Théâtre en Mai 2016

Une longue peine, mise en scène par Didier Ruiz

Vu Aux Subsistances dans le cadre de la cinquième édition du Festival Sens Interdits

Les géants fragiles

Didier Ruiz s’interroge dans sa note d’intention sur l’étonnant paradoxe du double-sens du mot « peine », autant chagrin que punition. Et il nous permet d’entrer dans la parenthèse de vie de quatre de ces hommes, et d’une compagne patiente, qui ont dû traverser ce long, très long chemin de l’incarcération prolongée.

La forme du témoignage est souvent une forme compliquée et risquée au théâtre. Car si l’intention de donner l’opportunité à des gens privés de voix de parler sur un plateau est louable, souvent ce geste militant n’est que peu ou partiellement compatible avec le geste artistique. Or ici, Ruiz réussit ce petit bijou, qui ne délaisse pas la forme au profit du fond. Ces personnes (puisqu’il ne s’agit pas de personnages) deviennent et sont réellement artistes, acteurs, chanteuse même, et sont de ce fait libérés de la menace voyeuriste que menaçait le choix du sujet même de ce spectacle. Ainsi, les témoignages ne tombent pas dans un récit pathétique dévoilant les anecdotes sur la vie carcérale les plus glauques ou les plus sensationnalistes possibles. Par des menus détails, de la vie quotidienne, le spectacle présente une certaine réalité, ouvre une porte sur une vie réelle qui continue malgré le changement de cadre, et qui nous rappelle que ces hommes sont, d’abord, des hommes qui entrent dans ce milieu tel qu’ils sont, avec leurs histoires, leurs personnalités, et non pas comme prisonniers vierges pour qui une nouvelle vie commencerait. Mais comment garder un semblant de vie normale dans un milieu si étrange ? La capacité humaine à la résilience s’exprime ici une fois de plus.

© Emilia Stéfani-Law

Par des tranches de la vie quotidienne, le spectacle aborde cependant des sujets de société autour de ce thème, des sujets qui sont mêmes d’importance et d’intérêt général. Puisque comme le disait Camus, cité en excipit du spectacle « on peut juger le degré de civilisation d’une société en regardant l’état de ses prisons » ; et en effet les sujets polémiques sont ici encore interrogés : les insoutenables conditions d’incarcération, la difficulté de l’accès au soin, l’inhumanité du parloir, la surpopulation et ses dangers, la longueur des procédures de demandes exceptionnelles de sorties en cas d’événements graves dans la famille, l’opacité de l’administration qui ne donne jamais d’explications, la violence de la mise en isolement pour un temps prolongé, enfin en un mot les multiples cas de non-respect des droits de l’homme dans les prisons françaises. Mais ici, le spectacle garde un point de vue très sensible sur ces questions, il n’est pas militant dans la forme : c’est par la rencontre avec ces hommes, la mise à nu de leur humanité et de leur fragilité, que l’on a envie de faire bouger ces lignes de violence ; pas par un appel militant et de principe.

Car c’est bien là ce qui est le plus touchant dans ce spectacle. Voir ces hommes, ces grands gaillards imposants, ces géants, se retrouver mis en pleine lumière, intimidés d’être écoutés, d’avoir une parole libérée à présent que leurs corps le sont aussi. Paradoxalement, c’est Annette, la compagne de Louis, celle qui a vécu la prison de l’extérieur, que l’on sent la plus à l’aise. Il faut d’ailleurs souligner ici sa performance particulièrement puissante d’une chanson de sa propre composition, a cappella dans la presque pleine pénombre. Mais ces personnes ne sont pas des acteurs, ils n’ont pas de techniques, ils ne savent pas comment gérer l’espace, comment se tenir sur scène. Ils ont chacun leurs parcours, chacun leurs différents ressentis, chacun leur histoire, mais ils ne sont pas rassemblés pour leur maîtrise. Or ils ne font pas semblant. Ils en savent chacun infiniment plus sur la vie, sa violence, sa beauté, son sens, que n’importe quel artiste ; ils ont une sensibilité à fleur de peau particulièrement émouvante.

La mise en scène, par système d’avancées et reculs sur le plateau nu, permet d’entrelacer les récits, de tisser des liens entre des parcours complètement différents et pourtant malheureusement trop semblables. Les silhouettes qui se découpent, éclairées en contre-plongée et par des aveuglants, viennent au plateau pour dire, et c’est bien la parole qui est placée au centre du spectacle. La langue des témoignages a été retravaillée, réécrite, et pourtant on sent de temps à autre revenir la langue brute et sincère, sans filtres, de ceux qui ne sont pas habitués à utiliser les mots comme armes. Et qui pourtant parviennent avec brio à lier le fond et la forme dans un spectacle aussi beau que nécessaire.

Louise Rulh

Démons par la Compagnie La Brèche librement inspiré de la pièce de Lars Norén dans une adaptation, une conception et une mise en scène de Lorraine de Sagazan

à 19h40 à la Manufacture

Ce spectacle de Lorraine de Sagazan interroge le tragique de la vie en couple et de la mort de l’amour et du désir. Il s’agit d’un huis clos librement inspiré de la pièce de Lars Norén. Pour contrer l’ennui, Antonin et Lucrèce décident d’inviter tous les voisins de leur immeuble. Ces voisins, ce sont nous, qui assistons médusés à la chute de ce couple. Le rire se confond avec la gêne. On notera qu’Antonin a une urne funéraire qui contient les cendres de sa mère. Mais on réalise assez vite que ces cendres constituent la métaphore de leur couple, de leur amour. De la mort du désir.

Cette pièce est d’une douce noirceur, mais se veut résolument pessimiste. Ici le rire n’est pas pour se purger de ses passions, il s’agit d’un aveu d’impuissance, d’un dernier soupir pour communier avec tristesse et rire avec le public. Le spectacle est d’ailleurs « interactif » grâce à un dispositif en scène bi-frontale, et fort heureusement, il ne s’agit pas d’un vain exercice ; au contraire cela participe au processus d’identification : les acteurs qui se déchirent forment en réalité notre propre reflet, l’extériorisation de nos démons intérieurs.

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© Pauline Le Goff

La réalité devient un concept malléable, que chacun essaie de s’approprier de façon maladroite : faire le show sur scène, inviter une femme du public à danser ou chanter, faire semblant de jouer au tennis avec un spectateur. La scénographie de Céline Demars est réussie et participe à la progression dramatique, révélant la vie intérieure des personnages. Un simple appartement moderne, relativement vide… à l’image de la vacuité de la vie ses occupants ; des bouteilles d’alcool posées sur un meuble, les acteurs s’y dirigeant dans les moments de tension, tel un abri illusoire contre le fatum.

Les démons nous habitent et il devient impossible de les chasser. Le regard de l’autre n’est alors plus liberticide mais justement une invitation à révéler ses démons intérieurs, à cesser de refouler, à se libérer comme pour mieux accepter ses démons intérieurs et tenter d’atteindre l’ataraxie, la tranquillité de l’âme.

On ne peut que saluer l’intelligence et la profondeur de ce spectacle, ainsi que le talent incroyable des deux acteurs qui font montre d’une impressionnante capacité de répartie et d’improvisation.

David Pauget

BIT, un spectacle conçu par la compagnie Maguy Marin

( Vu dans le cadre de Théâtre en Mai au Parvis St Jean )

 

Certes, « au départ, il y a le rythme ». Mais désir, pulsion sexuelle et pulsion de mort sont les maîtres-mots de BIT, la danse-théâtre de la marraine du festival Théâtre en Mai, Maguy Marin, incarnant la révolte poétique.

Les danseurs évoluent gaiement en farandole sur scène, trois hommes et trois femmes -comme par souci d’équilibre- en parfaite symbiose. L’ambiance est joyeuse dans ce doux cosmos, ce monde organisé où on se tient par la main et où on se prête à jouer à des jeux enfantins comme celui de cache-cache, avec un décor caractérisé par six plans inclinés. Tout est parfaitement maîtrisé : les jeux de lumière alternent entre clair et obscur, les sauts sont calculés avec précision, comme si des battements réguliers régissaient totalement l’univers de BIT.

Mais tout le talent du spectacle réside dans sa force et sa violence salvatrice à nous montrer l’évolution du désir en désir de mort. Le groupe se disloque, la farandole joyeuse se rompt et une poussière d’individualités apparaît. La femme devient un simple objet sexuel dans ce nouveau monde. Cette rupture est sublimée avec talent par l’excellente partition de musique électro de Charlie Aubry.

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© Didier Grappe

Dans ce nouveau monde sans repère, sans éthique, les personnages évoluent tels des reptiles, soumis à des besoins primaires. Les viols se succèdent, des moines se livrent à une tournante sur ce qui semble être un cadavre de femme, comme pour mieux lier pulsion sexuelle et pulsion de mort. Les battements cessent d’organiser le monde, et le phallus dans BIT devient une arme de domination massive de la femme.

Le spectacle réussit parfaitement à retranscrire toute la rage de Maguy Marin contre un ordre établi profondément injuste, contre les dogmes qui justifient les oppressions. Ces pulsions de destruction et de domination habitant chacun d’entre nous, cela renforce considérablement la catholicité de ce spectacle. Le cri de révolte de la marraine du festival est peut-être le soupir de la créature opprimée, impuissante, à l’image des danseurs qui se jettent dans la vide à la fin du spectacle, seule issue possible tandis que les ténèbres dévorent tout sur leur passage.

Mais on préfère voir BIT comme avant tout un hymne à l’art, capable de changer et de sauver des vies, et d’offrir un droit à la transcendance…à défaut d’une révolution.

 

David Pauget

Ce qui nous regarde par la Compagnie du Dernier Soir, un spectacle conçu et dirigé par Myriam Marzouki

( Vu à la salle Jacques Fornier dans le cadre du festival Théâtre en Mai )

Le spectacle interroge sur différents points de vue et sous diverses références culturelles (cinéma, roman, faits de sociétés…) le rapport que l’on pourrait avoir par rapport au voile musulman et à la représentation personnelle et politique qu’on peut s’en faire de prime abord.

À travers ce spectacle conçu en écriture de plateau et en successions de tableaux, de récits, de discours, d’images d’archives, de photographies, où s’entremêlent les comédiens et les dispositifs scéniques, la dramaturge tente selon son projet : « un théâtre à la fois documentaire et subjectif, visuel et poétique, qui interroge non pas le voile mais les regards que nous portons sur le voile ».

La visée documentaire est bien là. En effet, il ne s’agit en rien d’un spectacle militant qui défendrait telle ou telle prise de position, il n’assène aucune vérité à la matière et laisse libre choix au spectateur de puiser dans les différents matériaux pour se faire sa propre idée, et se rendre compte que la vision du voile n’est ni une question culturelle, ni une question politique, mais n’est pas véritablement une vraie question… Un fait marquant dans le spectacle se situe dans les derniers moments où croyant à une résolution du problème, on assiste à une explosion de colère de la part des protagonistes qui montre en cela l’impuissance de trancher et de se mettre d’accord sur cette question, avant tout parce qu’il s’agit d’une question de choix individuel et de respect du sous-ensemble.

En cela, le spectacle n’érige aucune prétention d’apporter une solution, il fait interagir les matériaux divers entre eux et nous raconte finalement l’histoire du voile, des différents voiles entre le voile intégral et le foulard, l’histoire de son apparition, les conditions de son essor, de sa perception par ceux qui le portent pour honorer leur foi ou ceux qui n’en comprennent pas l’usage et y voit un signe d’asservissement. A cette visée documentaire s’ajoute une visée didactique. En effet, en plus de montrer des images et de les construire de telle sorte qu’elles parlent d’elles-mêmes, ces images parlent et tentent de nous enseigner une espèce de tolérance à l’égard du voile, construisent peu à peu une « dédiabolisation » autour des fantasmes que le voile peut susciter, et créent un débat, mais silencieux, muet. Il s’agit d’une sorte de confrontation des images du passé face à une appréhension des images présentes.

Il est assez difficile de savoir ce qu’il en ressort… Pour ma part, le spectacle n’alimente pas assez de matière poétique, et ne fait pas émerger de ses différents états des lieux des mentalités, un je ne sais quoi qui donnerait plus de pouvoir aux images et donnerait une turgescence politique à l’ensemble qui se rapproche pour trop de poncifs, ce qui est assez dommage car le spectacle comprend quelque moments assez juste et poétique, notamment le passage sur le rôle du poète décliné par le comédien Rodolphe Congé.

Les différents matériaux créent un effet de lourdeur et les dispositifs ne servent pas suffisamment le propos du spectacle, qui reste cependant très intéressant et très beau, mais auquel il manque de la poésie. Peut-être est-ce un choix de la dramaturge d’accoler les différents matériaux issus de la mémoire familiale, de la mémoire collective, de la société contemporaine, en les tissant sous forme d’un canevas et en les superposant à une réflexion objective sur la représentation de la femme voilée dans les différents domaines de la vie (dans l’art, dans leur métier, dans leurs humbles existences quotidiennes) ?

02_ce_qui_nous_regardecvincent_arbelet041.jpg© Vincent Arbelet

Il me semble que ce choix ne semble pas assez poussé dans ses retranchements, le déroulement est trop consensuel et les répliques et les différentes situations sont beaucoup trop attendues. De là à dire que le spectacle serait décevant et ne fonctionnerait pas, serait assez exagéré. Les comédiens dévoilent ce spectacle non sans une certaine harmonie et le musicien et régisseur Rayess Bek donne un certain éclat à l’ensemble, en ponctue l’impuissance, en édifie la rage. La musique permet de libérer certaines pulsions, mais elle ne sert pas suffisamment la matière du spectacle.

Elle n’est qu’un artefact, elle n’est pas suffisamment intégrée à l’appareil théâtral. En somme, ce spectacle ne nous raconte pas véritablement une histoire, il oscille entre didactisme et relativisme culturel. Peut-être est-ce pour laisser libre cours aux spectateurs de se raconter leurs propres histoires, et de relier les moments de ce spectacle à des situations qu’ils auraient pu vivre ou entendre parler par des amis, ou par la presse ?Néanmoins, cet objet théâtral interroge avec force la question du voile sans prendre parti. L’ensemble souffre de peut-être trop d’objectivité, et surtout il paraît manquer une cohésion qui fasse naître de chaque moment du spectacle un état d’incertitude permanent, d’interrogation constante, de questionnement essentiel ; cette cohésion est à peine présente et il reste des éléments discordants comme la femme déguisé à la manière des femmes des tableaux des grands maîtres hollandais et certaines scènes énigmatiques où elle chante en allemand du Schubert…

Il reste que Ce qui nous regarde donne force à des images vives qui sont liées à chacune de nos représentations, même si ces images n’ont pas porté leurs fruits en mon âme, je suis à peu près certains que d’autres ont pu être touché, la réception du spectacle dépend en grande partie il me semble ce que on pourrait attendre d’un spectacle dit « politique » qui parlerait d’un sujet dit « sensible » dans notre société. Ce qui selon constitue une certaine carence dans ce spectacle, c’est que l’écriture du plateau n’est pas assez poétique : ce spectacle manque de mystères et de doutes, il s’adonne trop à la certitude ou au jugement du spectateur, il ne remet à aucun moment en cause le « dépassement de la dualité », c’est à cet endroit qu’il devient consensuel et qu’il se perd dans une symbolique trop contemporaine parce que au delà d’une réflexion sur le voile, c’est aussi une réflexion sur la foi, mais elle n’est pas suffisamment exploitée…

En définitive, Myriam Marzouki semble avoir réussie son projet : « chercher à créer un spectacle dont le sens sera ouvert, vers la libre interprétation, multiple et contradictoire », mais ce projet n’est pas poussé jusqu’à l’extase poétique, il flotte…

Ceux qui errent ne se trompent pas par la compagnie Crossroad dans une mise en scène de Maëlle Poésy

( Vu au théâtre Mansart dans le cadre du Festival Théâtre en Mai à Dijon )

Ce spectacle dévoile une écriture fantasmée, décrit un univers à la fois feutré et épanoui, un monde privé d’accablement et pourtant accablé par une politique délétère. Il s’agit d’une fable poétique dont l’écriture menée par Kévin Keiss en collaboration avec Maëlle Poésy emprunte à l’univers apocalyptique et poétique de José Saramago dans son roman La Lucidité.

La fable projette des individus dans une société semblable à la nôtre, où le résultat des élections provoque un tohu-bohu : dans la capitale, les gens ont votés blanc massivement au point d’empêcher toute légitimité de représentativité au gouvernement en place.

La pièce se déroule alors que les politiciens au pouvoir essayent de faire face à cette crise et de l’endiguer par des mesures de plus en plus restrictives et autoritaires, jusqu’à assiéger la capitale et espérer la destruction de la rébellion ; le parallèle avec l’histoire de la Commune est d’ailleurs assez bien mené. La pièce corrobore un tissu qui interpelle sans cesse notre mémoire collective, ce qui donne d’ailleurs une grande force au spectacle et renforce son acuité et sa lucidité. C’est à la fois un spectacle où se mêle la politique et le théâtre puisque certaines situations et notamment dans l’érection des images scéniques créent des parfums suaves, des univers cosmiques, qui sont autant de préséances poétiques qui s’imposent et ouvrent des possibles dans nos imaginaires de spectateurs.

L’histoire et l’intrication des événements, la multiplications des situations, et l’émergence de protagonistes aux empreintes politiques différenciées font de cette pièce une sorte de thriller politique à la fois sordide et pénétrant. On sent dans l’univers théâtral inventé par les comédiens et l’ensemble des techniciens, qu’il y a une sorte de surplus, une sorte d’outrance qui nonobstant l’absurdité que pourrait engendrer de telles situations, choisit de dépasser la simple caricature, d’outrecuider les limites même de la théâtralité, de dépasser le cadre d’une réalité viciée : c’est précisément à cet endroit que le théâtre devient poésie, rompt l’accoutumance du monde euphonique auquel nous survivons chaque jour ou qui nous survit sans que nous puissions y changer quoi que ce soit pour l’instant. Le théâtre devient dès lors un véritable lieu de questionnement ou l’itinéraire des personnages nous interroge sur notre propre vie, sur nos fausses certitudes et sur notre bienséance morale bercée par de douces et rassurantes illusions démocratiques.

La mise en scène délimite et fait s’amoindrir ces espaces de discours entre l’intimité d’un cabinet ministériel qui se déchire et est contraint à la fuite, la placidité haineuse et méprisante du jeu des médias bientôt supplantée par la frêle innocence d’une journaliste qui s’émancipant du commentaire médiatique laisse libre court à sa parole, informant les gens d’une nouvelle matière naissante, et la turpitude d’un enquêteur Émile Lejeune qui finit par abandonner son enquête se rendant compte de la vanité orgueilleuse du pouvoir et de ses minauderies, entre tout cela émerge une matière poétique fragmentée. La pluie ne cesse de tomber et la scène devient dès lors un vaste bassin, où bientôt s’ébrouent des plantes, se crée de nouveaux espaces. Les images créées ne procèdent plus d’un simple décor, elles créent un univers mystique dont la douceur et la mansuétude hallucinée irriguent nos pensées de l’espoir qui fait rage en nous, entre la peur, la circonspection et la liberté insolente et belle qui jouirait en nous.

Le spectacle recèle également de quelques moments drôles liés à des références latines. Même si le texte comporte quelques zones d’ombres non-élucidée, en tout cas pour moi (peut-être une recherche trop formelle et une écriture parfois trop candide qui déleste l’intensité pourtant croissante de la fable) il n’en reste pas moins que ce spectacle embrunit le spectacle de notre démocratie et en démonte les mécanismes violents et totalitaires avec humour et gravité. Situé dans une société futuriste ou projeté dans un univers dystopique en totale contradiction avec les valeurs de la démocratie, ce travail comme toute œuvre poétique et théâtrale nous dresse un portrait satirique de notre société tout en ne jugeant pas la vanité des hommes, et en ne surenchérissant pas sur l’hypocrisie ambiante. Elle ne laisse peut-être pas assez libre parole aux citoyens qui ont massivement votés blancs, peut-être est-ce pour renforcer l’impérieuse confrontation qui les oppose au bras de fer que s’imagine le gouvernement pour les détruire à la racine, mais il manque tout de même cette parole de lucidité ; elle n’est là qu’en suspens, silencieuse, une sorte de jaillissement éteint. Les personnages des ministres parlent même de blancheur immaculée, c’est à dire d’âmes innocentes animées d’un souffle unanime. La répression de ce mouvement blanc dans la capitale est traité avec une lucidité qui montre que les dramaturges ont essayé de saisir les enjeux d’une telle dérive et d’en penser les possibles conséquences, de les imaginer en se servant d’une kyrielle d’univers tel que l’Ange Exterminateur de Buñuel ou encore Pasolini démontrant avec force l’ironie de l’impuissance, la seule vraie tragédie de l’humanité.

Ainsi ce spectacle, même s’il souffre de quelques petites longueurs et d’une sagacité parfois un peu trop mielleuse, n’en reste pas moins un excellent orage ( la didascalie shakespearienne still the storm pourrait caractériser ce texte dans son ensemble). Il demeure en nous le souvenir d’une tempête de sycophantie face à un soleil d’espérance et d’indépendance, le jeu des comédiens nous dévoilant avec éclat la précarité du pouvoir politique.

Comme l’écrit Olivier Py, «  le théâtre est une vérité errante dans le siècle » et ceux qui errent ne se trompent pas !

Nos serments par la compagnie L’In-quarto dans une mise en scène de Julie Duclos (vu aux Célestins)

Ce spectacle est empreint d’une très belle sérénité et montre avec une grande sincérité la puissance que peut revêtir une écriture contemporaine. Les sources d’inspiration de ce spectacle dont particulièrement le film de Jean Eustache, La maman et la putain forme une certaine matrice. Ce film imprègne l’univers de la pièce, cependant l’adaptation théâtrale revivifie la psychologie des personnages du film et l’action du film en elle même, en leur donnant une énergie nouvelle et incandescente. Le film constitue bien un point de départ mais la dramaturgie dépasse assez légèrement l’atmosphère étouffante du scénario et semble libérer les pulsions des personnages qui s’expriment dans la pièce avec une liberté insolente et fragile.

Aussi la pièce se détache assez distinctement du film de Jean Eustache et donne naissance à une œuvre à part entière. La matrice de la pièce se déroule ainsi avec la formation d’une trame simple et efficace qui se trouve résolue dans un épanchement constant de paroles et un flot de mots incontrôlables. C’est là la grande différence avec le film qui se trouve quant à lui ponctué de grands et pieux silences et qui se balance sur un rythme lent dans une mélopée délicieuse de paroles et de gestes. La metteuse en scène a choisi de ne rien retenir des accents halitueux qui émanait notamment du personnage principal de François et de transformer cette pièce en un drame psychologique pour montrer avec une très belle acuité, la force des sentiments et de l’émotion.

Au fond, ce qui est à l’origine dans la pièce du fait que les gens s’attachent entre eux et échangent leurs regards, leurs sourires ou bien même leurs hargnes, cela semble être l’émergence une profonde dévotion et d’une belle écoute portée à l’altérité, à l’être qui est différent de moi. On ne peut pas réellement dire que le personnage de François soit un amoureux en soi des trois différentes femmes qu’ils rencontrent. Les personnages féminins notamment Mathilde et Esther sont marquées par une dépendance affective trop grande à l’égard de celui dont elle partage la vie. Le dénuement de François de ne rien faire est encore ici d’une empreinte plus profonde et la réécriture choisit de le faire devenir romancier. C’est bien parce que cet être est sujet à une intense marginalité dans ses fréquentations mais aussi et peut être surtout dans son mode de vie alternatif qu’il devient possible pour lui de créer à son tour des histoires. La réécriture donne ainsi une véritable identité aux personnages et montre avec une vigueur indolente et même avec une certaine cruauté, la souffrance qui vit et expire dans leurs âmes.

Cette dimension, les comédiens l’incarnent tous à la perfection sans pour autant tomber dans des mimiques et des redondances, le jeu est ainsi taillé dans le vif d’une narration pleine de soubresauts et de déchirements. L’atmosphère est empreinte d’une inquiétante quiétude qui donne des relents savoureux à la mise en scène. La mise en scène alterne entre des moments filmés qui font reluire les corps avec un travail très fin sur la lumière et sur les mouvements de caméra. Ces sortes d’intermèdes filmiques accentuent la labilité des personnages et nous les donnent à voir dans une autre dimension ; le spectateur apprécie avec une distance redoublée une sorte de présence impérieuse qui révèle à chacun leur fragilité dans l’espace du dehors.

Certaines de scènes font écho avec un esthétisme renouvelé, à certaines scènes du film d’Eustache et notamment dans les plans sur les personnages qui marchent ou courent dans la rue, et qui a pour particularité au théâtre, d’exprimer la parole avec une violence indistincte et de recomposer la dualité des personnages tiraillés par leurs désirs qui s’estompent à cause de l’indolence de leur chair. Car si cette mise en scène reflète bien cette contorsion invisible des corps dans la douleur et la souffrance, elle a l’avantage dans la dramaturgie, de proposer trois attitudes différentes qui sont toutes trois rendues par chacun des personnages féminins. Ainsi le personnage de Mathilde est marquée par l’épanchement d’une souffrance qui s’exprime dans une sorte d’exagération qui d’emblée nous rend le personnage pathétique. Le personnage d’Esther, et cela est dû en grande partie au travail sur le corps de la comédienne, qui semble dés lors enfermer la souffrance dans les tréfonds de ses prunelles ; ses yeux suintent et révèlent ses émotions sans pour autant que François ne s’en aperçoive. Quant au personnage d’Oliwia, sa souffrance s’exprime par son égarement et sa volonté de faire corps, la comédienne interprète avec beaucoup de justesse ce personnage dont la frivolité immanente trahit une douleur aiguë.

Les personnages masculins et notamment le personnage de François est quant à lui travaillé avec une silencieuse brutalité et une cruauté qui ne s’exprime ni dans les mots, ni dans l’action, mais dans l’abandon et l’échec.

Tous les comédiens ainsi font faire à leurs personnages cette marche sans direction et sans d’autres ardeurs que la terrible inconstance et légèreté de l’homme. Ce qui est le plus admirable dans cette représentation, c’est la saveur que la troupe confère au réel et le travail sur les formes mêmes de l’amour et de l’attachement comme un venin délictueux mais cependant délicieux.

Cette représentation fait ainsi résonner les relations tumultueuses que les êtres peuvent éprouver entre eux, et la mise en scène distille avec un staccato plein d’un érotisme inachevé ou inassouvi, le plaisir de l’étreinte et la souffrance de l’abandon, de la sensation qui nous fait éprouver un vague sentiment de haine. Julie Duclos nous livre là un travail d’une très grande amplitude et la compagnie nous donne à apprécier une œuvre pleines de talents et de beautés, qui est la preuve pleine et entière de ce que le spectateur face à cette représentation s’oublie et se prend parfois à rire, tant les enivrantes convulsions des personnages peuvent nous rappeler à chacun, nos ineffables défauts.