Les Subsistances Lyon

À vue de Brigitte Seth et Roser Montllò Guberna

Vu aux Subsistances pour le Festival Week-end sur Mars

Quand la danse prend la parole

C’est dans le cadre du festival Week End sur Mars aux Subsistances de Lyon que les deux chorégraphes Brigitte Seth et Roser Montllò Guberna, travaillant en étroite collaboration depuis plusieurs années, ont présenté leur toute nouvelle création, À vue. Sylvain Dufour, danseur interprète et scénographe les a rejoint pour cette pièce, et tous trois interpréteront un rôle a priori opposé à leur sexe : ce sont deux hommes et une femme que les spectateurs auront sous leurs yeux. A mi-chemin entre le théâtre, la danse et la quasi performance, ils vont interroger la place des êtres dans nos sociétés modernes, citadines, qui sont faites de file d’attente pour obtenir des papiers, d’entretiens d’embauches… La question du genre s’est en outre posée en première instance, car face à ces épreuves quotidiennes, les sexes ne sont évidemment pas égaux. Et plus encore que la question du genre, c’est la question de l’identité qui doucement pointe, crue, à vue…

Aux premières lueurs, le plateau est comme découvert. Des chaises, froides, noires, similaires à celles que l’on trouve en entrant dans l’accueil d’une quelconque administration sont disposées sur le côté de la scène. Sylvain Dufour, grimé sous les traits dirons-nous, clichés, d’une femme – cheveux très blonds, légère robe bleu ciel, talons – est assis sur l’une d’entre-elles. Il attend les jambes croisées, immobile. Des espaces sont délimités au sol par le biais de gros scotch. Au fond, à droite, se trouve une table face à une toile de studio photo. D’emblée, le décor est éloquent : tout est fait pour être vu, il n’y a pas d’espace intime. Tout se passe comme si l’on ne voulait pas laisser place à l’intime, ou alors, comme s’il était sur le point d’être totalement mis à nu. Et en effet, cette sensation ne va pas cesser de croître et de décroître tout au long du spectacle.

© Christophe Raynaud de Lage

Brigitte Seth et Roser Montllò Guberna apparaissent quand à elles sous les traits d’hommes en costumes sobres, faisant métonymiquement référence à ces « personnages » de bureau, hommes de tous les jours, effacés derrière leur cravate bien resserrée… « Vous en croisez beaucoup des morts ? » demandent-elles. On aurait, à bien y réfléchir, envie de répondre « Oui ». On passe par différents moments qui sont comme des mises en situation du quotidien, un quotidien questionné voire – et surtout – montré du doigt : entretien d’embauche qui vire à l’interrogatoire, un patron qui apprend sans vergogne à ses employés qu’il ne faut en aucun cas se sentir concerné par les problèmes de ceux qu’on rencontre… Une attente interminable pour obtenir des papiers virera au coup de gueule, et Brigitte Seth, dans une tirade sans souffle qui relève du slam déclamera son désenchantement quant au monde dans lequel nous vivons. La médecine, les banquiers, la direction, les administrations, toutes ces instances qui nous dirigent et finissent par nous étouffer. Notons ici que les deux chorégraphes laissent une place très important au texte – ici de l’écrivain lyonnais Jean Luc A. d’Asciano – dans leurs créations, la littérature fait intégralement partie de leur travail. Plus encore qu’exprimée oralement, on accordera à Brigitte Seth et Roser Montllò Guberna que celle-ci est incarnée avec une très grande sincérité.

En outre, par moments, il semble vain de tenter de dire ce que l’on a sur le cœur, et c’est à cet instant que le geste, la danse prend la parole. Elle arrive comme un agacement, comme un ras-le-bol, comme une folie. Les corps nous disent « J’en ai assez », ou, plus étrange encore « J’en ai assez d’être dans ce corps ». C’est ainsi que la question identitaire apparaît. Car, bien évidemment, ce changement de sexe que se sont assignés les interprètes pose ouvertement une réflexion autour du genre. Ils ne vont cesser de se transformer, par un jeu de perruques, d’attitudes, de vêtements tout au long de la pièce. Un duo relativement bien mené entre les deux chorégraphes mélangera les corps par un jeu de torsions et de têtes, et par ce trompe l’œil en mouvement on aura la sensation de voir la tête de l’une sur le corps de l’autre. Le sexe assigné – socialement ? biologiquement ? – pose problème, les frontières entre le masculin et le féminin sont questionnées : qu’arrive-t-il finalement quand tout le monde est assujettit au même régime de soumission ? Y a t il tant de différences ?

Ainsi que nous l’avons dit plus haut, c’est une réflexion sur l’identité, l’individu qui transparaît sur celle du genre. Mais une réflexion de quel type ? Tout semble se tenir, or, je reste pour ma part sur une impression assez floue concernant les revendications ou les enjeux de cette pièce. Inscrite dans une ligne qui entoure le débat public et les instances artistiques depuis maintenant quelques années  – les réflexions sur le genre, la société vs l’individu, le féminin vs le masculin… – l’oeuvre est intéressante, mais manque quelque peu de singularité, d’authenticité. Ces questions ont été traitées à foison, et nous restons à présent dans un déjà-vu ou plutôt un déjà-dit. Mais peut-être est-ce ici le nœud de cette oeuvre, c’est-à-dire non pas tant de revendiquer, mais simplement de dire, de donner à voir ce qui peut se ressentir, encore et toujours pour souligner le fait que les choses changent encore trop lentement ?

 Eléonore Kolar

Poings aux Subsistances

Vu dans le cadre du Festival Un Week-end sur Mars aux Subsistances

La critique du livre sur notre blog

Jeune trio puissant

Une rencontre. Un duo. Un duo qui devient un trio. Un trio créé non pas, comme souvent, par une naissance, une joie, une vie, mais plutôt par une mort, une séparation, un schisme interne. Parce que quand une relation se révèle malsaine, psychologiquement violente et abusive, elle peut créer une fêlure chez la victime de cette relation, une fêlure au plus profond de soi qui laisse naître un être autre, qui vit comme nous, par nous, mais dont on est détaché. Poings manifeste ce déchirement interne par une présence doublée, une femme autre, comme la petite voix dans notre tête qui nous met en garde contre les dangers évidents qu’une relation comme celle qui est en train de s’engager suppose. Petite voix qu’on écoute trop rarement…

Pourtant, l’héroïne de la pièce n’est pas une victime. C’est toute la force de ce spectacle à 6 mains, qui permet de montrer avec beaucoup de nuances et de finesse la mécanique bien huilée d’une relation perverse où on se laisse entraîner dans le malheur et dans le déni qui nous pousse à nous oublier. Mais cette fois la femme qui se laisse glisser dans ce malaise du couple est rattrapée par une autre femme, elle-même, elle-autre, une personne capable de prendre suffisamment de distance pour analyser le cadre obsessionnel et malsain de la relation.

Ce n’est pourtant pas une relation manichéenne, un homme immédiatement violent, un agresseur inconnu, un bourreau tyrannique. Cet homme, il ressemble à n’importe qui, n’importe qui de bien, n’importe qui comme l’homme parfait. Tout va bien, tout est beau, la relation est belle… Mais parfois, juste parfois, par quelques phrases ou quelques regards, on comprend peu à peu que quelque chose cloche. Seulement, cette prise de conscience ne peut exister que de l’extérieur, ne peut venir que du public ou de cet autre être, né du traumatisme et de la violence qui scinde en deux la fille qui perd ses repères, perd qui elle est, et ne veut pas perdre foi en cette relation.

La prise de conscience passe aussi par les sens. La circassienne Justine Berthillot, qui interprète l’une des deux femmes, vit par son corps sa libération et son envol. Seul cela lui permet de se libérer de cette pression, de ce carcan invisible et pourtant omniprésent. Omniprésent et invisible… comme le son, dernière composante du rassemblement des talents des trois jeunes auteur.rice.s de la pièce. Ainsi, le domaine du visible : le corps, mais aussi l’espace qui est matiéré (murs mous, sols en latex qui sont modifiables et qui peuvent laisser voir la transparence) et la gestion des lumières et des couleurs sont des éléments qui appartiennent à la vie, à la joie, à la liberté. Le domaine du son, de l’invisible, de l’indicible, sont au contraire dirigés vers l’autre, l’homme, le dominant de ce couple déséquilibré qui chavire et qui blesse. Ainsi, les actes de grande violence qui sont décrits au moment culminant de cette relation perverse sont manifestés par la privation de la voix : alors qu’un récit nous est fait, la voix qui sort de la bouche de la victime lui est volée, elle en perd le contrôle, le son en est modifié tout comme son être profond à été modifié, trituré, malmené. La violence des mots est manifestée par la violence de la perte de contrôle sur un des éléments les plus importants de notre identité, notre capacité à dire. Quel message fort, dans un monde qui commence à reprendre la parole sur tellement de sujets liés aux violences des femmes…

La mise en scène colle ainsi parfaitement au cœur du texte, à son sens profond, et transmet par les moyens du spectacle un message radical, limpide et politique. Un théâtre de violence, qui sauve.

Louise Rulh.

THOMAS LEBRUN / LES ROIS DE LA PISTE

Vu dans le cadre du festival le Moi de la Danse 2018 aux Subsistances de Lyon

Le site des Subsistances de Lyon accueille, dans le cadre du festival Le Moi de la Danse, le chorégraphe et directeur du Centre Chorégraphique National de Tours Thomas Lebrun, avec une création décoiffante datant de novembre 2016, Les Rois de la Piste. C’est sous les stroboscopes et la musique techno que nous sommes conviés à faire un pas dans l’univers de l’artiste, entouré de formidables danseur.euse.s pour nous faire vibrer, rire et trépigner en ce début d’année 2018.

© Frédéric Iovino

Les Rois de la Piste. Déjà, cette expression un peu passée – si ce n’est pas pour dire ringarde – nous fait sourire. Ces rois et ces reines de la piste ce sont les cinq interprètes qui vont défiler devant nous durant une heure, interprétant à tour de rôle des personnages que nous avons déjà tous croisés une fois dans notre vie, si ce n’est pas aux alentours de 4h du matin dans une boîte de nuit éclectique, au moins dans notre imaginaire le plus loufoque. D’une ambiance nineties aux cabarets queer, en passant par le club miteux du coin, Thomas Lebrun dresse un portrait de genres très humain et touchant, merveilleusement orchestré.

Le dispositif scénique est plutôt simple : est posé sur le devant de la scène le carré illuminé d’un led dancefloor sur lequel vont prendre vie nos avatars de soirée arrosée. La musique se fait, un DJ-set où de gros tubes vont être mixés : et oui dans une boîte intimiste, passé minuit, on y passe Cher et C+C Music Factory et… Everybody dance now ! Ca nous fait taper le cœur et le défilé peut commencer : on croisera un homme timide maladif bien trop habillé pour le lieu, une femme pimpante aux allures bourgeoise qui ce soir, allez, compte bien s’amuser, une « cougar » pinte de bière à la main qui finira par terre et non pas dans les bras d’un d’un beau jeune garçon – en effet, eux, ils préfèrent les hommes… La soirée est placée sous le signe de la séduction. En effet, sur le dancefloor, tout le monde est là pour danser, mais aussi et surtout pour draguer, faire des yeux, se coller, se décoller, rouler des hanches et des épaules…

C’est quasiment toute la société qui est passée au crible de ce carré dansant : la trentenaire délurée, le vieux metalleux, le rappeur déchu, le pervers… Les artistes ont un sens du rythme incroyable et jouent leurs rôles avec une très grande sincérité, la danse est complètement incarnée dans le personnage, ils vont au bout de leurs gestes et de leurs corps. Tous les styles y passent, toutes les manières qu’on peut avoir de danser également. En outre, et c’est là un autre aspect essentiel, on sent que les corps se meuvent toujours en fonction des autres bien qu’ils soient la plupart du temps seuls sur scène. Dans une boîte de nuit, la séduction passe par la danse, mais elle passe également par la manière dont notre danse est regardée.

Au fond, c’est aussi une interrogation sur le regard en société plus encore que sur la danse en société que porte cette pièce. On ne saurait trop illustrer les propos du philosophe Jean-Paul Sartre dans son ouvrage l’Être et le Néant, que par ce qui se passe sur une piste de danse : « Le regard que manifeste les yeux, de quelque nature qu’ils soient, est pur renvoi à moi-même. Ce que je saisis immédiatement lorsque j’entends craquer les branches derrière moi, ce n’est pas qu’il y a quelqu’un, c’est que je suis vulnérable, que j’ai un corps qui peut être blessé, que j’occupe une place et que je ne puis, en aucun cas, m’évader de l’espace où je suis sans défense, bref, que je suis vu. Ainsi, le regard est d’abord un intermédiaire qui renvoie de moi à moi-même. […] » [Troisième Partie, Chapitre 1, Section IV « Le regard »]

En effet, sur une piste de danse, on ne sait que trop que nous sommes vus, et notre rapport aux autres tient dans le regard. Il y aura celui ou celle qui ne fait plus attention aux regards, qui fuit le regard, qui cherche le regard, qui n’existe que par le regard… L’attention que l’on se porte les uns aux autres est intrinsèquement structurée par le regard que l’on se porte mutuellement, et notre façon de danser en est – plus ou moins, nuançons le propos – modifiée. D’où cette multitude de caractères si bien illustrés par Thomas Lebrun et ses interprètes : c’est notre être même qui est en jeu à travers nos mouvements. Nous sommes incarnés, et la danse exprime notre être, qui est toujours pris dans un faisceau de regards en société. Les Rois de la Piste nous ramène paradoxalement à nous-même après avoir épuisé une galerie de personnages hauts en couleur. Le tout se terminera par une chorégraphie de groupe d’une homogénéité et d’une précision très forte, où tous porterons le même costume, homme comme femme, car la pièce nous incite également à regarder autrement le genre : on peine à distinguer qui des hommes sont sous des habits de femmes et qui des femmes sont sous des habits d’hommes. C’est le genre humain qui danse sous nos yeux, et avec humour l’on comprend que, sur une piste de danse, après quelques verres, nous sommes finalement tous les mêmes. 

Éléonore Kolar

Chorégraphie Thomas Lebrun. Interprétation Julie Bougard, Thomas Lebrun, Matthieu Patarozzi, Véronique Teindas, Yohann Têté. Musiques Shlomi Aber, C+C Music Factory, Cher, Corona, Gloria Gaynor, Grauzone, Miss Fitz, Snap!, Techtronic. Création lumière Jean-Philippe Filleul. Création son Maxime Fabre. Montage son Maxime Fabre, Yohann Têté. Costumes Thomas Lebrun. Réalisation costumes Kite Vollard.

 

Mirages et miracles, une exposition d’Adrien M et Claire B

Aux Subsistances à Lyon jusqu’au 22 décembre dans le cadre du festival Nuage Numérique

Une expérience aussi belle que terrifiante

Comme on a pu le voir dans différents spectacles de cette saison, les nouvelles technologies qui ont envahi et transformé nos vies envahissent et transforment aussi le théâtre et les autres domaines artistiques. La compagnie Adrien M & Claire B travaille sur ces sujets depuis de nombreuses années, utilisant le numérique dans leur recherche autour des différents moyens du mouvement.

Cette saison, ils explorent ces thématiques dans une forme un peu nouvelle : une exposition d’art, que le public visite en plusieurs temps distincts. Dans une première partie, le spectateur est invité à observer au travers d’un iPad des œuvres de Claire Bardainne, œuvres graphiques en noir et blanc qui envahissent l’espace lorsqu’on les voit via l’écran, et autour desquelles on peut tourner, changer de point de vue, et observer le mouvement depuis n’importe quelle source. Chaque spectateur peut donc se faire son propre spectacle, choisir ce qu’il regarde, et d’où. Au-delà de la prouesse technique, les œuvres en mouvement apportent une profondeur poétique au tracé en 2D sur la feuille, même si parfois cela se fait aux dépens de l’œuvre : le spectateur peut être tenté de ne regarder que le mouvement dans l’écran, sans plus prêter attention à l’oeuvre originale.

Ces différentes animations peuvent prendre différentes formes : tracés abstraits, images conceptuelles, ou encore silhouettes sombres qui utilisent leur environnement. Le dessin tracé est souvent accompagné d’une ou plusieurs pierres : le minéral naturel brut est souligné par une oeuvre humaine artistique, sur laquelle s’ajoute encore cette création numérique, que d’aucuns ont encore du mal à caractériser d’artistique, du fait de sa technicité. Cette multiplication des couches et des formes crée l’oeuvre, que le spectateur appréhende donc seul face à son écran. La notion de public est rompue, même si souvent on se retrouve à discuter et débattre de ce qu’on voit.

Car cette exposition soulève beaucoup de questions, de débats, et d’inquiétudes. D’autant plus dans la seconde partie de l’exposition, qui utilise les technologies de la réalité virtuelle pour proposer une expérience complètement immersive au spectateur. Dans deux dispositifs distincts, l’homme devient un démiurge, un créateur qui de ses mains modèle la glaise pour construire un univers sablé, ou par la danse fait se mouvoir des corps holographiques poétiques.

Alors l’expérience est aussi belle que terrifiante. Mais elle parvient surtout à provoquer le débat, à amener des questions, qu’on aurait tendance à accepter en tant que telles, sur le devant de la scène, à nous pousser à nous interroger sur ces nouveautés et leurs implications. Car si elles ne sont qu’outils, et peuvent donc être utilisées par les hommes pour des activités nobles et humaines, les potentiels excès qui les entourent peuvent aussi inquiéter, tant qu’on ne prend pas conscience de leur nécessaire contrôle. Mais le pari de créer du beau, sous différentes formes, avec l’aide du numérique est remporté ici par le duo d’artiste.

Louise Rulh

Le nom sur le bout de la langue de Pascal Quignard, mis en scène par Marie Vialle

Vu dans le cadre du Festival Best Of aux Subsistances de Lyon

La douceur d’un conte d’enfance

Pascal Quignard et Marie Vialle se retrouvent une nouvelle fois au plateau, où Marie Vialle monte trois textes courts, nouvelles à la forme proche du conte, écrites par Quignard. Seule en scène, dans un espace complètement épuré, habillée seulement de son violoncelle, l’actrice nous emmène dans un univers ancien, sur lequel elle seule a une parfaite maîtrise, qui renvoie aux récits initiatiques à l’origine de chaque société humaine.

Le spectacle repose sur elle, et elle uniquement : on y reconnaît sa voix très modulée, sa gestuelle très contrôlée, sa manière de ménager pauses et moments de silence pour permettre une suspension, un envol. L’univers lui obéit, la scénographie étant pensée comme un monde onirique où descendent des cintres les éléments qui lui sont nécessaires, un tabouret, une veste, une robe légère. La légèreté s’impose en effet comme le maître-mot de cette mise en scène où la primauté de la langue s’accompagne d’une forme d’évanescence, de diaphanéité du spectacle.

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© Thierry Chassepoux

La langue de Quignard reste cependant placée au centre du dispositif dramaturgique qui, tout en travaillant sur le personnage du conteur laisse un rôle plus distancié, plus radical au travail du jeu de l’actrice. Les trois récits courts, en apparence déconnectés les uns des autres qui forment le récit, résonnent dans un système d’échos et de souvenirs lointains : on dit que toutes les fables humaines peuvent être ramenées à sept schémas narratifs seulement, sujets infinis de variations et d’invention. Ces trois textes transportent cette odeur primitive, ce sentiment de déjà-vu et d’universel, en même temps qu’ils sont inédits et neufs.

Par la langue, le spectateur est entrainé dans une rêverie déconnectée de toute réalité, de toute empreinte sociale particulière ; il peut même être parfois amené à décrocher, partir dans ses propres pensées, exactement comme dans le mécanisme d’enfance qui fait qu’un enfant s’endort au rythme de l’histoire qui lui est racontée, supplantant aux mots écrits son propre imaginaire puis ses propres rêves. L’état de somnolence, de rêve éveillé est de toute évidence recherché par ce travail de Marie Vialle, et fait écho avec les travaux de recherche les plus récents sur la question de l’hypnose théâtrale : en effet, de nombreux procédés dans la mise en scène renvoient à un mécanisme d’induction bien connu des hypnothérapeutes.

Mais il ne faudrait pas cependant renvoyer ce spectacle à un simple statut de lieu d’expérimentation, puisqu’il constitue avant tout un retour à un âge béni de douceur, de simplicité et de calme, où le théâtre pour une fois s’isole de l’agitation du monde pour revenir à un processus universel d’écoute fondamentale.

Louise Rulh

Une longue peine, mise en scène par Didier Ruiz

Vu Aux Subsistances dans le cadre de la cinquième édition du Festival Sens Interdits

Les géants fragiles

Didier Ruiz s’interroge dans sa note d’intention sur l’étonnant paradoxe du double-sens du mot « peine », autant chagrin que punition. Et il nous permet d’entrer dans la parenthèse de vie de quatre de ces hommes, et d’une compagne patiente, qui ont dû traverser ce long, très long chemin de l’incarcération prolongée.

La forme du témoignage est souvent une forme compliquée et risquée au théâtre. Car si l’intention de donner l’opportunité à des gens privés de voix de parler sur un plateau est louable, souvent ce geste militant n’est que peu ou partiellement compatible avec le geste artistique. Or ici, Ruiz réussit ce petit bijou, qui ne délaisse pas la forme au profit du fond. Ces personnes (puisqu’il ne s’agit pas de personnages) deviennent et sont réellement artistes, acteurs, chanteuse même, et sont de ce fait libérés de la menace voyeuriste que menaçait le choix du sujet même de ce spectacle. Ainsi, les témoignages ne tombent pas dans un récit pathétique dévoilant les anecdotes sur la vie carcérale les plus glauques ou les plus sensationnalistes possibles. Par des menus détails, de la vie quotidienne, le spectacle présente une certaine réalité, ouvre une porte sur une vie réelle qui continue malgré le changement de cadre, et qui nous rappelle que ces hommes sont, d’abord, des hommes qui entrent dans ce milieu tel qu’ils sont, avec leurs histoires, leurs personnalités, et non pas comme prisonniers vierges pour qui une nouvelle vie commencerait. Mais comment garder un semblant de vie normale dans un milieu si étrange ? La capacité humaine à la résilience s’exprime ici une fois de plus.

© Emilia Stéfani-Law

Par des tranches de la vie quotidienne, le spectacle aborde cependant des sujets de société autour de ce thème, des sujets qui sont mêmes d’importance et d’intérêt général. Puisque comme le disait Camus, cité en excipit du spectacle « on peut juger le degré de civilisation d’une société en regardant l’état de ses prisons » ; et en effet les sujets polémiques sont ici encore interrogés : les insoutenables conditions d’incarcération, la difficulté de l’accès au soin, l’inhumanité du parloir, la surpopulation et ses dangers, la longueur des procédures de demandes exceptionnelles de sorties en cas d’événements graves dans la famille, l’opacité de l’administration qui ne donne jamais d’explications, la violence de la mise en isolement pour un temps prolongé, enfin en un mot les multiples cas de non-respect des droits de l’homme dans les prisons françaises. Mais ici, le spectacle garde un point de vue très sensible sur ces questions, il n’est pas militant dans la forme : c’est par la rencontre avec ces hommes, la mise à nu de leur humanité et de leur fragilité, que l’on a envie de faire bouger ces lignes de violence ; pas par un appel militant et de principe.

Car c’est bien là ce qui est le plus touchant dans ce spectacle. Voir ces hommes, ces grands gaillards imposants, ces géants, se retrouver mis en pleine lumière, intimidés d’être écoutés, d’avoir une parole libérée à présent que leurs corps le sont aussi. Paradoxalement, c’est Annette, la compagne de Louis, celle qui a vécu la prison de l’extérieur, que l’on sent la plus à l’aise. Il faut d’ailleurs souligner ici sa performance particulièrement puissante d’une chanson de sa propre composition, a cappella dans la presque pleine pénombre. Mais ces personnes ne sont pas des acteurs, ils n’ont pas de techniques, ils ne savent pas comment gérer l’espace, comment se tenir sur scène. Ils ont chacun leurs parcours, chacun leurs différents ressentis, chacun leur histoire, mais ils ne sont pas rassemblés pour leur maîtrise. Or ils ne font pas semblant. Ils en savent chacun infiniment plus sur la vie, sa violence, sa beauté, son sens, que n’importe quel artiste ; ils ont une sensibilité à fleur de peau particulièrement émouvante.

La mise en scène, par système d’avancées et reculs sur le plateau nu, permet d’entrelacer les récits, de tisser des liens entre des parcours complètement différents et pourtant malheureusement trop semblables. Les silhouettes qui se découpent, éclairées en contre-plongée et par des aveuglants, viennent au plateau pour dire, et c’est bien la parole qui est placée au centre du spectacle. La langue des témoignages a été retravaillée, réécrite, et pourtant on sent de temps à autre revenir la langue brute et sincère, sans filtres, de ceux qui ne sont pas habitués à utiliser les mots comme armes. Et qui pourtant parviennent avec brio à lier le fond et la forme dans un spectacle aussi beau que nécessaire.

Louise Rulh