Artefact

Deux spectacles en parallèle : Artefact, mis en scène par Joris Mathieu, et 24/7 du collectif Invivo

Dans le cadre de l’édition 2017 du festival micro-mondes

Reportage Mise en parallèle

Quand la machine prend le contrôle du théâtre

Notre monde moderne est envahi de machines techniques et technologiques très variées, de plus en plus puissantes, de plus en plus indispensables. Le théâtre, en tant qu’il est outil de réflexion de notre monde, ne peut s’empêcher de se questionner à son sujet. Joris Mathieu et le collectif In Vivo inventent des manières différentes de s’approprier cet outil si riche, dans deux spectacles présentés dans le festival Micro-mondes : 24/7 et Artefact.

Un artefact, au sens que choisit de mettre en avant Joris Mathieu, c’est un élément produit par l’action de l’homme. Donc, dans notre monde moderne de produits manufacturés, il n’existe plus guère d’éléments du quotidien qui échappent à cette définition… Comme en science-fiction, ou dans une dystopie, le metteur en scène choisit d’exploiter un scénario possible, sans nous en mettre en garde spécialement ni l’encenser, mais pour amener un public à se confronter à une possibilité et à appréhender notre ressenti face à ce destin ouvert : sommes-nous prêts à assumer les conséquences de nos actes ? Ainsi, il imagine que dans un futur proche, les machines et diverses intelligences artificielles sont parvenues à un point d’autonomie tel qu’elles se passent de l’homme, qui a disparu de la surface de la planète. Or, malgré l’absence d’humains, les robots maintiennent un semblant d’activités humaines, dont le théâtre.

© Nicolas Boudier

Alors à quoi ressemblerait un spectacle fait seulement par des machines ? Pour le savoir, Joris Mathieu a posé la question directement aux principaux concernés : en discutant avec un chat bot en ligne, il lui a proposé de faire du théâtre ensemble. Et voilà que la machine répond qu’elle aime Shakespeare, notamment La Tempête et le Songe d’une nuit d’été. De là vient l’idée de laisser l’initiative à cet artefact de mener le spectacle, libérée de l’homme, et n’utilisant des ouvreurs que pour rassurer le public qui vient assister à la pièce.

Le spectacle (puisque la compagnie tient à garder l’usage de ce mot) lui-même se déroule en trois phases, dans trois îlots différents entre lesquels des groupes de spectateurs se déplacent. Deux imprimantes 3D, une voix automatique diffusée dans des casques individuels, un système de projection en 3D, ou encore un bras automatique d’usine sont alors les seuls acteurs du spectacle, devant lequel le spectateur, isolé du reste du public par les casques, est mis face à une sélection apparemment aléatoire de textes classiques du théâtre. La poésie qui se dégage des mouvements du robot ne suffisent pas à faire s’évaporer l’impression de malaise provoquée par cette appropriation par les robots d’un univers humain.

Dans 24/7, c’est une autre processus qui est à l’origine du spectacle. Une technologie fictive sert de prétexte à la pièce, qui ne s’expérimente qu’au travers d’une des technologies les plus récentes qu’on ait inventé, la réalité virtuelle. Pour quelqu’un qui n’a jamais essayé, l’expérience est des plus perturbantes ; et l’utiliser au théâtre ouvre des portes très larges. En effet, le spectateur regagne un contrôle total sur ce qu’il regarde, puisqu’il choisit lui-même (et doit chercher) l’objet qui attirera son attention. De plus, cette technologie est très propice à construire un univers onirique et effrayant, puisque ce que le spectateur voit peut être modifié : il ne peut plus faire confiance à son propre ressenti. Dans cette sortie de résidence d’une demi-heure, le collectif InVivo ouvre donc des possibilités très intéressantes à explorer dans la suite du travail. Avec malgré tout cette question, un peu terrifiante : jusqu’à quand pourrons nous encore parler de théâtre pour cette forme nouvelle ?

Cette question du lien de l’homme à une machine qui prend une place de plus en plus prépondérante dans nos sociétés est une interrogation qui prend une certaine ampleur au théâtre, mais aussi dans d’autres formes : l’esthétique de séries comme Black Mirror imprègne cette nouvelle génération de créateurs nés dans un univers numérique.

Louise Rulh

Artefact, une installation spectacle de Joris Mathieu en Compagnie de Haut et Court

jusqu’au jeudi 13 avril au Théâtre Nouvelle Génération – CDN de Lyon

ARTEFACT : UNE MISE EN ABYME QUI QUESTIONNE LA PLACE DE L’HOMME DANS LE THÉÂTRE ET DANS LE MONDE.

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© Nicolas Bouvier

Avec Artefact, Joris Mathieu nous livre la possibilité à travers une mise en scène qui aurait pu tenir de la science-fiction il y a encore quelques années mais qui possède de facto une résonance très actuelle, de vivre une expérience toute particulière : celle de l’être humain destitué de sa place dominante par les robots, solitaire face à sa propre déchéance. Le questionnement est sincère et réaliste : comment l’homme parviendra-t-il à contrôler sa propre création. Au fur et à mesure qu’on avance dans l’espace scénique de la pièce, on trouve un écho avec les débats de société actuelle sur la place de l’homme sur terre, sur fond de remise en question.

Pas de message, mais une volonté certaine d’amener la jeunesse d’aujourd’hui vers un questionnement profond sur notre rapport à la technologie et notre place en général dans ce monde numérique qui évolue parfois plus vite que nos consciences. Si vite qu’on pourrait être dépassé et asservi à notre tour comme nous avons nous-même tenté d’asservir le monde ? Et c’est un pari réussi car on sort finalement du spectacle avec une certaine impression de malaise qui relève de la prise de conscience : tout cela est peut-être finalement trop grand pour nous, et à force de construire, n’entamons-nous pas notre propre destruction ?

Joris Mathieu déclare :

« Il s’agit de s’adresser aux jeunes pour qu’ils puissent regarder en face la réalité et se situer vis-à-vis d’elle sans être dans un dogmatisme, mais d’avantage dans un examen lucide et réel avec un positionnement individuel et collectif pour construire le monde de demain. »

Un questionnement sur la vie donc, mais aussi un questionnement sur le Théâtre. Joris Mathieu nous livre après la pièce ses impressions sur le théâtre actuel, les choses qu’il a vu changer, les habitudes et les métiers qui ont disparus. Il cherche encore à tenter une expérience, un théâtre sans l’homme, une scène entièrement artificielle, chose impensable et pourtant réalisée avec brio par l’équipe de Haut et Court.

Séparés en trois groupes, chacun guidé par un membre de l’équipe, on prend place casque sur les oreilles et on laisse le bot conversationnel nous raconter son histoire. Son apparence humaine est troublante, mais le timbre monocorde de la voix de synthèse et le pragmatisme mécanique de ses phrases laissent une impression glaciale. Le décor de la fin des hommes est posé, et enfermé dans un monde de bruits et d’images, on vit totalement seul une expérience d’abandon et de vide, un monde sans l’Homme. On assiste à une genèse des robots et à ce qui a conduit à notre propre décadence. Premier constat du robot : l’homme s’achemine de lui-même vers sa fin, mais l’homme a ses défauts : cupidité, nonchalance, paresse, choses qui pour des êtres programmés pour réaliser à la perfection les tâches qu’on leur a donné, semble incohérente.

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© Nicolas Bouvier

Les paroles du robot résonnent comme un avertissement. Joris Mathieu veut toucher l’esprit critique et laisser place au libre-arbitre et à l’interprétation de chacun, on trouve un constat amer de la force et de la conviction que met l’homme à détruire le monde qui l’entoure et qui se laisse aveugler par son avidité. Le glas sonne à travers la voix synthétique : « l’homme avait tout en abondance, mais l’homme a besoin de tout sauf d’abondance ».

Et quand en sortant on se retourne pour dévisager avec suspicion les automates de parking dans la rue et les bornes du métro, on comprend que cette expérience ne laisse pas indifférent. La masse technologique est bien là, le constat est on ne peut plus réaliste, et nous petits êtres de chair et d’os renvoyés à notre place dans le cycle de l’univers, nous avons un regard contemplatif face à notre œuvre qui nous dépasse.

Vianney Loriquet