Nos serments par la compagnie L’In-quarto dans une mise en scène de Julie Duclos (vu aux Célestins)

Ce spectacle est empreint d’une très belle sérénité et montre avec une grande sincérité la puissance que peut revêtir une écriture contemporaine. Les sources d’inspiration de ce spectacle dont particulièrement le film de Jean Eustache, La maman et la putain forme une certaine matrice. Ce film imprègne l’univers de la pièce, cependant l’adaptation théâtrale revivifie la psychologie des personnages du film et l’action du film en elle même, en leur donnant une énergie nouvelle et incandescente. Le film constitue bien un point de départ mais la dramaturgie dépasse assez légèrement l’atmosphère étouffante du scénario et semble libérer les pulsions des personnages qui s’expriment dans la pièce avec une liberté insolente et fragile.

Aussi la pièce se détache assez distinctement du film de Jean Eustache et donne naissance à une œuvre à part entière. La matrice de la pièce se déroule ainsi avec la formation d’une trame simple et efficace qui se trouve résolue dans un épanchement constant de paroles et un flot de mots incontrôlables. C’est là la grande différence avec le film qui se trouve quant à lui ponctué de grands et pieux silences et qui se balance sur un rythme lent dans une mélopée délicieuse de paroles et de gestes. La metteuse en scène a choisi de ne rien retenir des accents halitueux qui émanait notamment du personnage principal de François et de transformer cette pièce en un drame psychologique pour montrer avec une très belle acuité, la force des sentiments et de l’émotion.

Au fond, ce qui est à l’origine dans la pièce du fait que les gens s’attachent entre eux et échangent leurs regards, leurs sourires ou bien même leurs hargnes, cela semble être l’émergence une profonde dévotion et d’une belle écoute portée à l’altérité, à l’être qui est différent de moi. On ne peut pas réellement dire que le personnage de François soit un amoureux en soi des trois différentes femmes qu’ils rencontrent. Les personnages féminins notamment Mathilde et Esther sont marquées par une dépendance affective trop grande à l’égard de celui dont elle partage la vie. Le dénuement de François de ne rien faire est encore ici d’une empreinte plus profonde et la réécriture choisit de le faire devenir romancier. C’est bien parce que cet être est sujet à une intense marginalité dans ses fréquentations mais aussi et peut être surtout dans son mode de vie alternatif qu’il devient possible pour lui de créer à son tour des histoires. La réécriture donne ainsi une véritable identité aux personnages et montre avec une vigueur indolente et même avec une certaine cruauté, la souffrance qui vit et expire dans leurs âmes.

Cette dimension, les comédiens l’incarnent tous à la perfection sans pour autant tomber dans des mimiques et des redondances, le jeu est ainsi taillé dans le vif d’une narration pleine de soubresauts et de déchirements. L’atmosphère est empreinte d’une inquiétante quiétude qui donne des relents savoureux à la mise en scène. La mise en scène alterne entre des moments filmés qui font reluire les corps avec un travail très fin sur la lumière et sur les mouvements de caméra. Ces sortes d’intermèdes filmiques accentuent la labilité des personnages et nous les donnent à voir dans une autre dimension ; le spectateur apprécie avec une distance redoublée une sorte de présence impérieuse qui révèle à chacun leur fragilité dans l’espace du dehors.

Certaines de scènes font écho avec un esthétisme renouvelé, à certaines scènes du film d’Eustache et notamment dans les plans sur les personnages qui marchent ou courent dans la rue, et qui a pour particularité au théâtre, d’exprimer la parole avec une violence indistincte et de recomposer la dualité des personnages tiraillés par leurs désirs qui s’estompent à cause de l’indolence de leur chair. Car si cette mise en scène reflète bien cette contorsion invisible des corps dans la douleur et la souffrance, elle a l’avantage dans la dramaturgie, de proposer trois attitudes différentes qui sont toutes trois rendues par chacun des personnages féminins. Ainsi le personnage de Mathilde est marquée par l’épanchement d’une souffrance qui s’exprime dans une sorte d’exagération qui d’emblée nous rend le personnage pathétique. Le personnage d’Esther, et cela est dû en grande partie au travail sur le corps de la comédienne, qui semble dés lors enfermer la souffrance dans les tréfonds de ses prunelles ; ses yeux suintent et révèlent ses émotions sans pour autant que François ne s’en aperçoive. Quant au personnage d’Oliwia, sa souffrance s’exprime par son égarement et sa volonté de faire corps, la comédienne interprète avec beaucoup de justesse ce personnage dont la frivolité immanente trahit une douleur aiguë.

Les personnages masculins et notamment le personnage de François est quant à lui travaillé avec une silencieuse brutalité et une cruauté qui ne s’exprime ni dans les mots, ni dans l’action, mais dans l’abandon et l’échec.

Tous les comédiens ainsi font faire à leurs personnages cette marche sans direction et sans d’autres ardeurs que la terrible inconstance et légèreté de l’homme. Ce qui est le plus admirable dans cette représentation, c’est la saveur que la troupe confère au réel et le travail sur les formes mêmes de l’amour et de l’attachement comme un venin délictueux mais cependant délicieux.

Cette représentation fait ainsi résonner les relations tumultueuses que les êtres peuvent éprouver entre eux, et la mise en scène distille avec un staccato plein d’un érotisme inachevé ou inassouvi, le plaisir de l’étreinte et la souffrance de l’abandon, de la sensation qui nous fait éprouver un vague sentiment de haine. Julie Duclos nous livre là un travail d’une très grande amplitude et la compagnie nous donne à apprécier une œuvre pleines de talents et de beautés, qui est la preuve pleine et entière de ce que le spectateur face à cette représentation s’oublie et se prend parfois à rire, tant les enivrantes convulsions des personnages peuvent nous rappeler à chacun, nos ineffables défauts.

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