Une longue peine, mise en scène par Didier Ruiz

Vu Aux Subsistances dans le cadre de la cinquième édition du Festival Sens Interdits

Les géants fragiles

Didier Ruiz s’interroge dans sa note d’intention sur l’étonnant paradoxe du double-sens du mot « peine », autant chagrin que punition. Et il nous permet d’entrer dans la parenthèse de vie de quatre de ces hommes, et d’une compagne patiente, qui ont dû traverser ce long, très long chemin de l’incarcération prolongée.

La forme du témoignage est souvent une forme compliquée et risquée au théâtre. Car si l’intention de donner l’opportunité à des gens privés de voix de parler sur un plateau est louable, souvent ce geste militant n’est que peu ou partiellement compatible avec le geste artistique. Or ici, Ruiz réussit ce petit bijou, qui ne délaisse pas la forme au profit du fond. Ces personnes (puisqu’il ne s’agit pas de personnages) deviennent et sont réellement artistes, acteurs, chanteuse même, et sont de ce fait libérés de la menace voyeuriste que menaçait le choix du sujet même de ce spectacle. Ainsi, les témoignages ne tombent pas dans un récit pathétique dévoilant les anecdotes sur la vie carcérale les plus glauques ou les plus sensationnalistes possibles. Par des menus détails, de la vie quotidienne, le spectacle présente une certaine réalité, ouvre une porte sur une vie réelle qui continue malgré le changement de cadre, et qui nous rappelle que ces hommes sont, d’abord, des hommes qui entrent dans ce milieu tel qu’ils sont, avec leurs histoires, leurs personnalités, et non pas comme prisonniers vierges pour qui une nouvelle vie commencerait. Mais comment garder un semblant de vie normale dans un milieu si étrange ? La capacité humaine à la résilience s’exprime ici une fois de plus.

© Emilia Stéfani-Law

Par des tranches de la vie quotidienne, le spectacle aborde cependant des sujets de société autour de ce thème, des sujets qui sont mêmes d’importance et d’intérêt général. Puisque comme le disait Camus, cité en excipit du spectacle « on peut juger le degré de civilisation d’une société en regardant l’état de ses prisons » ; et en effet les sujets polémiques sont ici encore interrogés : les insoutenables conditions d’incarcération, la difficulté de l’accès au soin, l’inhumanité du parloir, la surpopulation et ses dangers, la longueur des procédures de demandes exceptionnelles de sorties en cas d’événements graves dans la famille, l’opacité de l’administration qui ne donne jamais d’explications, la violence de la mise en isolement pour un temps prolongé, enfin en un mot les multiples cas de non-respect des droits de l’homme dans les prisons françaises. Mais ici, le spectacle garde un point de vue très sensible sur ces questions, il n’est pas militant dans la forme : c’est par la rencontre avec ces hommes, la mise à nu de leur humanité et de leur fragilité, que l’on a envie de faire bouger ces lignes de violence ; pas par un appel militant et de principe.

Car c’est bien là ce qui est le plus touchant dans ce spectacle. Voir ces hommes, ces grands gaillards imposants, ces géants, se retrouver mis en pleine lumière, intimidés d’être écoutés, d’avoir une parole libérée à présent que leurs corps le sont aussi. Paradoxalement, c’est Annette, la compagne de Louis, celle qui a vécu la prison de l’extérieur, que l’on sent la plus à l’aise. Il faut d’ailleurs souligner ici sa performance particulièrement puissante d’une chanson de sa propre composition, a cappella dans la presque pleine pénombre. Mais ces personnes ne sont pas des acteurs, ils n’ont pas de techniques, ils ne savent pas comment gérer l’espace, comment se tenir sur scène. Ils ont chacun leurs parcours, chacun leurs différents ressentis, chacun leur histoire, mais ils ne sont pas rassemblés pour leur maîtrise. Or ils ne font pas semblant. Ils en savent chacun infiniment plus sur la vie, sa violence, sa beauté, son sens, que n’importe quel artiste ; ils ont une sensibilité à fleur de peau particulièrement émouvante.

La mise en scène, par système d’avancées et reculs sur le plateau nu, permet d’entrelacer les récits, de tisser des liens entre des parcours complètement différents et pourtant malheureusement trop semblables. Les silhouettes qui se découpent, éclairées en contre-plongée et par des aveuglants, viennent au plateau pour dire, et c’est bien la parole qui est placée au centre du spectacle. La langue des témoignages a été retravaillée, réécrite, et pourtant on sent de temps à autre revenir la langue brute et sincère, sans filtres, de ceux qui ne sont pas habitués à utiliser les mots comme armes. Et qui pourtant parviennent avec brio à lier le fond et la forme dans un spectacle aussi beau que nécessaire.

Louise Rulh

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