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Moi, Malvolio, de Tim Crouch, mis en scène par Catherine Hargreaves

Vu au Théâtre Nouvelle Génération – CDN Lyon /Création 2018 au Théâtre Nouvelle Génération

L’intelligence du théâtre et la cruauté du rire

 

« Vous êtes des choses paresseuses et superficielles. » C’est avec ces mots que nous accueille Malvolio dans son théâtre, pour que l’on soit témoins de sa vengeance ultime, qu’il attend depuis si longtemps et la fin de La Nuit des Rois de Shakespeare.

Face à une société qui renonce aux valeurs traditionnelles, face à une maîtresse qui sort du deuil pour une relation amoureuse, face à une jeune fille déguisée en homme qui transmet des messages obscènes (littéralement qu’« on ne peut pas montrer sur une scène »), face à un comte qui tombe amoureux d’une femme puis d’une autre sans complexe, bref face à la fin d’un monde, l’intendant du palais incarne ce Vieux-Monde, rationnel et droit, sévère et austère, qui reste stoïque sous les moqueries de ses contemporains.

Alors, « la porte du théâtre est ouverte, la folie peut entrer » dit-il : le théâtre incarne ce vent de folie qui entre dans la tête de ses concitoyens et qui les rend malades. De la même manière, le public qui vient assister à la pièce se montre tout aussi fou, tout aussi malsain, tout aussi irraisonné et donc détestable. Malvolio nous le dit, nous le fait sentir : il nous méprise, nous considère tous comme des êtres abjects puisque le théâtre est pour nous un divertissement, que nous sommes satisfaits de venir assister à la déconvenue d’un homme qui est moqué, ridiculisé, rabaissé par la jeune génération.

© GRAVITY BLUE DUCK

Ce mécanisme qui met à vue les rouages du théâtre, qui floute la haine des personnages d’encre et de papier et la haine des êtres de chair et de sang, qui montre les subterfuges et les codes, s’impose comme support de communication et de partage, alors même que celle-ci est faussée par les criantes inégalités entre public et scène. En effet, impossible d’avoir une discussion commune quand l’un sait tout et l’autre rien, quand l’autre est protégé et l’un vulnérable. Malvolio fausse les conditions d’un échange en exposant les cadres intellectuels du théâtre, comme la différence entre le cadre dramaturgique et le cadre réel, la situation d’énonciation dans un autre espace-temps, le 4ème mur, la double énonciation, les conventions… Il utilise cette distanciation tout le long de la pièce, pour marquer avec une certaine violence le dévoilement des faux-semblants et des mécanismes du théâtre.

Cette transgression crée bien sûr un comique de situation qui porte la pièce, et qui rappelle pourtant la sentence d’Ionesco « Le comique est tragique, et la tragédie de l’homme est dérisoire » : et Malvolio provoque ça et le dénonce, il fait mine de se suicider et joue avec ce qu’il anticipe de nos réactions, il nous manipule et nous pousse dans nos retranchements, bref il ne cesse pas de dénoncer le théâtre, montrant qu’il en maîtrise parfaitement les codes et peut donc le mépriser. Jusqu’à inventer une vengeance parfaite, qui piège enfin le public qui se croit toujours tout permis, protégé qu’il est dans son fauteuil rouge, et le met face à ses propres contradictions !

Cette finesse d’esprit caractérise autant le génial personnage campé par François Herpeux que le texte de Tim Crouch. Une intelligence du texte et de l’essence du théâtre qui permet d’emmener voyager dans les méandres de la réflexion intellectuelle avec beaucoup d’ironie et d’humour, croisant ainsi le sensible et l’intelligent et ramenant à ce qui fonde profondément l’humanité ; le rôle du théâtre, donc.

Louise Rulh

Regards en parallèle sur… Les Os Noirs de Phia Ménard et Unicas par le théâtre du Verseau

Reportage Regards en Parallèle Lyon

à propos de Unicas vu au Lavoir Public et Les Os Noirs de Phia Ménard vu au TNG

Beauté et horreur

Des angoisses, tout le monde peut en ressentir. Mais dans certaines situations, telles que la dépression ou la schizophrénie, ces angoisses peuvent envahir tout l’espace mental d’un être, l’étouffer, prendre possession de lui. Comment les extraire alors ? Comment rendre compte de l’horreur de ces moments, les partager avec autrui pour alléger son fardeau ? Le théâtre peut être un médium choisi dans cette voie, puisque sa forte portée cathartique peut aider à traverser la vie dans ce qu’elle a de terrible, parfois. Ce sont les sujets de Unicas, présenté au Lavoir Public, et des Os Noirs au TNG.

Il semble que représenter les maladies psychologiques au plateau appelle à un passage fort par la matière, sous toutes ses formes. Comme si pour montrer ce qui est justement impalpable il fallait tenter d’imaginer sa texture, sa forme, sa couleur ou tout autre élément significatif qui nous permettrait de nous en rapprocher.

C’est évidemment un axe fort du travail de Phia Ménard, et les Os Noirs ne fait pas exception à la règle. Sur le plateau du TNG se succèdent différents tableaux qui manifestent de manière très esthétique les angoisses de la dépression nerveuse à tendance suicidaire. Au-delà de l’effet presque magique qui découle de l’incompréhension de la part du spectateur des moyens techniques qui permettent la réalisation technique du spectacle, c’est une force réellement angoissante et oppressante qui se dégage du spectacle, qui garde pourtant par certains aspects une forte dose d’humour et de burlesque, qui permet d’amener de la légèreté à ce théâtre de l’horreur mais aussi de la beauté.

Libéré du texte et d’un cadre narratif qui limiterait le propos, les tableaux se succèdent au rythme des différents « passages à l’acte », et ouvrent des perspectives infinies dans l’imaginaire qui s’invite chez le spectateur. Même si l’évocation de l’acte suicidaire est ainsi moins directe, cela ne rend pas le spectacle moins fort et impressionnant. Le public est amené à être confronté à des images qu’il n’aurait pu imaginer ni verbaliser, mais qui s’imposent alors comme profondément pertinentes et profondes.

 © Jean-Luc Beaujault, Phia Ménard

Cet aspect universalisant du ressenti de la maladie ne se retrouve pas dans Unicas, qui nous fait entrer dans la schizophrénie complexe d’une personne, une femme, une artiste, Unicas Zürn. En effet, dans son œuvre celle-ci décrit de manière très lucide les délires psychotiques qu’elle traverse, au fur et à mesure qu’elle les vit et que ceux-ci prennent le dessus sur son état conscient.

Monté au plateau avec deux acteurs dans un dispositif bifrontal, la pièce fait pénétrer dans l’espace mental de cette femme par le biais de ses obsessions, notamment visuelles. Le travail de la création lumière, signée Loris Gemignani est à ce titre très efficace, utilisant les effets visuels comme fil rouge conducteur de la pièce, qui oriente le regard du spectateur et où la lumière peut être manipulée directement par les comédiens.

Dans les deux cas, les spectacles profondément sensibles, appellent à être reçus sur un mode émotionnel bien plus qu’intellectuel ou rationnel. Ils parviennent à manifester au plateau, et donc à recréer en double négatif dans l’imaginaire des spectateurs la vie intérieure d’une conscience en prise avec des angoisses irrationnelles et violentes, nocives. Ce théâtre de l’horreur est pourtant sublimé par le prisme de l’art et transformé en beauté, en émotion et en grandeur, prouvant la réussite de l’âme humaine sur les noirceurs qui la menacent parfois.

Louise Rulh

Deux spectacles en parallèle : Artefact, mis en scène par Joris Mathieu, et 24/7 du collectif Invivo

Dans le cadre de l’édition 2017 du festival micro-mondes

Reportage Mise en parallèle

Quand la machine prend le contrôle du théâtre

Notre monde moderne est envahi de machines techniques et technologiques très variées, de plus en plus puissantes, de plus en plus indispensables. Le théâtre, en tant qu’il est outil de réflexion de notre monde, ne peut s’empêcher de se questionner à son sujet. Joris Mathieu et le collectif In Vivo inventent des manières différentes de s’approprier cet outil si riche, dans deux spectacles présentés dans le festival Micro-mondes : 24/7 et Artefact.

Un artefact, au sens que choisit de mettre en avant Joris Mathieu, c’est un élément produit par l’action de l’homme. Donc, dans notre monde moderne de produits manufacturés, il n’existe plus guère d’éléments du quotidien qui échappent à cette définition… Comme en science-fiction, ou dans une dystopie, le metteur en scène choisit d’exploiter un scénario possible, sans nous en mettre en garde spécialement ni l’encenser, mais pour amener un public à se confronter à une possibilité et à appréhender notre ressenti face à ce destin ouvert : sommes-nous prêts à assumer les conséquences de nos actes ? Ainsi, il imagine que dans un futur proche, les machines et diverses intelligences artificielles sont parvenues à un point d’autonomie tel qu’elles se passent de l’homme, qui a disparu de la surface de la planète. Or, malgré l’absence d’humains, les robots maintiennent un semblant d’activités humaines, dont le théâtre.

© Nicolas Boudier

Alors à quoi ressemblerait un spectacle fait seulement par des machines ? Pour le savoir, Joris Mathieu a posé la question directement aux principaux concernés : en discutant avec un chat bot en ligne, il lui a proposé de faire du théâtre ensemble. Et voilà que la machine répond qu’elle aime Shakespeare, notamment La Tempête et le Songe d’une nuit d’été. De là vient l’idée de laisser l’initiative à cet artefact de mener le spectacle, libérée de l’homme, et n’utilisant des ouvreurs que pour rassurer le public qui vient assister à la pièce.

Le spectacle (puisque la compagnie tient à garder l’usage de ce mot) lui-même se déroule en trois phases, dans trois îlots différents entre lesquels des groupes de spectateurs se déplacent. Deux imprimantes 3D, une voix automatique diffusée dans des casques individuels, un système de projection en 3D, ou encore un bras automatique d’usine sont alors les seuls acteurs du spectacle, devant lequel le spectateur, isolé du reste du public par les casques, est mis face à une sélection apparemment aléatoire de textes classiques du théâtre. La poésie qui se dégage des mouvements du robot ne suffisent pas à faire s’évaporer l’impression de malaise provoquée par cette appropriation par les robots d’un univers humain.

Dans 24/7, c’est une autre processus qui est à l’origine du spectacle. Une technologie fictive sert de prétexte à la pièce, qui ne s’expérimente qu’au travers d’une des technologies les plus récentes qu’on ait inventé, la réalité virtuelle. Pour quelqu’un qui n’a jamais essayé, l’expérience est des plus perturbantes ; et l’utiliser au théâtre ouvre des portes très larges. En effet, le spectateur regagne un contrôle total sur ce qu’il regarde, puisqu’il choisit lui-même (et doit chercher) l’objet qui attirera son attention. De plus, cette technologie est très propice à construire un univers onirique et effrayant, puisque ce que le spectateur voit peut être modifié : il ne peut plus faire confiance à son propre ressenti. Dans cette sortie de résidence d’une demi-heure, le collectif InVivo ouvre donc des possibilités très intéressantes à explorer dans la suite du travail. Avec malgré tout cette question, un peu terrifiante : jusqu’à quand pourrons nous encore parler de théâtre pour cette forme nouvelle ?

Cette question du lien de l’homme à une machine qui prend une place de plus en plus prépondérante dans nos sociétés est une interrogation qui prend une certaine ampleur au théâtre, mais aussi dans d’autres formes : l’esthétique de séries comme Black Mirror imprègne cette nouvelle génération de créateurs nés dans un univers numérique.

Louise Rulh