Leïla Brahimi

Regards en parallèle : Feutrine par le théâtre du Verseau, Un instant de Jean Bellorini

La douceur de cette rentrée

Cette rentrée lyonnaise nous a réservé deux surprises d’une incommensurable douceur qui nous fait rentrer dans cette nouvelle saison d’une manière étonnante, surprenante, avec deux spectacles qui se font écho à plus d’un titre : Feutrine, par le théâtre du Verseau, présenté à l’Espace 44 et en tournée en ce moment, et Un Instant, une relecture de Proust par Jean Bellorini au théâtre de la Croix Rousse.

Au premier abord pourtant, les deux propositions sont extrêmement différentes dans leurs moyens : d’un côté une scénographie gigantesque, de l’autre un rapport ultra intime avec le public ; d’un côté un texte politique qui questionne les classes moyennes, l’ascenseur social et le rapport des élites à l’art, de l’autre un texte poétique qui met en parallèle un mastodonte de la littérature contemporaine et l’histoire personnelle d’une comédienne à la recherche de l’instant suspendu…

Pourtant les formes sont ressemblantes, produisent des effets similaires. Hypnotiques, des spectacles dont on ne ressort que longtemps après la fin des applaudissements. Désincarnés, des spectacles où la parole jaillit et occupe tout l’espace, où le corps est limité à une simplicité d’une très grande puissance. Poétiques, des textes qu’on entend résonner et où les mots disent bien plus que du banal. Musicaux, avec des artistes qui subliment le propos scénique par leur présence-témoin et la musique électronique qu’ils produisent.

Dans Feutrine, on assiste au banquet d’une famille bourgeoise qui, de génération en génération, avec détermination et manipulation, a réussi à monter : socialement, au sein des pôles de pouvoir d’une petite ville inconnue, spatialement, dans les étages d’une maison symbolique, symboliquement, loin des réalités concrètes, de la terre, de l’organique.

Le mode d’adresse est presque intégralement narratif, et les voix préenregistrées des comédiens nous guident dans la montée en puissance de cette famille. Seule voix que l’on puisse entendre en direct, adressée à nous et débarrassée de ce filtre de l’enregistrement où tout est préparé, millimétré, bref seule voix spontanée et chaude, c’est celle de la fille de cette famille. Elle ne fait rien comme tout le monde, entretient un rapport étrange avec la terre qu’elle ne cesse de malaxer, secouer, tenir, elle arrive avec ses gros sabots et mets les pieds dans le plat (littéralement) : elle est étrange. Sa famille bien sûr tente de l’acclimater, puis au moins de la cacher au maximum. Surtout, qu’elle ne soit pas un obstacle pour l’ascension des autres membres de la famille.

Car les autres, ces Rougon-Macquart des temps modernes, lancés à la conquête de leur Plassans contemporain, prennent une place de plus en plus grande. Leur réseau s’étend, ils construisent, lancent des chantiers dynamiques, aménagent le territoire, prennent en charge l’urbanisation. Ils sont start-up nation, ils sont disruptifs, ils sont renversants. Mais quand vient la révolte, le risque de renversement se retourne. Il prend la forme de petits bouts de tissus doux, colorés, de petites feutrines. Ça ne paie pas de mine, mais ça immobilise, ça inquiète, ça fait entendre un refus des choses déconnectées et corrompues. La famille ne peut plus rester à pousser ses pions sur ce tapis de jeu géant qu’est devenue la ville.

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Photo d’Elsa Rocher / Théâtre du Verseau 

De son côté, la fille mène un autre type de révolution. Dans cet environnement aseptisé, clinique, rationnel, elle réinvente l’Art. Pas la culture, élément de domination sociale, mais l’Art pur, qu’elle ne qualifie même pas en tant que tel. Elle fait ce qui lui fait du bien. Elle ne se pose pas la question du pourquoi, de l’efficience, de la rentabilité de sa production. Elle fait, et c’est tout. Et quand la valeur de ce qu’elle fait est vue, reconnue, perçue, ça n’est que par une coïncidence. Et c’est alors qu’elle prend, elle, de la valeur aux yeux de sa famille, qu’elle est perçue comme utile, efficace, productive. C’est enfin après ce long chemin initiatique qu’elle peut alors fondamentalement et complètement se libérer de ce carcan qui l’emprisonne et tente de la définir, par la première chose franche, directe, spontanée qui soit présentée dans ce spectacle : un grand rire qui balaie sa famille.

Dans ce conte moderne, on réfléchit donc sur les notions d’emprisonnement social, de force donnée et de liberté prise. Le corps est au service, dans son utilisation même, de ce récit : bloqué, ritualisé, solennel. Tout est objet de commémoration, doit être noté dans les archives familiales, est pris en photo régulièrement. Et on ressent en sortant la manière insidieuse dont ce discours néo-libéral s’est imposé partout aujourd’hui, et dans toutes nos manières de fonctionner ; le spectacle plante des graines… ou plutôt coud des feutrines sur nos cœurs.

Dans Un Instant, le propos n’est pas politique. La recherche est poétique, artistique, et Bellorini et son équipe se posent la question, à la suite de Proust, de l’éphémère, de l’instant suspendu, de ce qu’on capte et de ce qui tient “l’édifice immense du souvenir”.

En nous entraînant dans quelques passages emblématiques de la célèbre Recherche du temps perdu (le rituel du coucher, le rapport familial et à la mère, le lien aux âges, le souvenir ramené par un élément sensible du goût et de l’odeur…), le spectacle fait entendre ces magnifiques textes qui résonnent avec tant de puissance. Et les textes sont mis en perspective avec d’autres récits individuels, qui sont eux aussi élevés au rang de l’universalisme par le travail artistique qui rend toutes choses si précieuses.

© Pascal Victor

Le jeu d’acteur porte la solennité et la rigueur, mais il produit de manière étonnante un effet de langueur. Le spectateur est plongé progressivement dans un état hypnotique, proche de celui qui nous vient juste avant le début d’une grosse nuit de sommeil de notre enfance, proche de l’état sans doute dans lequel est Marcel quand il attend sa mère dans sa chambre en “allant se coucher de bonne heure”. On est embarqués dans cet édifice de souvenir, de mémoire, de puissance de la remémoration interne du passé. La scénographie et le travail de la lumière nous entraînent également dans cet édifice interne, cathédrale en cours de déménagement, où déambulent librement les deux comédien.ne.s. Et ce spectacle part à la recherche de cet instant, suspendu, hautement théâtral, qui contient l’infini et l’universel.

Louise Rulh.

Regards en parallèle sur… Les Os Noirs de Phia Ménard et Unicas par le théâtre du Verseau

Reportage Regards en Parallèle Lyon

à propos de Unicas vu au Lavoir Public et Les Os Noirs de Phia Ménard vu au TNG

Beauté et horreur

Des angoisses, tout le monde peut en ressentir. Mais dans certaines situations, telles que la dépression ou la schizophrénie, ces angoisses peuvent envahir tout l’espace mental d’un être, l’étouffer, prendre possession de lui. Comment les extraire alors ? Comment rendre compte de l’horreur de ces moments, les partager avec autrui pour alléger son fardeau ? Le théâtre peut être un médium choisi dans cette voie, puisque sa forte portée cathartique peut aider à traverser la vie dans ce qu’elle a de terrible, parfois. Ce sont les sujets de Unicas, présenté au Lavoir Public, et des Os Noirs au TNG.

Il semble que représenter les maladies psychologiques au plateau appelle à un passage fort par la matière, sous toutes ses formes. Comme si pour montrer ce qui est justement impalpable il fallait tenter d’imaginer sa texture, sa forme, sa couleur ou tout autre élément significatif qui nous permettrait de nous en rapprocher.

C’est évidemment un axe fort du travail de Phia Ménard, et les Os Noirs ne fait pas exception à la règle. Sur le plateau du TNG se succèdent différents tableaux qui manifestent de manière très esthétique les angoisses de la dépression nerveuse à tendance suicidaire. Au-delà de l’effet presque magique qui découle de l’incompréhension de la part du spectateur des moyens techniques qui permettent la réalisation technique du spectacle, c’est une force réellement angoissante et oppressante qui se dégage du spectacle, qui garde pourtant par certains aspects une forte dose d’humour et de burlesque, qui permet d’amener de la légèreté à ce théâtre de l’horreur mais aussi de la beauté.

Libéré du texte et d’un cadre narratif qui limiterait le propos, les tableaux se succèdent au rythme des différents « passages à l’acte », et ouvrent des perspectives infinies dans l’imaginaire qui s’invite chez le spectateur. Même si l’évocation de l’acte suicidaire est ainsi moins directe, cela ne rend pas le spectacle moins fort et impressionnant. Le public est amené à être confronté à des images qu’il n’aurait pu imaginer ni verbaliser, mais qui s’imposent alors comme profondément pertinentes et profondes.

 © Jean-Luc Beaujault, Phia Ménard

Cet aspect universalisant du ressenti de la maladie ne se retrouve pas dans Unicas, qui nous fait entrer dans la schizophrénie complexe d’une personne, une femme, une artiste, Unicas Zürn. En effet, dans son œuvre celle-ci décrit de manière très lucide les délires psychotiques qu’elle traverse, au fur et à mesure qu’elle les vit et que ceux-ci prennent le dessus sur son état conscient.

Monté au plateau avec deux acteurs dans un dispositif bifrontal, la pièce fait pénétrer dans l’espace mental de cette femme par le biais de ses obsessions, notamment visuelles. Le travail de la création lumière, signée Loris Gemignani est à ce titre très efficace, utilisant les effets visuels comme fil rouge conducteur de la pièce, qui oriente le regard du spectateur et où la lumière peut être manipulée directement par les comédiens.

Dans les deux cas, les spectacles profondément sensibles, appellent à être reçus sur un mode émotionnel bien plus qu’intellectuel ou rationnel. Ils parviennent à manifester au plateau, et donc à recréer en double négatif dans l’imaginaire des spectateurs la vie intérieure d’une conscience en prise avec des angoisses irrationnelles et violentes, nocives. Ce théâtre de l’horreur est pourtant sublimé par le prisme de l’art et transformé en beauté, en émotion et en grandeur, prouvant la réussite de l’âme humaine sur les noirceurs qui la menacent parfois.

Louise Rulh