Rémi Rauzier

Frères Sorcières d’Antoine Volodine mis en scène par Joris Mathieu

Vu au Théâtre Nouvelle Génération – CDN de Lyon

Une expérience sensorielle violente et intense

Joris Mathieu monte un spectacle d’une rare puissance, capable de créer chez son spectateur un réel trouble et un état second qui évoque beaucoup l’état hypnotique qui nous amène à nous détacher de nous-même. Il crée ce spectacle à partir du texte d’Antoine Volodine, un long poème dramatique qui évoque la damnation d’un personnage appelé à vivre éternellement, transmigrant d’un corps à un autre, subissant éternellement cet enfermement. Loin d’être dans une langue quotidienne, le texte travaille sur une langue divine, lyrique, mythique et mythologique, désincarnée. De fait, elle est utilisée au même titre que les différents moyens qu’utilise Joris Mathieu pour construire son esthétique surréaliste. Car ce spectacle est un spectacle total, qui prend aux émotions et ne s’adresse pas du tout au cerveau ni à l’intelligence du spectateur.

Celui-ci, plongé dans un décor construit sur différents plans avec des cadres de scènes démultipliés est happé dans ce monde où il perd tout repère spatio-temporel. La lenteur délibérée du spectacle déstabilise et crée un effet onirique ou cauchemardesque. Le travail sur la matière, sous toutes ses formes, est également un pilier de la mise en scène : glaise, boue, fumée, doré, plastique mou. Le spectacle est gluant, fluide, glissant, insaisissable et il échappe à toute classification. Le travail enfin sur le numérique floute les frontières entre le réel et l’irréel, au point que le spectateur lui-même se perd parfois, sans savoir si ce qu’il regarde est projection ou chair vivante.

©Nicolas Boudier

Ce spectacle de science-fiction, fantastique, renvoie à une origine mythologique de l’homme, fait référence à une parole prophétique, oubliée, essentielle. La déconstruction de l’humanité passe par la décomposition entre le corps et la voix, puisque l’utilisation de micro HF empêche de suivre naturellement le déroulé du texte : la source de la voix n’est plus le plateau mais les enceintes, créant une voix universelle et inhumaine qui réunit en fait les multiples voix du personnage qui habite de multiples corps.

La portée littéraire du spectacle se marque même dans la mise en scène : les métaphores sont par exemple matérialisées et rendues visibles, tangibles. Le spectateur est invité à un voyage dans une sorte de train fantôme peuplé de marionnettes glauques ; mais le spectacle se limite à des plans horizontaux, parallèles, comme les différentes vies du personnage. Jamais on ne parvient à passer d’un cadre de scène à l’autre, à traverser les frontières entre ces différents espaces créés, à retrouver une unité du plateau et donc des différentes personnalités de cet homme.

Cet homme qui n’est d’ailleurs plus homme. Le travail de l’acteur pousse à questionner sans cesse et à amener à ses limites la question de l’humanité, le jeu désincarné créant une distance entre une soi-disant incarnation, geste théâtral primaire, et l’effet produit. Le travail des costumes et du maquillage est à ce titre fort intéressant, puisqu’il déconstruit l’homme en appuyant de manière exagérée sur ce qui le définit : les traces du corps, les marques du visage, le nu, les habits traditionnels.

Mais l’ambiance générale du spectacle est si puissante qu’elle en est presque traumatisante, en tout cas hautement provocatrice, par sa forme si ce n’est par son propos. Le malaise qui se dégage de la pièce n’est qu’une trace de l’efficacité du travail réalisé ; il montre la pertinence et la justesse des moyens choisis par Mathieu pour monter ce texte inédit.

Louise Rulh

Les Invisibles de Claudine Galea dans une mise en scène de Muriel Coadou et de Gilles Chabrier par le Collectif 7

Le texte est publié aux éditions Espace 34

joué au Théâtre de Vénissieux, le 2 Décembre

Quatre personnages composent la fable fragmentée du texte de Claudine Galea : une mère âgée et proche d’une retraite difficile et impossible à prendre en raison de la conjecture et de sa situation financière, un père lui aussi physiquement affaibli par des problèmes de dos et sans emploi, une fille avec un diplôme de secrétaire sans emploi et un fils cumulant bientôt un emploi de garagiste à celui d’un colporteur, suivant en cela le mouvement des quatre membres de la famille qui vont s’engager dans une entreprise de colportage. Leur recrutement se fait comme par un pieux miracle de la consommation, selon l’idée portée par les services communications des entreprises qui persuadent les gens qu’ils auront là des régimes favorables et que l’entreprise est encore à taille humaine.

Cette entreprise de colportage dont il est question à plusieurs reprises dans la fable est en cela une sorte de penchant de l’ubérisation de notre économie. La fable se situe ainsi sur ce fond de description des conditions de travail, d’exploitation et de paupérisation d’une famille ouvrière. Claudine Galea ajoute à son texte cependant une certaine exfoliation dramaturgique, strates et flux interprétatifs que les metteurs en scène ont su parfaitement saisir dans leur dramaturgie et dans la direction d’acteurs.

En effet, la mise en scène si elle revêt la simplicité d’un foyer par quelques éléments de mobilier, se poursuit dans le travail sur la perception de l’espace par les lumières et par les surfaces de jeu d’acteurs. Elle offre au spectateur l’image lucide de l’aliénation et de la dégénérescence de cette famille qui nous paraît être au premier abord une famille normale et paisible.

invislbes.jpg

© Muriel Coadou Gilles Chabrier Bertrand Saugier

Plus on avance dans l’histoire des personnages, et plus la mise en scène se colore d’une lugubre réalité, celle d’un imaginaire fragmenté, révélant l’enfermement et l’obsession de chacun des personnages. Les comédiens investissent cet espace avec une force frénétique et fragile ; chaque geste dans leur jeu est empreint d’une violence cynique et chaque sourire, chaque brimade qu’ils esquissent pourtant pour révéler la banalité de leur situation s’irradie en images sarcastiques et cruelles de leurs incertitudes, en lignes de fuites de leurs identités.

Les différents moments de la fable envahissent les personnages et chaque passage a son importance tant d’un point de vue moral que d’un point de vue esthétique. Ce qui paraît au premier abord comme une sorte de réalisme social et presque documentaire se transforme bientôt en une épopée de l’exploitation et de la consommation. Les dramaturges ont su subtilement ressaisir les différents basculements du texte pour nous donner à voir peu à peu des figures alertes devenant rétives et lassée, mais d’une lassitude surexcitée, qui point vers la survie et la préservation de la structure familiale. Quelques passages cependant redoublent en beauté dans l’interprétation des comédiens, ce sont ces passages qui révèlent la force des relations au point que l’on passe de l’entraide et de la solidarité entre les membres de la famille à une certaine forme de fusion terrifiante et terriblement malsaine.

C’est une pièce qui en même temps qu’elle nous raconte une forme de quotidien et de réalité du monde du travail de plus en plus précaire, qui les pousse à saisir et à réagir avec de nouvelles motivations et plus de perspectives jusqu’à l’épuisement et l’anéantissement, nous dévoile aussi la part enfouie des corps sociaux aliénées par les discours dominants sur les bienfaits du néolibéralisme, mais qui prennent peu à peu conscience de son échec et d’abord dans leur existence individuelle… La chute finale de la famille est en cela symptomatique de la décadence de cette société itérative et effrénée qui est la nôtre en même temps qu’on la combat.

Les metteurs en scène accompagnés par le Collectif 7 nous livre ici une œuvre totale d’une force poétique incontestable, redoublée par la beauté et la fragilité des images scéniques et par le sacrifice des comédiens à cette souffrance heureuse que ce monde du travail pourrait leur infliger. C’est au fil des saisons et au cours des tableaux successifs que leurs mornes existences basculent peu à peu dans une épopée au registre définitif, brisé et fracassé. La pièce nous plonge dans cette splendeur de l’humain, dans sa capacité à l’entraide et à la compassion en nous montrant les pièges et les failles d’une société incapable de concourir au bonheur de ses citoyens et qui ne peut placer le travailleur que dans le fantasme toujours brandi et renouvelé d’une vie meilleure, en travaillant toujours plus et en servant avec une loyauté asservie les désirs de la société de consommation.

Le Collectif 7 à travers cette interprétation du texte de Claudine Galea démontre son ardeur à travailler sur l’imaginaire, tout en se fondant sur une perspective concrète et révoltante que l’on observe chaque jour dans notre société ( nous avons tous vu des personnages âgées parfois proche de la retraite distribuer pour des centres commerciaux des prospectus comme il est en question dans la pièce.) Ceux qu’on appelle les invisibles (c’est le lot de chaque travailleur qui tend à être anéanti en tant qu’être humain), corroyés dans le texte par Claudine Galea, trouvent une surface d’exposition et apparaît à notre imaginaire qui bientôt tout comme la pièce partira en fumée, comme entrant dans une zone trouble et pleine de turbulences dont personne à moins d’être insensible ou d’aller voter à la primaire de la droite, ne peut ressortir indemne !

Raf