de références littéraires et musicales, essayant de refléter et de faire miroiter ce mythe dans nos imaginaires. Aussi, pouvons-nous voir Dom Juan chanter du Marvin Gaye ou lire le marquis de Sade et Sganarelle chanter les passantes de Georges Brassens, ces éléments viennent ouvrir l’horizon du spectateur et donner plus d’appétence au texte de Molière en l’actualisant dans notre propre modernité. Quelques passages d’improvisations avec le public ou parfois entre les scènes, viennent ancrer dans le présent théâtral de la représentation l’instant précaire ou la minute de gloire de chacun des personnages du mouillage au naufrage de leurs désirs. Ces addenda viennent renforcer le pittoresque des personnages accentuant leurs traits parfois comiques et laids, créant au passage à partir de la pièce de Molière, une féerie décadente et décalée à la lucidité politique et poétique qui incendierait la nuit remuante et infinie de la pensée.

image-pour-emission-a-modifier

© Jean-Louis Fernandez

Le Dom Juan ici proposé questionne et intrigue sans pour autant qu’on trouve aucune réponse, ni aucune interprétation qui puisse nous aider à distinguer le bien et le mal. L’ensemble dès lors, mené par des comédiens à vif sur un texte aussi puissant avec une mise en scène aussi inventive et étrangement irréelle, mêlé à une dramaturgie de la décadence, ne peut que créer une orgie théâtrale, où le spectateur est sans cesse surpris, non pas par la puissance, ni même par les effets de la mise en scène, mais simplement en ressentant sans cesse la tension qui fait que tout pourrait s’écrouler tant dans le décor aussi bien que dans le jeu des comédiens, tellement tout semble plein d’une maîtrise à la fois palpitante et incertaine.

Jean-François Sivadier, avec son tandem de comédiens dont Nicolas Bouchaud et Vincent Guédon pour incarner le duo Dom Juan/Sganarelle, propose un Dom Juan émoustillé, salve théâtrale qui fait montre d’une grande recherche dramaturgique sur le texte et qui innove dans la représentation des scènes, notamment pour ce qui est de la mort de Dom Juan. En effet, il insiste sur la douceur qui s’empare de lui quand il ressent la peur, sentiment qu’il ne connaît pas et qu’il éprouve face à ce que le metteur en scène appelle le « geste de l’impossible » : serrer la main d’une statue de pierre vivante, celle du Commandeur… Il finit consumé par ses propres peurs pourrait-on dire, et non pas jugé par un courroux divin et implacable. Nicolas Bouchaud est un Dom Juan exaspéré et agité par la peur de l’échec de ne pouvoir dominer par la parole, et son comparse Vincent Guédon incarne un Sganarelle sans cesse piétiné mais en même temps tremblant d’une rage presque lyrique pour les débordements de son maître qu’il prétendrait pouvoir contenir et modérer par l’action de sa parole. Chaque geste parvient dans ce cosmos débridé à ne pas trop défaillir et à être tenu à distance de Dom Juan, s’apprêtant sans cesse à vouloir le renverser, lui que rien, même le feu du courroux divin ne saurait faire taire ; mais chaque geste se rompt toujours face à sa lucidité et se heurte inévitablement au fer imperturbable de son irrévérence.

C’est précisément en cela que Dom Juan est encore notre contemporain, ce spectacle tente ainsi de restituer et de faire apparaître en filigrane que les antagonismes de Dom Juan et de Sganarelle sont ancrés dans notre chair et dans nos relations, que perpétuellement comme eux, nous sommes en sursis, et que nous pesons difficilement entre ce qui serait le bien universel, et ce qui nous permettrait de défendre nos intérêts personnels et nos plaisirs particuliers. Finalement plus que dans tout autre travail, le spectateur comme le comédien est en perpétuelle alerte et au devant d’un danger sans cesse renouvelé dont on ne lui épargne pas les atermoiements. Le plaisir est dans le changement tel que le dirait Dom Juan mais aussi dans l’incertain et l’obscur, et on est précisément décadent quand pour nous l’histoire des hommes n’a plus aucune perspective et que l’espoir en la politique se tarit, quand tout notre corps jubile de l’instant comprenant amèrement que tout est faux et que tout est là pour nous tromper. C’est bien ce désespoir qui nous détourne de construire l’avenir, d’y croire même seulement, et pourtant le théâtre est là pour nous rappeler tous ses vieux démons et les surpasser par la puissance de l’art, c’est ce que Jean-François Sivadier réalise ici en nous emportant vers la féerie infernale de cette histoire… Vertige ou damnation ? Telle sera la question…