théâtre nouvelle génération

Deux spectacles en parallèle : Artefact, mis en scène par Joris Mathieu, et 24/7 du collectif Invivo

Dans le cadre de l’édition 2017 du festival micro-mondes

Reportage Mise en parallèle

Quand la machine prend le contrôle du théâtre

Notre monde moderne est envahi de machines techniques et technologiques très variées, de plus en plus puissantes, de plus en plus indispensables. Le théâtre, en tant qu’il est outil de réflexion de notre monde, ne peut s’empêcher de se questionner à son sujet. Joris Mathieu et le collectif In Vivo inventent des manières différentes de s’approprier cet outil si riche, dans deux spectacles présentés dans le festival Micro-mondes : 24/7 et Artefact.

Un artefact, au sens que choisit de mettre en avant Joris Mathieu, c’est un élément produit par l’action de l’homme. Donc, dans notre monde moderne de produits manufacturés, il n’existe plus guère d’éléments du quotidien qui échappent à cette définition… Comme en science-fiction, ou dans une dystopie, le metteur en scène choisit d’exploiter un scénario possible, sans nous en mettre en garde spécialement ni l’encenser, mais pour amener un public à se confronter à une possibilité et à appréhender notre ressenti face à ce destin ouvert : sommes-nous prêts à assumer les conséquences de nos actes ? Ainsi, il imagine que dans un futur proche, les machines et diverses intelligences artificielles sont parvenues à un point d’autonomie tel qu’elles se passent de l’homme, qui a disparu de la surface de la planète. Or, malgré l’absence d’humains, les robots maintiennent un semblant d’activités humaines, dont le théâtre.

© Nicolas Boudier

Alors à quoi ressemblerait un spectacle fait seulement par des machines ? Pour le savoir, Joris Mathieu a posé la question directement aux principaux concernés : en discutant avec un chat bot en ligne, il lui a proposé de faire du théâtre ensemble. Et voilà que la machine répond qu’elle aime Shakespeare, notamment La Tempête et le Songe d’une nuit d’été. De là vient l’idée de laisser l’initiative à cet artefact de mener le spectacle, libérée de l’homme, et n’utilisant des ouvreurs que pour rassurer le public qui vient assister à la pièce.

Le spectacle (puisque la compagnie tient à garder l’usage de ce mot) lui-même se déroule en trois phases, dans trois îlots différents entre lesquels des groupes de spectateurs se déplacent. Deux imprimantes 3D, une voix automatique diffusée dans des casques individuels, un système de projection en 3D, ou encore un bras automatique d’usine sont alors les seuls acteurs du spectacle, devant lequel le spectateur, isolé du reste du public par les casques, est mis face à une sélection apparemment aléatoire de textes classiques du théâtre. La poésie qui se dégage des mouvements du robot ne suffisent pas à faire s’évaporer l’impression de malaise provoquée par cette appropriation par les robots d’un univers humain.

Dans 24/7, c’est une autre processus qui est à l’origine du spectacle. Une technologie fictive sert de prétexte à la pièce, qui ne s’expérimente qu’au travers d’une des technologies les plus récentes qu’on ait inventé, la réalité virtuelle. Pour quelqu’un qui n’a jamais essayé, l’expérience est des plus perturbantes ; et l’utiliser au théâtre ouvre des portes très larges. En effet, le spectateur regagne un contrôle total sur ce qu’il regarde, puisqu’il choisit lui-même (et doit chercher) l’objet qui attirera son attention. De plus, cette technologie est très propice à construire un univers onirique et effrayant, puisque ce que le spectateur voit peut être modifié : il ne peut plus faire confiance à son propre ressenti. Dans cette sortie de résidence d’une demi-heure, le collectif InVivo ouvre donc des possibilités très intéressantes à explorer dans la suite du travail. Avec malgré tout cette question, un peu terrifiante : jusqu’à quand pourrons nous encore parler de théâtre pour cette forme nouvelle ?

Cette question du lien de l’homme à une machine qui prend une place de plus en plus prépondérante dans nos sociétés est une interrogation qui prend une certaine ampleur au théâtre, mais aussi dans d’autres formes : l’esthétique de séries comme Black Mirror imprègne cette nouvelle génération de créateurs nés dans un univers numérique.

Louise Rulh

Hospitalités dans une mise en scène de Massimo Furlan (Compagnie Numero23Prod) avec des habitants de la Bastide-Clairence.

Accueilli au Théâtre Nouvelle Génération pour la cinquième édition du Festival Sens Interdits

Un théâtre qui fait humanité

Le spectacle part d’un projet de concertation avec les habitants d’un petit village basque nommé La Bastide-Clairence. En effet, Massimo Furlan aurait proposé une solution efficace pour lutter contre l’augmentation des prix des loyers dans ce petit village labellisé, et aurait proposé au cours d’une réunion publique en 2014 d’accueillir des migrants pour faire baisser les prix. Il aurait alors avec ses complices observé les réactions des habitants. En 2015, le village accueille effectivement une famille de syriens exilés malgré les réticences des habitants en créant une association pour les aider à s’insérer. Aussi, Hospitalités vient en quelque sorte faire parler à travers le prisme théâtral, quelques habitants du village qui sont convoqués sur scène pour raconter leur expérience de la vie et qui ont chacun une part dans son fonctionnement global et local (maire, artisan, chef d’entreprise, esthéticienne, professeur de danse, etc)

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HOSPITALITÉS © Pierre Nydegger / Laure Cellier

Le plus intéressant dans le spectacle, c’est que l’événement en tant que tel, l’accueil des migrants ne constitue que l’horizon du spectacle et le traverse de part en part comme un mouvement imperceptible et prégnant. Les neuf comédiens qui jouent leurs propres rôles ne sont pas simplement là en tant que témoins. En effet, on perçoit que les concepteurs du projet ont écrit une sorte d’histoire à partir des itinéraires de vie de ses différentes personnes. L’ensemble s’écrit tout au long du spectacle à travers l’évocation de souvenirs, de regards lucides sur le monde, qui ont pour conséquence de nous plonger irréfutablement dans nos vies, dans nos propres foyers, matérialisés sur scène par un feu projeté sur un écran dès l’entrée du spectateur dans la salle. Il reste que le témoignage de chaque personnage n’est pas simplement une histoire vécue, la scène théâtrale la mue et la disperse en un grand récit qui rejoint nos mythes les plus enfouis. En réalité, ce spectacle nous montre comment chaque personne affronte la vie et la rend heureuse jusqu’à atteindre une tranquille circonspection. Les histoires inscrivent naturellement le spectacle dans la description d’un idéal de vie simple aux accents rousseauistes, baigné dans la lueur maternante de la campagne et dans la filiation touchante à son territoire, ici le pays basque, évoqué à travers ses chants et ses traditionnelles courses landaises.

La manière de raconter procède d’une très belle fragmentation théâtrale qui va brouiller les frontières temporelles et humaines pour évoquer des parcours de vie et des lignes de fuite. Le spectacle évoque des lignes de fuite et la vie du village retracée dès ses origines est comme une métaphore de notre humanité. En effet, chaque personne évoque à la fois les difficultés, les dangers auxquels elle a du faire face pour se libérer de la vie, pour vivre libéré de la peur et des préjugés sans en être définitivement écarté. Chaque personne se trace un parcours de vie à partir de son histoire familiale et chacun relativise ses promesses et ses échecs. Les comédiens-personnes font même intervenir le public pendant le spectacle et convoquent des références historiques, sociologiques et mythiques pour appuyer leur conception de la vie : accueillir l’autre, le migrant, l’étranger comme une ligne de fuite, avec son histoire et ses difficultés sans chercher à le faire à son image, se libérer des préjugés pour aimer avec tendresse non pas la différence en tant que telle, mais le bonheur de partager dans le plus simple appareil de l’hospitalité, sa vie et ses ardeurs secrètes. Le spectacle nous fait prendre conscience combien cette notion a pu devenir vague dans notre société, et ce spectacle lui redonne tout son éclat et toute sa nécessaire lucidité.

Dès lors, chacun apporte son intimité et sa manière de faire face à la violence de l’existence dans ce qu’elle a de plus banal, nous montrant que la misère de ces pauvres gens exilés et étreints de souffrances souvent insondables appartient plus à l’humanité car leur fuite est une véritable traversée comme chacun de nous devrait en avoir l’expérience concrète pour en comprendre les terribles stigmates. Aussi, le projet est en réalité très loin d’un projet documentaire ou d’une expérience sociale comme il se présente pourtant, c’est un véritable spectacle de théâtre d’une sensibilité extrême, écrit avec les vies, les doutes, les souffrances et les espérances de chaque individu qui compose ce village, comme les villages de nos campagnes, qui bien que souvent gagnés par la désillusion n’en restent pas moins des formidables lieux de vie où chaque geste du quotidien, chaque rencontre et chaque échange deviennent une formidable excursion vers l’autre. Cela permet d’apprendre à vivre ensemble et à décider ensemble, ce qui paraît évidemment impossible dans nos espaces urbains réfractaires à l’harmonie des échanges. Pour appuyer sans cesse cette dimension, le spectacle est ponctué de chansons des années 80 qui sont comme l’expression d’un sentiment plein d’une nostalgique et lucide espérance qui renforce par les émotions qu’elle contient, le sentiment d’appartenance à l’humanité.

Au demeurant, il reste que Hospitalités se construit comme une belle épopée qui en même temps qu’elle nous plonge au cœur des contraintes qui font nos parcours de vie, nous exhorte à nous souvenir, et surtout à nous rappeler que si nos vies furent agréables, nous le devons au fait d’avoir été accueilli et cueilli avec nos joies et nos souffrances par toutes sortes de personnes, et que grandissant dans cette bienveillante harmonie qui enfouissait parfois ses désirs secrets et cachait ses peines, nous étions comme des voyageurs qui à travers l’autre découvraient un monde toujours nouveau et toujours plus beau. Le spectacle devient dès lors une leçon de vie sans morale exiguë et la dramaturgie habille cette simplicité d’un manteau théâtral sans autre artifice qu’une représentation de la vie elle-même. La distance théâtrale entre le public et la scène devient la distance même au sens propre que chacun prend dans sa vie quotidienne pour juger de ses actions et de ses perspectives : elle devient même l’incarnation d’un bon-sens populaire qui fait défaut aux choix politiques de nos sociétés. Hospitalités nous raconte notre vie avec l’espoir que nos vies puissent conduire sans doute à offrir des perspectives meilleures et à faire grandir la tendresse dans une société qui pousse à la vindicte, tout ceux qui par peur ou par chagrin, vivent repliés sur eux-mêmes dans leurs certitudes. Le théâtre devient dès lors une arme d’espérance contre ce repli et contre la dévastation programmée de « l’humanité ». J’entends par ce terme le sentiment d’appartenance à une terre peuplées d’horreurs et de souffrances que chacun doit combattre à sa façon, et accueillir des migrants comme faire du théâtre offrent la possibilité d’exalter ce sentiment d’appartenance, de montrer qu’il est réel et qu’il existe encore, fort heureusement !

Raf

Artefact, une installation spectacle de Joris Mathieu en Compagnie de Haut et Court

jusqu’au jeudi 13 avril au Théâtre Nouvelle Génération – CDN de Lyon

ARTEFACT : UNE MISE EN ABYME QUI QUESTIONNE LA PLACE DE L’HOMME DANS LE THÉÂTRE ET DANS LE MONDE.

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© Nicolas Bouvier

Avec Artefact, Joris Mathieu nous livre la possibilité à travers une mise en scène qui aurait pu tenir de la science-fiction il y a encore quelques années mais qui possède de facto une résonance très actuelle, de vivre une expérience toute particulière : celle de l’être humain destitué de sa place dominante par les robots, solitaire face à sa propre déchéance. Le questionnement est sincère et réaliste : comment l’homme parviendra-t-il à contrôler sa propre création. Au fur et à mesure qu’on avance dans l’espace scénique de la pièce, on trouve un écho avec les débats de société actuelle sur la place de l’homme sur terre, sur fond de remise en question.

Pas de message, mais une volonté certaine d’amener la jeunesse d’aujourd’hui vers un questionnement profond sur notre rapport à la technologie et notre place en général dans ce monde numérique qui évolue parfois plus vite que nos consciences. Si vite qu’on pourrait être dépassé et asservi à notre tour comme nous avons nous-même tenté d’asservir le monde ? Et c’est un pari réussi car on sort finalement du spectacle avec une certaine impression de malaise qui relève de la prise de conscience : tout cela est peut-être finalement trop grand pour nous, et à force de construire, n’entamons-nous pas notre propre destruction ?

Joris Mathieu déclare :

« Il s’agit de s’adresser aux jeunes pour qu’ils puissent regarder en face la réalité et se situer vis-à-vis d’elle sans être dans un dogmatisme, mais d’avantage dans un examen lucide et réel avec un positionnement individuel et collectif pour construire le monde de demain. »

Un questionnement sur la vie donc, mais aussi un questionnement sur le Théâtre. Joris Mathieu nous livre après la pièce ses impressions sur le théâtre actuel, les choses qu’il a vu changer, les habitudes et les métiers qui ont disparus. Il cherche encore à tenter une expérience, un théâtre sans l’homme, une scène entièrement artificielle, chose impensable et pourtant réalisée avec brio par l’équipe de Haut et Court.

Séparés en trois groupes, chacun guidé par un membre de l’équipe, on prend place casque sur les oreilles et on laisse le bot conversationnel nous raconter son histoire. Son apparence humaine est troublante, mais le timbre monocorde de la voix de synthèse et le pragmatisme mécanique de ses phrases laissent une impression glaciale. Le décor de la fin des hommes est posé, et enfermé dans un monde de bruits et d’images, on vit totalement seul une expérience d’abandon et de vide, un monde sans l’Homme. On assiste à une genèse des robots et à ce qui a conduit à notre propre décadence. Premier constat du robot : l’homme s’achemine de lui-même vers sa fin, mais l’homme a ses défauts : cupidité, nonchalance, paresse, choses qui pour des êtres programmés pour réaliser à la perfection les tâches qu’on leur a donné, semble incohérente.

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© Nicolas Bouvier

Les paroles du robot résonnent comme un avertissement. Joris Mathieu veut toucher l’esprit critique et laisser place au libre-arbitre et à l’interprétation de chacun, on trouve un constat amer de la force et de la conviction que met l’homme à détruire le monde qui l’entoure et qui se laisse aveugler par son avidité. Le glas sonne à travers la voix synthétique : « l’homme avait tout en abondance, mais l’homme a besoin de tout sauf d’abondance ».

Et quand en sortant on se retourne pour dévisager avec suspicion les automates de parking dans la rue et les bornes du métro, on comprend que cette expérience ne laisse pas indifférent. La masse technologique est bien là, le constat est on ne peut plus réaliste, et nous petits êtres de chair et d’os renvoyés à notre place dans le cycle de l’univers, nous avons un regard contemplatif face à notre œuvre qui nous dépasse.

Vianney Loriquet

Primitifs, une création de Michel Schweizer par la Compagnie La Coma

Dans le cadre de la manifestation Biennale Nos Futurs au Théâtre Nouvelle Génération de Lyon

Le spectacle présente des atours assez atypiques et propose une forme de « spectacle-conférence ». En effet, le spectacle se noue autour d’échanges plus ou moins improvisés et spontanés (en tout cas dans la perception que peut en avoir le spectateur), ces échanges sont destinés à expliciter des projets pour mettre en valeur un projet d’enfouissement des déchets nucléaires sur le site de Bure qui devrait être mis en route à l’horizon 2025. Il suffit de se rendre sur Internet pour voir à quel point ce projet divise. Nous pouvons à la fois trouver des sites qui y sont farouchement opposés et des sites internet comme les porteurs de projets ou des sites de communications sur le nucléaire qui en défendent les fondements. Il faut aller faire un tour sur le site internet du projet Cigéo porté par l’Andra (projet dont parle Primitifs) pour comprendre toute l’ironie du spectacle et toute la subversion de la « communication » destinée à « promouvoir » ce site d’enfouissement.

Sur scène, vont se succéder des architectes, puis des experts censés expliciter et imaginer des projets pour mettre en valeur ce site. Les personnages architectes à la démesure de la vacuité du projet initial vont proposer des solutions pour interroger la place du vivant face à ce que l’on pourrait considérer comme une sorte de danger imminent et irréversible pour la santé humaine. Trois architectes vont ainsi imaginer des projets aussi fantaisistes qu’absurdes pour donner une place à ce site, en construisant une ville dessus ou encore un monument stellaire ou bien même une installation artistique, tout en parodiant l’action communicative des porteurs de projets et des entreprises qui les développent. Ainsi, le spectacle n’est pas seulement une critique de ce projet, ni même une conférence qui nous en expliquerait les conséquences fatales pour l’environnement et les hommes, mais bien une sorte d’oraison poétique de la société de communication dans laquelle nous vivons et qui pense être en mesure par la force des images et de la parole d’experts, capable de nous vendre n’importe quoi… Et à n’importe quel prix ! Les comédiens incarnent en cela avec force les failles de cette humanité décadente !

PRIMITIFS -LA COMA - MICHEL SCHWEIZER - Dans le cadre du Festival 100% La Villette -

© Frédéric Desmesure

En cela, la démonstration de Michel Schweizer avec ses comédiens est d’une grande beauté, elle dépasse le simple fait politique et écologique pour nous emporter peu à peu dans une ballade poétique et humaine dans les failles d’un système pensé par l’humain contre lui-même.

On retrouve sur scène un panneau publicitaire recouvert de différentes affiches publicitaires au cours de la pièce et même quelques maquettes ou prototypes ainsi que des diaporamas, qui vont essayer d’expliquer la nécessité de garder du vivant sur un site d’enfouissement nucléaire. Le dramaturge transgresse les codes de l’entreprise et va jusqu’à imaginer cette antinomie flamboyante, mettre le vivant au cœur ou plutôt au dessus d’un site d’enfouissement nucléaire… Il y a quelque chose qui bascule, qui décale les problématiques essentielles liées à la prolifération du nucléaire et au traitement des déchets puisque la problématique va être recentrée sur la place de l’homme et de manière absurde, ce site d’enfouissement sera mis en valeur au même titre que n’importe quel projet.

Pourtant, peu à peu la scène se scande en passages verticaux, brisés par une lumière ondoyante et une musique assourdissante, les personnages se laissent bientôt emporter par leurs passions, laissant et abandonnant un langage de communication pour une parole plus personnelle, rapportée à l’échange dans l’instant présent avec l’être humain au cœur du spectacle. Et le spectateur assiste à cette pseudo-rencontre en comprenant bientôt que cet événement spectaculaire auquel il est en train d’assister n’a rien de scientifique, mais consiste en une lubie totale et spéculatrice sur le vivant, qui révèle bien sûr in petto l’horreur du réel projet d’enfouissement sur Bure que le spectateur comprend d’autant mieux en allant se renseigner sur divers sites et en suivant l’actualité. Le spectacle ainsi serait une sorte d’invitation au voyage dans notre monde absurde, une proposition déjantée dont la folie progressive jusqu’au cri et à l’hystérie de ses personnages comme possédés par leurs propres limites, viendrait ourdir l’arrière plan politique et écologique du projet réel.

A travers cette forme outrecuidante de théâtre en prise directe avec le monde laissant aux personnages quelques bribes d’un monde poétique, résistant toujours et encore à l’extinction face à la société de communication, Michel Schweizer et La Coma nous livre un spectacle saisissant et étrange, où la parodie, la caricature et l’exagération sont peut-être les moins éloignées de la réalité d’un projet, catastrophe annoncée et de surcroît payée par l’état et nos impôts…

Raf

Corps diplomatique dans une conception et une mise en scène d’Halory Goerger par l’Amicale de production

Spectacle joué au TNG le 24 et 25 novembre 2016 dans le cadre de la manifestation Biennale « Nos futurs »

Attention décollage imminent ! Ce soir nous embarquons à bord du vaisseau expérimental d’Halory Goerger pour suivre le voyage intergalactique de son équipe surnommée le « corps diplomatique ». Inventeur de génie, Halory Goerger continue à nous offrir ses expériences de pensée, deux ans après son best-seller Germinal où il proposait de recréer sur scène l’histoire de l’humanité en une heure top chrono !

(Vous pouvez retrouver Germinal du 1er décembre au 3 décembre aux Subsistances dans le cadre du festival Best-Of.)

 Corps diplomatique est un projet tout aussi fou qui revisite le mythe de la rencontre intergalactique. Plutôt que d’envoyer des bouteilles à la mer interstellaire, qui ont à peu près autant de chance d’être trouvées par une autre forme de vie que de finir échouées sur une plage de la Côte d’Azur, pourquoi ne pas envoyer de véritables artistes en chair et en os au fin fond du cosmos ?

Le pari est lancé, un journaliste de France Bleu est là pour immortaliser leur départ. On visite la station Jean Vilar, un espace entièrement réservé à la création théâtrale. Le but ultime du corps diplomatique est de créer un art nouveau, qui parviendrait à se débarrasser de toutes les contraintes temporelles ou normes sociétales… En découle le projet de dériver ad vitam aeternam dans des galaxies lointaines en attendant une rencontre inespérée avec d’hypothétiques formes de vie, à qui présenter le grand spectacle final !

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Entre comédie interstellaire et science-fiction philosophique, Corps diplomatique explore de nombreuses questions métaphysiques. L’idée est réussie : les quatre astronautes du corps diplomatique devront dériver lentement durant des dizaines de milliers d’années afin de créer-recréer un spectacle. Ils seront finalement cinq car le corps intègre à la dernière minute le journaliste, qui lui y voit une véritable « opportunité professionnelle ». Mais attention c’est un aller simple, aucun retour en arrière n’est possible… Le journaliste va d’ailleurs rapidement se demander s’il a fait le bon choix. Tout est fonctionnel à bord, les comédiens seront remplacés par de nouvelles générations d’artistes grâce à une reproduction in vitro, et font par exemple pousser leur propre soja pour se nourrir.

Hélas la troupe n’a guère de compétences en matière d’art vivant, ce qui va légèrement poser problème au fil des années… Et bien évidemment, tout bascule un beau jour où la station rentre dans l’orbite de Mars et où l’équipage tente de se rapatrier sur les colonies de la planète rouge car les gamètes ont fondu, mettant un terme au projet.Mais pourtant, nous voilà projetés ensuite à des dizaines de milliers d’années face à des comédiens qui ne ressemblent en rien à leur prédécesseur : leur langue a changé, leur manière de s’habiller… Nous assistons alors à une cérémonie très spiritualisée, sur fond de flash lumineux et de musique électronique. Un grand final qui n’est pas sans rappeler l’univers baroque du theatrum mundi, résumé dans ces paroles de Shakespeare « Le monde entier est un théâtre ». A l’inverse à travers cette pièce, la question est de savoir si le théâtre peut figurer notre monde, à travers le temps et l’espace ? Bien que les hommes changent, le théâtre semble demeurer intact et porte en lui un goût d’éternité.

Alice Mugnier

Hikikomori – Le Refuge, un spectacle de Joris Mathieu en compagnie du collectif Haut et Court

Création 2016 au CDN Théâtre Nouvelle Génération

Dans le cadre de la manifestation Biennale du Théâtre Nouvelle Génération « Nos Futurs », Joris Mathieu ouvre cette programmation avec Hikikomori – Le Refuge qu’il avait créé en janvier dernier. Ce programme « d’anticipation » fera l’objet cette année pour notre blog d’une attention particulière en raison des enjeux politiques et dramaturgiques qu’il soulève. En effet, ce programme qualifié d’anticipation aurait pour perspective de mettre en avant de grandes questions pour pouvoir envisager le futur en insistant notamment sur des spectacles dédiés au jeune public, ou plutôt des spectacles dans lesquels le jeune public ne serait pas lésé de son pouvoir d’imagination tant son esprit s’éveille peu à peu aux arts et à la culture.

L’histoire évoque le « cas » d’un adolescent, Nils, qui décide de ne plus sortir de sa chambre et qui se construit en secret son propre monde, et de ses parents, qui ne savent pas comment réagir à cet enfermement et qui essayent de « communiquer » avec lui. Le spectacle s’appuie non pas sur une crise d’adolescence classique, mais sur un phénomène psychologique bien réel, celui des Hikikomori qui désigne d’après un terme japonais, le fait pour un adolescent ou un jeune adulte, de rompre toutes communications avec autrui et de s’isoler férocement du monde en se retirant dans sa chambre ou ailleurs. Ainsi, il n’y aurait au demeurant, excepté à travers le récit qui se murmure dans nos oreilles, qu’un accès par l’image à l’intimité de cette famille dont nous ne savons a priori rien et dont le drame va se perpétrer en silence, dans notre propre imaginaire, et dans la manière dont chacun pourra ou pas interpréter la brisure, l’éclat, l’étincelle de leurs échanges ou plutôt ici de leurs non-échanges.

Dans ce premier spectacle de nos Futurs, la compagnie Haut et Court engage une réflexion intéressante sur la réception d’un récit. En effet, la trame en est assez simple, mais le propos, l’épaisseur littéraire et psychologique qui en découle se tissent autour de mystères, d’incertitudes et de silences, ce qui diffère du non-dit qui marquerait plutôt la volonté de cacher quelque chose.

Il y a une mise en relief du récit selon les âges de la vie : trois récits se profilent que le spectateur entend dans un casque individuel qui lui est distribué à l’entrée du spectacle. Ainsi, des trois personnages présents sur scène, trois récits possibles peuvent s’entendre, trois récits différents, non complémentaires selon le dramaturge, parce qu’ils apportent précisément chacun une ouverture vers l’imaginaire propre au père, à la mère et au fils, qui sont les trois figures de ce travail. Les images scéniques sont pourtant les mêmes, et l’action se déroule en même temps que le récit s’écoute individuellement. Le récit et les images se mêlent et font œuvre, l’ensemble est soutenu par la prégnance d’une musique qui définissant l’atmosphère au premier abord en vient très vite à déréaliser les images, à en assombrir les effets sur notre perception, à s’imposer non pas simplement comme un fond sonore, mais comme la présence lourde et pesante de quelque chose d’indéfinissable et de mouvant.

L’émergence des différents récit dont chaque spectateur peut en avoir un différent parmi les trois possibles, est confrontée aux limites de la représentation en perpétuelle recherche. Le plateau se compose de deux parties, un proscenium composé d’une sorte de couloir et de deux entrées, dont une compose la chambre de l’adolescent, qui n’intervient jamais sur ce proscenium. La seconde partie du plateau se trouve derrière une sorte d’écran ou de cadre numérique opaque dans lequel apparaissent différents espaces, dont certains qui nous permettent d’accéder à l’image de l’adolescent. Ce cadre numérique permet de mêler les comédiens à tout un travail sur les effets numériques, à modifier les lieux et places scéniques et à dessiner ou faire disparaître les contours du corps et de sa représentation, et ce en symbiose avec le travail sur les lumières.

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Ce cadre numérique où apparaissent successivement différentes représentations voit évoluer les différentes situations et soutenir par la prescience du travail numérique et vidéographique, les différentes tonalités narratives des scènes. Les corps des comédiens se mêlent ainsi à l’artifice, érigé face à l’illusion même de leurs présences dans un univers changeant, éphémère et mystérieux, qui les arriment d’emblée dans un paysage intérieur davantage que dans un lieu qui figurerait le réel. Le travail sur la vidéo et sur l’attachement de l’artifice au corps du comédien et de la scène ressuscite la possibilité pour la chair d’apparaître en trompe l’œil, de se figurer à travers des souvenirs ou de faire apparaître des images propres à l’univers intérieur de chaque personnage. C’est bien cet univers intérieur que l’on cherche à mettre en perspective à travers ses effets, le numérique dès lors ne constitue plus seulement un vague décor, il construit et déconstruit l’imaginaire, explore des pistes, efface et dessine des contours, il propose à notre propre imaginaire de se décaler sans cesse, de se laisser porter et non pas oppresser par l’immobilité des images. Il démontre l’impossibilité d’une interprétation parce qu’il n’est pas fondé en une esthétique, il n’est pas décomposable en unités signifiantes d’autant que le fait de pouvoir entendre trois récits différents rend impossible toutes interprétations unilatérales et définitives. Joris Mathieu et son équipe artistique utilisent cette modernité comme un artifice qui viendrait rendre le réel multiple et impossible à saisir en données signifiantes, comme une manière de bouleverser l’horizon dramaturgique en le laissant se créer de manière libre et indépendante dans la subjectivité du spectateur, et sans doute le plus beau, comme quelque chose qui n’apporte aucune réponse mais au contraire renforce le questionnement et la précarité même du théâtre.

Il y a comme dirait Novarina, une danse d’apparition dans le langage numérique qui fait corps dans le récit que chaque spectateur entend à son oreille. Il y a dans le travail de Joris Mathieu, quelque chose qui apparaît dans la même perspective que celle du drame symboliste de Maurice Maeterlinck. Il écrivait dans le Trésor des Humbles quelque chose qui pourrait nous donner des pistes de réflexions sur le travail de la Compagnie Haut et Court : « Le poète ajoute un je ne sais quoi qui est le secret des poètes, et tout à coup elle (la poésie) apparaît dans sa prodigieuse grandeur, dans sa soumission aux puissances inconnues, dans ses relations qui ne finissent pas, et dans sa misère solennelle. Un chimiste laisse tomber quelques gouttes mystérieuses dans un vase qui ne semble contenir que de l’eau claire : et aussitôt un monde de cristaux s’élève jusqu’aux bords et nous révèle ce qu’il y avait en suspens dans ce vase, où nos yeux incomplets n’avaient rien aperçu»

Le cadre numérique serait peut-être ce vase, qui nous révélerait ou simplement nous permettrait de percevoir des images que nos « yeux incomplets » ne pourraient même pas imaginer ou voir apparaître. De même que dans le Réveil de l’âme, l’auteur accentue cette idée que le poème, ici représenté dans l’écriture et le tissage des trois récits à la conjonction et la rencontre des images et des sons mêlés au rayonnement de la musique, que ce même poème doit nous permettre de faire descendre dans le réel l’idée que l’on pourrait avoir de l’inconnu, et Maeterlinck d’expliquer que l’on trouve à côté des traces ordinaires de la vie, « les traces ondoyantes d’une autre vie qu’on ne s’explique pas ».

Dans ma perception de ce travail, c’est bien les traces de l’inconnu, laissées en suspens et en questionnement que la compagnie a voulu explorer sans apporter de réponses définitives, et cette image de l’onde est très intéressante ici parce que l’onde donne l’illusion d’un déplacement, tout ce que les images du spectacle questionnent en définitive, alors qu’en réalité on pourrait aller jusqu’à dire que tout est immobile dans cette famille, que le problème de Nils n’est pas réglé, et que chacun, s’évertuant dans son être intérieur à se comprendre l’un l’autre, est enfermé dans son propre corps, condamné à un échange perdu d’avance avec lui-même.

Joris Mathieu en travaillant le questionnement jusqu’à l’infini des possibles de l’imagination du spectateur et de l’écriture a fait un pas du côté du mystère, pas de côté d’autant plus nécessaire et urgent, pour regarder en face et se confronter aux terreurs de la vie, dont ce phénomène psychologique des Hikikomori de plus en plus répandu chez les adolescents du monde entier, constitue l’expression délétère d’ une société faite d’anéantissements et de destructions des individus.

Raphaël Baptiste