Les Subsistances Lyon

THOMAS LEBRUN / LES ROIS DE LA PISTE

Vu dans le cadre du festival le Moi de la Danse 2018 aux Subsistances de Lyon

Le site des Subsistances de Lyon accueille, dans le cadre du festival Le Moi de la Danse, le chorégraphe et directeur du Centre Chorégraphique National de Tours Thomas Lebrun, avec une création décoiffante datant de novembre 2016, Les Rois de la Piste. C’est sous les stroboscopes et la musique techno que nous sommes conviés à faire un pas dans l’univers de l’artiste, entouré de formidables danseur.euse.s pour nous faire vibrer, rire et trépigner en ce début d’année 2018.

© Frédéric Iovino

Les Rois de la Piste. Déjà, cette expression un peu passée – si ce n’est pas pour dire ringarde – nous fait sourire. Ces rois et ces reines de la piste ce sont les cinq interprètes qui vont défiler devant nous durant une heure, interprétant à tour de rôle des personnages que nous avons déjà tous croisés une fois dans notre vie, si ce n’est pas aux alentours de 4h du matin dans une boîte de nuit éclectique, au moins dans notre imaginaire le plus loufoque. D’une ambiance nineties aux cabarets queer, en passant par le club miteux du coin, Thomas Lebrun dresse un portrait de genres très humain et touchant, merveilleusement orchestré.

Le dispositif scénique est plutôt simple : est posé sur le devant de la scène le carré illuminé d’un led dancefloor sur lequel vont prendre vie nos avatars de soirée arrosée. La musique se fait, un DJ-set où de gros tubes vont être mixés : et oui dans une boîte intimiste, passé minuit, on y passe Cher et C+C Music Factory et… Everybody dance now ! Ca nous fait taper le cœur et le défilé peut commencer : on croisera un homme timide maladif bien trop habillé pour le lieu, une femme pimpante aux allures bourgeoise qui ce soir, allez, compte bien s’amuser, une « cougar » pinte de bière à la main qui finira par terre et non pas dans les bras d’un d’un beau jeune garçon – en effet, eux, ils préfèrent les hommes… La soirée est placée sous le signe de la séduction. En effet, sur le dancefloor, tout le monde est là pour danser, mais aussi et surtout pour draguer, faire des yeux, se coller, se décoller, rouler des hanches et des épaules…

C’est quasiment toute la société qui est passée au crible de ce carré dansant : la trentenaire délurée, le vieux metalleux, le rappeur déchu, le pervers… Les artistes ont un sens du rythme incroyable et jouent leurs rôles avec une très grande sincérité, la danse est complètement incarnée dans le personnage, ils vont au bout de leurs gestes et de leurs corps. Tous les styles y passent, toutes les manières qu’on peut avoir de danser également. En outre, et c’est là un autre aspect essentiel, on sent que les corps se meuvent toujours en fonction des autres bien qu’ils soient la plupart du temps seuls sur scène. Dans une boîte de nuit, la séduction passe par la danse, mais elle passe également par la manière dont notre danse est regardée.

Au fond, c’est aussi une interrogation sur le regard en société plus encore que sur la danse en société que porte cette pièce. On ne saurait trop illustrer les propos du philosophe Jean-Paul Sartre dans son ouvrage l’Être et le Néant, que par ce qui se passe sur une piste de danse : « Le regard que manifeste les yeux, de quelque nature qu’ils soient, est pur renvoi à moi-même. Ce que je saisis immédiatement lorsque j’entends craquer les branches derrière moi, ce n’est pas qu’il y a quelqu’un, c’est que je suis vulnérable, que j’ai un corps qui peut être blessé, que j’occupe une place et que je ne puis, en aucun cas, m’évader de l’espace où je suis sans défense, bref, que je suis vu. Ainsi, le regard est d’abord un intermédiaire qui renvoie de moi à moi-même. […] » [Troisième Partie, Chapitre 1, Section IV « Le regard »]

En effet, sur une piste de danse, on ne sait que trop que nous sommes vus, et notre rapport aux autres tient dans le regard. Il y aura celui ou celle qui ne fait plus attention aux regards, qui fuit le regard, qui cherche le regard, qui n’existe que par le regard… L’attention que l’on se porte les uns aux autres est intrinsèquement structurée par le regard que l’on se porte mutuellement, et notre façon de danser en est – plus ou moins, nuançons le propos – modifiée. D’où cette multitude de caractères si bien illustrés par Thomas Lebrun et ses interprètes : c’est notre être même qui est en jeu à travers nos mouvements. Nous sommes incarnés, et la danse exprime notre être, qui est toujours pris dans un faisceau de regards en société. Les Rois de la Piste nous ramène paradoxalement à nous-même après avoir épuisé une galerie de personnages hauts en couleur. Le tout se terminera par une chorégraphie de groupe d’une homogénéité et d’une précision très forte, où tous porterons le même costume, homme comme femme, car la pièce nous incite également à regarder autrement le genre : on peine à distinguer qui des hommes sont sous des habits de femmes et qui des femmes sont sous des habits d’hommes. C’est le genre humain qui danse sous nos yeux, et avec humour l’on comprend que, sur une piste de danse, après quelques verres, nous sommes finalement tous les mêmes. 

Éléonore Kolar

Chorégraphie Thomas Lebrun. Interprétation Julie Bougard, Thomas Lebrun, Matthieu Patarozzi, Véronique Teindas, Yohann Têté. Musiques Shlomi Aber, C+C Music Factory, Cher, Corona, Gloria Gaynor, Grauzone, Miss Fitz, Snap!, Techtronic. Création lumière Jean-Philippe Filleul. Création son Maxime Fabre. Montage son Maxime Fabre, Yohann Têté. Costumes Thomas Lebrun. Réalisation costumes Kite Vollard.

 

Mirages et miracles, une exposition d’Adrien M et Claire B

Aux Subsistances à Lyon jusqu’au 22 décembre dans le cadre du festival Nuage Numérique

Une expérience aussi belle que terrifiante

Comme on a pu le voir dans différents spectacles de cette saison, les nouvelles technologies qui ont envahi et transformé nos vies envahissent et transforment aussi le théâtre et les autres domaines artistiques. La compagnie Adrien M & Claire B travaille sur ces sujets depuis de nombreuses années, utilisant le numérique dans leur recherche autour des différents moyens du mouvement.

Cette saison, ils explorent ces thématiques dans une forme un peu nouvelle : une exposition d’art, que le public visite en plusieurs temps distincts. Dans une première partie, le spectateur est invité à observer au travers d’un iPad des œuvres de Claire Bardainne, œuvres graphiques en noir et blanc qui envahissent l’espace lorsqu’on les voit via l’écran, et autour desquelles on peut tourner, changer de point de vue, et observer le mouvement depuis n’importe quelle source. Chaque spectateur peut donc se faire son propre spectacle, choisir ce qu’il regarde, et d’où. Au-delà de la prouesse technique, les œuvres en mouvement apportent une profondeur poétique au tracé en 2D sur la feuille, même si parfois cela se fait aux dépens de l’œuvre : le spectateur peut être tenté de ne regarder que le mouvement dans l’écran, sans plus prêter attention à l’oeuvre originale.

Ces différentes animations peuvent prendre différentes formes : tracés abstraits, images conceptuelles, ou encore silhouettes sombres qui utilisent leur environnement. Le dessin tracé est souvent accompagné d’une ou plusieurs pierres : le minéral naturel brut est souligné par une oeuvre humaine artistique, sur laquelle s’ajoute encore cette création numérique, que d’aucuns ont encore du mal à caractériser d’artistique, du fait de sa technicité. Cette multiplication des couches et des formes crée l’oeuvre, que le spectateur appréhende donc seul face à son écran. La notion de public est rompue, même si souvent on se retrouve à discuter et débattre de ce qu’on voit.

Car cette exposition soulève beaucoup de questions, de débats, et d’inquiétudes. D’autant plus dans la seconde partie de l’exposition, qui utilise les technologies de la réalité virtuelle pour proposer une expérience complètement immersive au spectateur. Dans deux dispositifs distincts, l’homme devient un démiurge, un créateur qui de ses mains modèle la glaise pour construire un univers sablé, ou par la danse fait se mouvoir des corps holographiques poétiques.

Alors l’expérience est aussi belle que terrifiante. Mais elle parvient surtout à provoquer le débat, à amener des questions, qu’on aurait tendance à accepter en tant que telles, sur le devant de la scène, à nous pousser à nous interroger sur ces nouveautés et leurs implications. Car si elles ne sont qu’outils, et peuvent donc être utilisées par les hommes pour des activités nobles et humaines, les potentiels excès qui les entourent peuvent aussi inquiéter, tant qu’on ne prend pas conscience de leur nécessaire contrôle. Mais le pari de créer du beau, sous différentes formes, avec l’aide du numérique est remporté ici par le duo d’artiste.

Louise Rulh

Le nom sur le bout de la langue de Pascal Quignard, mis en scène par Marie Vialle

Vu dans le cadre du Festival Best Of aux Subsistances de Lyon

La douceur d’un conte d’enfance

Pascal Quignard et Marie Vialle se retrouvent une nouvelle fois au plateau, où Marie Vialle monte trois textes courts, nouvelles à la forme proche du conte, écrites par Quignard. Seule en scène, dans un espace complètement épuré, habillée seulement de son violoncelle, l’actrice nous emmène dans un univers ancien, sur lequel elle seule a une parfaite maîtrise, qui renvoie aux récits initiatiques à l’origine de chaque société humaine.

Le spectacle repose sur elle, et elle uniquement : on y reconnaît sa voix très modulée, sa gestuelle très contrôlée, sa manière de ménager pauses et moments de silence pour permettre une suspension, un envol. L’univers lui obéit, la scénographie étant pensée comme un monde onirique où descendent des cintres les éléments qui lui sont nécessaires, un tabouret, une veste, une robe légère. La légèreté s’impose en effet comme le maître-mot de cette mise en scène où la primauté de la langue s’accompagne d’une forme d’évanescence, de diaphanéité du spectacle.

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© Thierry Chassepoux

La langue de Quignard reste cependant placée au centre du dispositif dramaturgique qui, tout en travaillant sur le personnage du conteur laisse un rôle plus distancié, plus radical au travail du jeu de l’actrice. Les trois récits courts, en apparence déconnectés les uns des autres qui forment le récit, résonnent dans un système d’échos et de souvenirs lointains : on dit que toutes les fables humaines peuvent être ramenées à sept schémas narratifs seulement, sujets infinis de variations et d’invention. Ces trois textes transportent cette odeur primitive, ce sentiment de déjà-vu et d’universel, en même temps qu’ils sont inédits et neufs.

Par la langue, le spectateur est entrainé dans une rêverie déconnectée de toute réalité, de toute empreinte sociale particulière ; il peut même être parfois amené à décrocher, partir dans ses propres pensées, exactement comme dans le mécanisme d’enfance qui fait qu’un enfant s’endort au rythme de l’histoire qui lui est racontée, supplantant aux mots écrits son propre imaginaire puis ses propres rêves. L’état de somnolence, de rêve éveillé est de toute évidence recherché par ce travail de Marie Vialle, et fait écho avec les travaux de recherche les plus récents sur la question de l’hypnose théâtrale : en effet, de nombreux procédés dans la mise en scène renvoient à un mécanisme d’induction bien connu des hypnothérapeutes.

Mais il ne faudrait pas cependant renvoyer ce spectacle à un simple statut de lieu d’expérimentation, puisqu’il constitue avant tout un retour à un âge béni de douceur, de simplicité et de calme, où le théâtre pour une fois s’isole de l’agitation du monde pour revenir à un processus universel d’écoute fondamentale.

Louise Rulh

Une longue peine, mise en scène par Didier Ruiz

Vu Aux Subsistances dans le cadre de la cinquième édition du Festival Sens Interdits

Les géants fragiles

Didier Ruiz s’interroge dans sa note d’intention sur l’étonnant paradoxe du double-sens du mot « peine », autant chagrin que punition. Et il nous permet d’entrer dans la parenthèse de vie de quatre de ces hommes, et d’une compagne patiente, qui ont dû traverser ce long, très long chemin de l’incarcération prolongée.

La forme du témoignage est souvent une forme compliquée et risquée au théâtre. Car si l’intention de donner l’opportunité à des gens privés de voix de parler sur un plateau est louable, souvent ce geste militant n’est que peu ou partiellement compatible avec le geste artistique. Or ici, Ruiz réussit ce petit bijou, qui ne délaisse pas la forme au profit du fond. Ces personnes (puisqu’il ne s’agit pas de personnages) deviennent et sont réellement artistes, acteurs, chanteuse même, et sont de ce fait libérés de la menace voyeuriste que menaçait le choix du sujet même de ce spectacle. Ainsi, les témoignages ne tombent pas dans un récit pathétique dévoilant les anecdotes sur la vie carcérale les plus glauques ou les plus sensationnalistes possibles. Par des menus détails, de la vie quotidienne, le spectacle présente une certaine réalité, ouvre une porte sur une vie réelle qui continue malgré le changement de cadre, et qui nous rappelle que ces hommes sont, d’abord, des hommes qui entrent dans ce milieu tel qu’ils sont, avec leurs histoires, leurs personnalités, et non pas comme prisonniers vierges pour qui une nouvelle vie commencerait. Mais comment garder un semblant de vie normale dans un milieu si étrange ? La capacité humaine à la résilience s’exprime ici une fois de plus.

© Emilia Stéfani-Law

Par des tranches de la vie quotidienne, le spectacle aborde cependant des sujets de société autour de ce thème, des sujets qui sont mêmes d’importance et d’intérêt général. Puisque comme le disait Camus, cité en excipit du spectacle « on peut juger le degré de civilisation d’une société en regardant l’état de ses prisons » ; et en effet les sujets polémiques sont ici encore interrogés : les insoutenables conditions d’incarcération, la difficulté de l’accès au soin, l’inhumanité du parloir, la surpopulation et ses dangers, la longueur des procédures de demandes exceptionnelles de sorties en cas d’événements graves dans la famille, l’opacité de l’administration qui ne donne jamais d’explications, la violence de la mise en isolement pour un temps prolongé, enfin en un mot les multiples cas de non-respect des droits de l’homme dans les prisons françaises. Mais ici, le spectacle garde un point de vue très sensible sur ces questions, il n’est pas militant dans la forme : c’est par la rencontre avec ces hommes, la mise à nu de leur humanité et de leur fragilité, que l’on a envie de faire bouger ces lignes de violence ; pas par un appel militant et de principe.

Car c’est bien là ce qui est le plus touchant dans ce spectacle. Voir ces hommes, ces grands gaillards imposants, ces géants, se retrouver mis en pleine lumière, intimidés d’être écoutés, d’avoir une parole libérée à présent que leurs corps le sont aussi. Paradoxalement, c’est Annette, la compagne de Louis, celle qui a vécu la prison de l’extérieur, que l’on sent la plus à l’aise. Il faut d’ailleurs souligner ici sa performance particulièrement puissante d’une chanson de sa propre composition, a cappella dans la presque pleine pénombre. Mais ces personnes ne sont pas des acteurs, ils n’ont pas de techniques, ils ne savent pas comment gérer l’espace, comment se tenir sur scène. Ils ont chacun leurs parcours, chacun leurs différents ressentis, chacun leur histoire, mais ils ne sont pas rassemblés pour leur maîtrise. Or ils ne font pas semblant. Ils en savent chacun infiniment plus sur la vie, sa violence, sa beauté, son sens, que n’importe quel artiste ; ils ont une sensibilité à fleur de peau particulièrement émouvante.

La mise en scène, par système d’avancées et reculs sur le plateau nu, permet d’entrelacer les récits, de tisser des liens entre des parcours complètement différents et pourtant malheureusement trop semblables. Les silhouettes qui se découpent, éclairées en contre-plongée et par des aveuglants, viennent au plateau pour dire, et c’est bien la parole qui est placée au centre du spectacle. La langue des témoignages a été retravaillée, réécrite, et pourtant on sent de temps à autre revenir la langue brute et sincère, sans filtres, de ceux qui ne sont pas habitués à utiliser les mots comme armes. Et qui pourtant parviennent avec brio à lier le fond et la forme dans un spectacle aussi beau que nécessaire.

Louise Rulh

Germinal une conception d’Antoine Defoort et d’Halory Goerger par L’Amicale de Production

Spectacle joué aux Subsistances le 1, 2 et 3 décembre 2016, dans le cadre du festival « BEST OF »

Un voyage aux origines de l’humanité

Le principe est assez simple et efficace : on repart de zéro et on recrée un système à partir de l’espace vierge de la scène de théâtre. Sur ce plateau nu il est ainsi question de la naissance d’une société, qui passe par la construction d’un langage, la découverte de la socialisation et de la musique, l’apprentissage de la stabilité quantique, et j’en passe… Tout est à réinventer et le travail risque d’être laborieux pour les quatre comédiens !

Souscrivant à un « minimum ontologique légal » auprès d’une téléopératrice assurant le service après-vente planétaire, cette micro-humanité patauge dans une recherche de cohérence. Il lui arrive de s’énerver et de désespérer, mais elle n’échappe pas à son objectif ultime : l’obtention d’une « succession d’événements répondant à des critères de densité et de cohérence notamment spatiale et temporelle. »

Le principe fonctionne comme le jeu Civilization, où les joueurs doivent débloquer des connaissances théoriques pour pouvoir progresser. Ici les comédiens rejettent l’idée d’un Dieu et sont perplexes concernant la découverte du feu… Ce sont des détails dérisoires dont se fout la joyeuse équipe : le plus important c’est de créer, de classer pour comprendre.

Antoine Defoort et Halory Goerger ont créé ensemble un spectacle véritablement drôle et pétillant. Le comique vient notamment de la naïveté des situations reproduites par les comédiens, qui semblent ne pas jouer tellement leurs rôles et qui paraissent pourtant naturels. Détonante de jeux de lumière et de musique, la scène nous offre une expérience surprenante. On en prend plein les yeux et les oreilles et on en redemande ! C’est quand même libérateur de pouvoir voir une comédienne défoncer le sol de la scène à coup de pioche, chose qui n’est pas très courante lors d’une représentation… On assiste d’ailleurs durant toute la pièce à des scènes sans queues ni têtes et à la fin, même la logique en perd la boule. Et pourtant ce sera un pari réussi pour les deux performeurs de Germinal, le rythme est soutenu durant toute la pièce, qui parvient quant à elle à rester bien équilibrée, entre folie et éclair de lucidité.

Le bonheur d’être ensemble : « Poc poc » ou « pas poc poc » ? 

Halory Goerger a eu l’idée géniale de s’inspirer et d’utiliser un manuel mondialement célèbre… Wikipédia ! On va même jusqu’à élaborer une loi étrange… « Dans un texte d’un article Wikipédia, quand on clique sur le premier lien qui n’est ni en italique ni entre parenthèses, et qu’on répète l’opération, on finit systématiquement par tomber sur “philosophie”. ». Cette « philosophie » est la source de la grande réflexion de Germinal. Et heureusement pour nos compagnons, lorsqu’ils en ont besoin, ils peuvent faire appel à un « parallélépipède rectangle » qui leur sert de « manuel du monde » : un ordinateur.

« Quoi de plus informatif qu’un extrait de l’historique de nos recherches sur internet » peut-on lire sur le site de L’Amicale de Production. On retrouve entre autres les pages Wikipédia du solipsisme, de la civilisation ou de l’arbre des technologies… Ce travail encyclopédique leur a ensuite inspiré une exigence bien particulière, que vont devoir effectuer les quatre comédiens : le classement systématique. Mais comment faire pour déterminer les types dans lesquels on rangera tout ce foisonnement d’idées ?

Peut-on tout classer selon le bruit par exemple ? C’est ce que ces classeurs inclassables tentent de faire dans un premier temps, en regroupant l’humanité en deux catégories : les choses qui font « poc poc » et celles qui ne font pas « poc poc ». Le bonheur d’être ensemble, par exemple, ne fait pas « poc poc »… tandis que la tête d’Antoine fait « poc poc » !

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© L’Amicale de Production

Quand l’idée du « vivre ensemble » germe dans les esprits.

Des idées, ça c’est sûr qu’ils en ont à L’Amicale de Production ! Comme le célèbre Germinal de Zola, la pièce est une « grande fresque socialiste » si l’on reprend les mots d’Antoine Defoort et Halory Goerger. Instaurer l’argent dans ce nouveau système ? « Il n’en n’est pas question » s’écrient les comédiens. Mais tandis que l’auteur des Rougon-Macquart décrit la lente germination d’un nouveau monde, la pièce d’Antoine Defoort et d’Halory Goerger présente au contraire l’émergence d’un système qui sort de terre à la vitesse de la lumière.

Le titre de la pièce est très révélateur, autant dans sa filiation avec l’oeuvre de Zola que dans la symbolique même du mot « germinal ». Germinal représente l’homme nouveau qui s’éveille, son sens premier faisant référence au renouveau cyclique de la nature qui apparaît au printemps. Cet homme nouveau se bat contre l’incompréhension : c’est la germination d’une idée et d’un savoir qui va l’aider à former une société juste. On peut rappeler que dans l’Histoire, « germinal » fut notamment le nom donné au septième mois du calendrier républicain. Et c’est en germinal de l’an III que le peuple révolté envahit la Convention pour réclamer la Convention de 1793.

Nos comédiens font germer une graine essentielle dans leur esprit : celle de la conscience. Conscience du collectif, de la difficulté du vivre ensemble, de l’injustice, puis enfin de la finitude. Le projet s’effondre face à cette terrible découverte ; à quoi bon essayer si c’est pour que tout ça se termine un jour ? Après la case « dépression », on assiste à une catharsis réjouissante, à base de guitare, de pads et de chant joyeux. Un grand final qui vient célébrer le « bonheur de vivre ensemble », qui lui restera intact et n’en finira jamais d’exister !

Alice Mugnier

Quand je pense qu’on va vieillir ensemble, un spectacle des Chiens de Navarre dirigé par Jean-Christophe Meurisse

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Dans le cadre du Festival Best-Of aux Subsistances jusqu’au 3 décembre 2016 (et notamment à retrouver Germinal du 1er au 2 décembre.)

Le Collectif ravageur et ravagé des Chiens de Navarre s’invite une nouvelle fois aux Subsistances avec une reprise de la création qu’ils avaient faite en 2013 dans le cadre d’une résidence de création en ce lieu même des Subsistances.

On retrouve les frasques d’un humour dévastateur menant le spectateur dans ses retranchements et notamment dès son entrée en salle où la trompette caractéristique du festival d’Avignon In résonne d’une autre manière, comme pour attirer le spectateur dans une sorte de piège cosmique et moribond.

Le spectacle ne suit pas un ordre apparent et se déroule selon une sorte de rituel théâtral décalé, où l’illusion d’une histoire et d’un cadre possible se dessinent dans différents tableaux successifs comme pour mettre en cause ou montrer les limites de la société de communication dans laquelle les personnages sont plongés. En même temps, les tableaux multiplient les moments décalés entre une poésie graveleuse du corps et une fine aporie des relations et des sentiments humains. Le collectif au cours de ce spectacle de presque deux heures dessine une caricature féroce de notre monde, de notre vie quotidienne, dans une société qui nous pousse et nous exhorte à la réussite et au salut.

Sur un terre-plein central recouvert d’une épaisse couche de terre, au milieu de quelques débris d’objets à moitié recouverts par le temps, dans les tressaillements d’une musique et d’une sono vibrante et tonitruante, les personnages sont en perpétuel état d’errance, faisant de leurs corps, le réceptacle même de la farce.

Ainsi la farce ou plutôt les farcissures se jouent face à la décomposition même de la pièce. Les Chiens de Navarre ne sont pas simplement des diligents du chaos, leurs gestes semblent venir tout droit d’une volonté délibérée de jeter leurs corps dans la bataille, et même quitte à s’exposer à prendre tous les risques nécessaires pour provoquer le rire du spectateur. Au delà de leur humour explosif et très acéré, leurs travaux relèvent d’une noire conscience du monde et révèlent d’un certain malaise, qu’il s’agisse de parodier la relation de communication en entreprise, ou dans des groupes de réflexions et de travaux sur les relations humaines type cercle des alcooliques anonymes, ou bien encore de montrer la déliquescence des relations de couples, ou bien la perte d’innocence de notre monde à travers des contes subversifs ou des pantomimes animalesques, le collectif nous livre un regard corrosif sur notre humanité devenue et au devenir si inhumains.

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Les Chiens de Navarre / Jean-Christophe Meurisse © Philippe Lebruman

Ils délayent un burlesque qui n’est pas écrit et qui n’est pas non plus joué, mais qui s’irradie à travers la performance et le rire, dans une dérision et une déraison totale du monde qui les environne. C’est peut-être là que se situe l’appétence politique de ce travail, qui on peut le dire au regard de la fine pluie qui tombe à la fin de la pièce sur cette arène de terre, est de l’ordre du cataclysme et de la dépression poétique. Au delà de la force comique de ce travail et de l’étonnante duplicité des comédiens dans des domaines aussi variés que le chant, l’imitation d’animaux, c’est la forte complicité de la troupe toujours sur le fil et prête à se rompre qui est la plus intéressante pour le spectateur. Cette complicité qui mène parfois les comédiens à rire entre eux n’est certainement pas un manque de concentration mais la preuve même de la lucidité humoristique dont ils font montre, situant profondément leur travail entre un geste écrit et un geste improvisé, d’où la notion de collectif qui prend ici tout son sens et qui est véritablement fondée sur les inclinations de chaque comédien.

Avec ce spectacle cynique et brisant tous les liens de notre société de la communication à travers une farouche caricature, le collectif des Chiens de Navarre nous offre un spectacle plein d’une bizarrerie jouissive qui fait théâtre par sa force d’attraction et de déjection, nous montrant sur scène des débris d’êtres humains totalement corrompus ou impuissants. Rien n’est laissé au hasard et rien n’est frivole ! Ce ne peut-être après tout qu’un spectacle cruel sur notre cruauté et sur notre impotence politique et humaine à ne rien pouvoir changer à notre être profond.

Quand je pense qu’on va vieillir ensemble fait dans la démesure, l’insolence et le mépris, harmonisant les vices avec une bravoure névralgique ; c’est le spectacle avant tout d’une souffrance exprimée dans l’horreur et la frustration, un récit de nos vies brisées auxquelles nous croyons toujours parce que nous ne pouvons pas faire autrement pour continuer à exister et exercer dans nos sociétés comme si le progrès existait…

Raf