Nicolas Thévenet

Deux spectacles en parallèle : Artefact, mis en scène par Joris Mathieu, et 24/7 du collectif Invivo

Dans le cadre de l’édition 2017 du festival micro-mondes

Reportage Mise en parallèle

Quand la machine prend le contrôle du théâtre

Notre monde moderne est envahi de machines techniques et technologiques très variées, de plus en plus puissantes, de plus en plus indispensables. Le théâtre, en tant qu’il est outil de réflexion de notre monde, ne peut s’empêcher de se questionner à son sujet. Joris Mathieu et le collectif In Vivo inventent des manières différentes de s’approprier cet outil si riche, dans deux spectacles présentés dans le festival Micro-mondes : 24/7 et Artefact.

Un artefact, au sens que choisit de mettre en avant Joris Mathieu, c’est un élément produit par l’action de l’homme. Donc, dans notre monde moderne de produits manufacturés, il n’existe plus guère d’éléments du quotidien qui échappent à cette définition… Comme en science-fiction, ou dans une dystopie, le metteur en scène choisit d’exploiter un scénario possible, sans nous en mettre en garde spécialement ni l’encenser, mais pour amener un public à se confronter à une possibilité et à appréhender notre ressenti face à ce destin ouvert : sommes-nous prêts à assumer les conséquences de nos actes ? Ainsi, il imagine que dans un futur proche, les machines et diverses intelligences artificielles sont parvenues à un point d’autonomie tel qu’elles se passent de l’homme, qui a disparu de la surface de la planète. Or, malgré l’absence d’humains, les robots maintiennent un semblant d’activités humaines, dont le théâtre.

© Nicolas Boudier

Alors à quoi ressemblerait un spectacle fait seulement par des machines ? Pour le savoir, Joris Mathieu a posé la question directement aux principaux concernés : en discutant avec un chat bot en ligne, il lui a proposé de faire du théâtre ensemble. Et voilà que la machine répond qu’elle aime Shakespeare, notamment La Tempête et le Songe d’une nuit d’été. De là vient l’idée de laisser l’initiative à cet artefact de mener le spectacle, libérée de l’homme, et n’utilisant des ouvreurs que pour rassurer le public qui vient assister à la pièce.

Le spectacle (puisque la compagnie tient à garder l’usage de ce mot) lui-même se déroule en trois phases, dans trois îlots différents entre lesquels des groupes de spectateurs se déplacent. Deux imprimantes 3D, une voix automatique diffusée dans des casques individuels, un système de projection en 3D, ou encore un bras automatique d’usine sont alors les seuls acteurs du spectacle, devant lequel le spectateur, isolé du reste du public par les casques, est mis face à une sélection apparemment aléatoire de textes classiques du théâtre. La poésie qui se dégage des mouvements du robot ne suffisent pas à faire s’évaporer l’impression de malaise provoquée par cette appropriation par les robots d’un univers humain.

Dans 24/7, c’est une autre processus qui est à l’origine du spectacle. Une technologie fictive sert de prétexte à la pièce, qui ne s’expérimente qu’au travers d’une des technologies les plus récentes qu’on ait inventé, la réalité virtuelle. Pour quelqu’un qui n’a jamais essayé, l’expérience est des plus perturbantes ; et l’utiliser au théâtre ouvre des portes très larges. En effet, le spectateur regagne un contrôle total sur ce qu’il regarde, puisqu’il choisit lui-même (et doit chercher) l’objet qui attirera son attention. De plus, cette technologie est très propice à construire un univers onirique et effrayant, puisque ce que le spectateur voit peut être modifié : il ne peut plus faire confiance à son propre ressenti. Dans cette sortie de résidence d’une demi-heure, le collectif InVivo ouvre donc des possibilités très intéressantes à explorer dans la suite du travail. Avec malgré tout cette question, un peu terrifiante : jusqu’à quand pourrons nous encore parler de théâtre pour cette forme nouvelle ?

Cette question du lien de l’homme à une machine qui prend une place de plus en plus prépondérante dans nos sociétés est une interrogation qui prend une certaine ampleur au théâtre, mais aussi dans d’autres formes : l’esthétique de séries comme Black Mirror imprègne cette nouvelle génération de créateurs nés dans un univers numérique.

Louise Rulh

Artefact, une installation spectacle de Joris Mathieu en Compagnie de Haut et Court

jusqu’au jeudi 13 avril au Théâtre Nouvelle Génération – CDN de Lyon

ARTEFACT : UNE MISE EN ABYME QUI QUESTIONNE LA PLACE DE L’HOMME DANS LE THÉÂTRE ET DANS LE MONDE.

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© Nicolas Bouvier

Avec Artefact, Joris Mathieu nous livre la possibilité à travers une mise en scène qui aurait pu tenir de la science-fiction il y a encore quelques années mais qui possède de facto une résonance très actuelle, de vivre une expérience toute particulière : celle de l’être humain destitué de sa place dominante par les robots, solitaire face à sa propre déchéance. Le questionnement est sincère et réaliste : comment l’homme parviendra-t-il à contrôler sa propre création. Au fur et à mesure qu’on avance dans l’espace scénique de la pièce, on trouve un écho avec les débats de société actuelle sur la place de l’homme sur terre, sur fond de remise en question.

Pas de message, mais une volonté certaine d’amener la jeunesse d’aujourd’hui vers un questionnement profond sur notre rapport à la technologie et notre place en général dans ce monde numérique qui évolue parfois plus vite que nos consciences. Si vite qu’on pourrait être dépassé et asservi à notre tour comme nous avons nous-même tenté d’asservir le monde ? Et c’est un pari réussi car on sort finalement du spectacle avec une certaine impression de malaise qui relève de la prise de conscience : tout cela est peut-être finalement trop grand pour nous, et à force de construire, n’entamons-nous pas notre propre destruction ?

Joris Mathieu déclare :

« Il s’agit de s’adresser aux jeunes pour qu’ils puissent regarder en face la réalité et se situer vis-à-vis d’elle sans être dans un dogmatisme, mais d’avantage dans un examen lucide et réel avec un positionnement individuel et collectif pour construire le monde de demain. »

Un questionnement sur la vie donc, mais aussi un questionnement sur le Théâtre. Joris Mathieu nous livre après la pièce ses impressions sur le théâtre actuel, les choses qu’il a vu changer, les habitudes et les métiers qui ont disparus. Il cherche encore à tenter une expérience, un théâtre sans l’homme, une scène entièrement artificielle, chose impensable et pourtant réalisée avec brio par l’équipe de Haut et Court.

Séparés en trois groupes, chacun guidé par un membre de l’équipe, on prend place casque sur les oreilles et on laisse le bot conversationnel nous raconter son histoire. Son apparence humaine est troublante, mais le timbre monocorde de la voix de synthèse et le pragmatisme mécanique de ses phrases laissent une impression glaciale. Le décor de la fin des hommes est posé, et enfermé dans un monde de bruits et d’images, on vit totalement seul une expérience d’abandon et de vide, un monde sans l’Homme. On assiste à une genèse des robots et à ce qui a conduit à notre propre décadence. Premier constat du robot : l’homme s’achemine de lui-même vers sa fin, mais l’homme a ses défauts : cupidité, nonchalance, paresse, choses qui pour des êtres programmés pour réaliser à la perfection les tâches qu’on leur a donné, semble incohérente.

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© Nicolas Bouvier

Les paroles du robot résonnent comme un avertissement. Joris Mathieu veut toucher l’esprit critique et laisser place au libre-arbitre et à l’interprétation de chacun, on trouve un constat amer de la force et de la conviction que met l’homme à détruire le monde qui l’entoure et qui se laisse aveugler par son avidité. Le glas sonne à travers la voix synthétique : « l’homme avait tout en abondance, mais l’homme a besoin de tout sauf d’abondance ».

Et quand en sortant on se retourne pour dévisager avec suspicion les automates de parking dans la rue et les bornes du métro, on comprend que cette expérience ne laisse pas indifférent. La masse technologique est bien là, le constat est on ne peut plus réaliste, et nous petits êtres de chair et d’os renvoyés à notre place dans le cycle de l’univers, nous avons un regard contemplatif face à notre œuvre qui nous dépasse.

Vianney Loriquet

Hikikomori – Le Refuge, un spectacle de Joris Mathieu en compagnie du collectif Haut et Court

Création 2016 au CDN Théâtre Nouvelle Génération

Dans le cadre de la manifestation Biennale du Théâtre Nouvelle Génération « Nos Futurs », Joris Mathieu ouvre cette programmation avec Hikikomori – Le Refuge qu’il avait créé en janvier dernier. Ce programme « d’anticipation » fera l’objet cette année pour notre blog d’une attention particulière en raison des enjeux politiques et dramaturgiques qu’il soulève. En effet, ce programme qualifié d’anticipation aurait pour perspective de mettre en avant de grandes questions pour pouvoir envisager le futur en insistant notamment sur des spectacles dédiés au jeune public, ou plutôt des spectacles dans lesquels le jeune public ne serait pas lésé de son pouvoir d’imagination tant son esprit s’éveille peu à peu aux arts et à la culture.

L’histoire évoque le « cas » d’un adolescent, Nils, qui décide de ne plus sortir de sa chambre et qui se construit en secret son propre monde, et de ses parents, qui ne savent pas comment réagir à cet enfermement et qui essayent de « communiquer » avec lui. Le spectacle s’appuie non pas sur une crise d’adolescence classique, mais sur un phénomène psychologique bien réel, celui des Hikikomori qui désigne d’après un terme japonais, le fait pour un adolescent ou un jeune adulte, de rompre toutes communications avec autrui et de s’isoler férocement du monde en se retirant dans sa chambre ou ailleurs. Ainsi, il n’y aurait au demeurant, excepté à travers le récit qui se murmure dans nos oreilles, qu’un accès par l’image à l’intimité de cette famille dont nous ne savons a priori rien et dont le drame va se perpétrer en silence, dans notre propre imaginaire, et dans la manière dont chacun pourra ou pas interpréter la brisure, l’éclat, l’étincelle de leurs échanges ou plutôt ici de leurs non-échanges.

Dans ce premier spectacle de nos Futurs, la compagnie Haut et Court engage une réflexion intéressante sur la réception d’un récit. En effet, la trame en est assez simple, mais le propos, l’épaisseur littéraire et psychologique qui en découle se tissent autour de mystères, d’incertitudes et de silences, ce qui diffère du non-dit qui marquerait plutôt la volonté de cacher quelque chose.

Il y a une mise en relief du récit selon les âges de la vie : trois récits se profilent que le spectateur entend dans un casque individuel qui lui est distribué à l’entrée du spectacle. Ainsi, des trois personnages présents sur scène, trois récits possibles peuvent s’entendre, trois récits différents, non complémentaires selon le dramaturge, parce qu’ils apportent précisément chacun une ouverture vers l’imaginaire propre au père, à la mère et au fils, qui sont les trois figures de ce travail. Les images scéniques sont pourtant les mêmes, et l’action se déroule en même temps que le récit s’écoute individuellement. Le récit et les images se mêlent et font œuvre, l’ensemble est soutenu par la prégnance d’une musique qui définissant l’atmosphère au premier abord en vient très vite à déréaliser les images, à en assombrir les effets sur notre perception, à s’imposer non pas simplement comme un fond sonore, mais comme la présence lourde et pesante de quelque chose d’indéfinissable et de mouvant.

L’émergence des différents récit dont chaque spectateur peut en avoir un différent parmi les trois possibles, est confrontée aux limites de la représentation en perpétuelle recherche. Le plateau se compose de deux parties, un proscenium composé d’une sorte de couloir et de deux entrées, dont une compose la chambre de l’adolescent, qui n’intervient jamais sur ce proscenium. La seconde partie du plateau se trouve derrière une sorte d’écran ou de cadre numérique opaque dans lequel apparaissent différents espaces, dont certains qui nous permettent d’accéder à l’image de l’adolescent. Ce cadre numérique permet de mêler les comédiens à tout un travail sur les effets numériques, à modifier les lieux et places scéniques et à dessiner ou faire disparaître les contours du corps et de sa représentation, et ce en symbiose avec le travail sur les lumières.

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Ce cadre numérique où apparaissent successivement différentes représentations voit évoluer les différentes situations et soutenir par la prescience du travail numérique et vidéographique, les différentes tonalités narratives des scènes. Les corps des comédiens se mêlent ainsi à l’artifice, érigé face à l’illusion même de leurs présences dans un univers changeant, éphémère et mystérieux, qui les arriment d’emblée dans un paysage intérieur davantage que dans un lieu qui figurerait le réel. Le travail sur la vidéo et sur l’attachement de l’artifice au corps du comédien et de la scène ressuscite la possibilité pour la chair d’apparaître en trompe l’œil, de se figurer à travers des souvenirs ou de faire apparaître des images propres à l’univers intérieur de chaque personnage. C’est bien cet univers intérieur que l’on cherche à mettre en perspective à travers ses effets, le numérique dès lors ne constitue plus seulement un vague décor, il construit et déconstruit l’imaginaire, explore des pistes, efface et dessine des contours, il propose à notre propre imaginaire de se décaler sans cesse, de se laisser porter et non pas oppresser par l’immobilité des images. Il démontre l’impossibilité d’une interprétation parce qu’il n’est pas fondé en une esthétique, il n’est pas décomposable en unités signifiantes d’autant que le fait de pouvoir entendre trois récits différents rend impossible toutes interprétations unilatérales et définitives. Joris Mathieu et son équipe artistique utilisent cette modernité comme un artifice qui viendrait rendre le réel multiple et impossible à saisir en données signifiantes, comme une manière de bouleverser l’horizon dramaturgique en le laissant se créer de manière libre et indépendante dans la subjectivité du spectateur, et sans doute le plus beau, comme quelque chose qui n’apporte aucune réponse mais au contraire renforce le questionnement et la précarité même du théâtre.

Il y a comme dirait Novarina, une danse d’apparition dans le langage numérique qui fait corps dans le récit que chaque spectateur entend à son oreille. Il y a dans le travail de Joris Mathieu, quelque chose qui apparaît dans la même perspective que celle du drame symboliste de Maurice Maeterlinck. Il écrivait dans le Trésor des Humbles quelque chose qui pourrait nous donner des pistes de réflexions sur le travail de la Compagnie Haut et Court : « Le poète ajoute un je ne sais quoi qui est le secret des poètes, et tout à coup elle (la poésie) apparaît dans sa prodigieuse grandeur, dans sa soumission aux puissances inconnues, dans ses relations qui ne finissent pas, et dans sa misère solennelle. Un chimiste laisse tomber quelques gouttes mystérieuses dans un vase qui ne semble contenir que de l’eau claire : et aussitôt un monde de cristaux s’élève jusqu’aux bords et nous révèle ce qu’il y avait en suspens dans ce vase, où nos yeux incomplets n’avaient rien aperçu»

Le cadre numérique serait peut-être ce vase, qui nous révélerait ou simplement nous permettrait de percevoir des images que nos « yeux incomplets » ne pourraient même pas imaginer ou voir apparaître. De même que dans le Réveil de l’âme, l’auteur accentue cette idée que le poème, ici représenté dans l’écriture et le tissage des trois récits à la conjonction et la rencontre des images et des sons mêlés au rayonnement de la musique, que ce même poème doit nous permettre de faire descendre dans le réel l’idée que l’on pourrait avoir de l’inconnu, et Maeterlinck d’expliquer que l’on trouve à côté des traces ordinaires de la vie, « les traces ondoyantes d’une autre vie qu’on ne s’explique pas ».

Dans ma perception de ce travail, c’est bien les traces de l’inconnu, laissées en suspens et en questionnement que la compagnie a voulu explorer sans apporter de réponses définitives, et cette image de l’onde est très intéressante ici parce que l’onde donne l’illusion d’un déplacement, tout ce que les images du spectacle questionnent en définitive, alors qu’en réalité on pourrait aller jusqu’à dire que tout est immobile dans cette famille, que le problème de Nils n’est pas réglé, et que chacun, s’évertuant dans son être intérieur à se comprendre l’un l’autre, est enfermé dans son propre corps, condamné à un échange perdu d’avance avec lui-même.

Joris Mathieu en travaillant le questionnement jusqu’à l’infini des possibles de l’imagination du spectateur et de l’écriture a fait un pas du côté du mystère, pas de côté d’autant plus nécessaire et urgent, pour regarder en face et se confronter aux terreurs de la vie, dont ce phénomène psychologique des Hikikomori de plus en plus répandu chez les adolescents du monde entier, constitue l’expression délétère d’ une société faite d’anéantissements et de destructions des individus.

Raphaël Baptiste