Espace 34

D’AMOURS de David Léon (rentrée littéraire 2019, éditions espaces 34)

Le texte vient de paraître aux éditions espaces 34. Il sera mis en voix par David Léon et Marie Trezanini le 11 octobre prochain à la Maison de la Poésie de Montpellier. 

Chaque poète explore à sa façon le sentiment amoureux, en décrit les empêchements ou les jouissances. Le poète lyrique raconte ce qui fond dans son corps, le poète lyrique traverse toujours un paysage où le bruissement des branches cache des tremblements secrets, le poète lyrique souffre encore de ce qu’il ne parvient pas à dire, ou à se faire aimer. David Léon dans la fantaisie sauvage de son nouveau texte parvient à dépasser ce qui habituellement dans la poésie incarne l’amour : les mots ne sont ici ni le flux d’une promesse ni le reflet d’une turbulence ; plus encore ils ne sont pas des échappatoires pour faire comme si l’amour pouvait inventer un monde, nous emmener ailleurs. Peut-être et surtout les mots ne sont pas crus comme pour nous faire croire que l’amour serait quelque chose de physique et encore moins mystiques comme pour nous amener à considérer que l’amour serait quelque chose d’insaisissable ou de furieusement passager. D’amours évoque des amours plurielles qui se conjuguent à travers différentes voix : une voix féminine, une voix masculine et une sorte de présence irritante.

Irritante parce qu’elle délaye de la sensualité et de l’orage, irritante car elle raconte ce qu’il y a entre la pensée et le corps : elle explore « l’oubli de [notre] corps d’enfant » (p. 32) dont l’angoisse la plus intense est de laisser partir ses parents (même pour une journée) et de ne pouvoir manifester ce manque que par des pleurs ou des cris. Cette peur de voir les choses disparaître et surtout cet impératif de vivre dans la fulgurance, sans réfléchir, sans prendre de recul, sans se prendre la tête, c’est peut-être cela « l’oubli de [notre] corps d’enfant » que l’enivrement amoureux réactiverait par bribes. Ce nouveau texte de David Léon dans sa construction évoque précisément une relation amoureuse qui se construit dans un espace autre que celui que nous pensons connaître, un espace où l’on sent que la peur si étouffante du manque nous accable et que l’on se raccroche [tant que l’on nous le permet] à tous ces « moments simples » (p. 32) qui font de l’amour une rassurante explosion.

Les voix qui se racontent dans ce texte ponctué par les promesses et les caresses se livrent à ce que leurs corps doit dominer : la passion ne peut se vivre en pleine lumière, même « le soleil déclive encore les toits de la ville sous les persiennes » (p. 25) comme s’il voulait laisser aux amoureux l’horizon feutré dont ils ont besoin pour se parler, pour transpirer, pour s’apaiser. Car c’est aussi ce qui fait l’épaisseur de ce texte : le poète nous fait traverser une forme dont les contours ne sont pas très bien définis, une forme qui se construit sur une intimité inachevée, fugace, évanescente. Car en toile de fond, par des descriptions exotiques ou des indications géographiques succinctes, on comprend à force de lectures que l’on se situe dans un pays où la loi est empêchée d’amours, c’est peut-être l’histoire même de quelqu’un qui voyage dans un pays étranger et qui tombe amoureux ou amoureuse : en tout cas c’est une histoire fondamentale de deux personnes qui ne sont pas maîtresses de leurs destinées et que le désir cloue au sol…

D’abord ce sont les mains (p. 11) qui coïncident et se serrent dans les rouleaux des vagues puis ce sont des rendez-vous où à chaque fois un peu plus tu te sens libre au point de bientôt te confier sur tes propres failles, sur ce que tu as vécu ; puis ce sont des nuits sans sommeils, des rires, de la complicité… Entendre la respiration, se laisser prendre par la vibration de sa voix, de sa voix douce ou rassurante et puis la voix encore dont la jouissance ou les larmes auraient brisé la prestesse : « une corde brisée comme la voix du désir » (p. 17). En fait, ce qui est puissant dans ce texte hors-norme, c’est la façon dont il parvient à nous rentrer dans la peau, à infuser en nous comme une sorte de chaleur (expression employée p. 23), celle-là qui nous fait revivre toujours cette joie secrète, cette palpitation de la rencontre amoureuse, cet ébranlement de tous nos sens qui peuvent s’effondrer à la moindre contrariété, au moindre empêchement, et puis toujours cette pudeur, ce corps qui nous empêche pleinement de nous abandonner, de nous offrir.

Les voix en cela traversent nos souvenirs et les empreintes sauvages de notre désir, de cette volonté de nous fondre dans l’autre et d’emprunter à son corps le suc essentiel pour survivre (p. 27). En même temps, les voix sont le reflet de notre inquiète sollicitude qui nous fait toujours nous méfier de l’amour, de ses conséquences sur notre corps, nos sentiments, notre vie. Ces voix sont aussi celles qui s’interrogent sur où en seraient nos amours et qui chercheraient à en percer l’insondable alchimie :

« je te dévoile tu me dévoiles c’est si énigmatique pour moi d’aller vers toi pourquoi je suis si amoureuse comme ça si amoureuse de toi […] » (p. 31).

D’amours est aussi et surtout une pièce où l’auteur ne met des majuscules que sur les mots ou les phrases qui expriment quelque chose que l’on veut accomplir, de l’enthousiasme qui nous échappe et qui finit par signer notre désespoir. Car quand on apprend que la majuscule en français et la ponctuation permettent de mettre en ordre, de ne pas glisser vers quelque chose de flou et d’insubordonné, la poésie, la théâtralité de David Léon et son oralité implacable organisent le texte en train de nous échapper, de nous lâcher. Il ponctue la séparation tragique des voix en superposant au fur et à mesure des séquences, des rituels amoureux inachevés, comme cette danse finale rendue impossible par la conjugaison même du substantif amour. Tout le séquençage s’éclaire enfin : si on croyait avoir assisté à des morceaux de vie, à des échanges de paroles, ces voix ne sont peut-être que des choses que l’on aurait voulu dire ou faire avant de voir l’autre disparaître. C’est là qu’on retrouve tout le projet poétique de David Léon qui s’incarne ici dans une verve plus simple, ce ne sont pas les mots qui racontent nos soupirs ou notre désespoir, mais nos gestes d’abandon et notre instinct de profusion qui racontent le mieux nos rêves désamarrés et l’errance irréductible de nos corps sans voix

A lire absolument !

Raf.

Les Invisibles de Claudine Galea dans une mise en scène de Muriel Coadou et de Gilles Chabrier par le Collectif 7

Le texte est publié aux éditions Espace 34

joué au Théâtre de Vénissieux, le 2 Décembre

Quatre personnages composent la fable fragmentée du texte de Claudine Galea : une mère âgée et proche d’une retraite difficile et impossible à prendre en raison de la conjecture et de sa situation financière, un père lui aussi physiquement affaibli par des problèmes de dos et sans emploi, une fille avec un diplôme de secrétaire sans emploi et un fils cumulant bientôt un emploi de garagiste à celui d’un colporteur, suivant en cela le mouvement des quatre membres de la famille qui vont s’engager dans une entreprise de colportage. Leur recrutement se fait comme par un pieux miracle de la consommation, selon l’idée portée par les services communications des entreprises qui persuadent les gens qu’ils auront là des régimes favorables et que l’entreprise est encore à taille humaine.

Cette entreprise de colportage dont il est question à plusieurs reprises dans la fable est en cela une sorte de penchant de l’ubérisation de notre économie. La fable se situe ainsi sur ce fond de description des conditions de travail, d’exploitation et de paupérisation d’une famille ouvrière. Claudine Galea ajoute à son texte cependant une certaine exfoliation dramaturgique, strates et flux interprétatifs que les metteurs en scène ont su parfaitement saisir dans leur dramaturgie et dans la direction d’acteurs.

En effet, la mise en scène si elle revêt la simplicité d’un foyer par quelques éléments de mobilier, se poursuit dans le travail sur la perception de l’espace par les lumières et par les surfaces de jeu d’acteurs. Elle offre au spectateur l’image lucide de l’aliénation et de la dégénérescence de cette famille qui nous paraît être au premier abord une famille normale et paisible.

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© Muriel Coadou Gilles Chabrier Bertrand Saugier

Plus on avance dans l’histoire des personnages, et plus la mise en scène se colore d’une lugubre réalité, celle d’un imaginaire fragmenté, révélant l’enfermement et l’obsession de chacun des personnages. Les comédiens investissent cet espace avec une force frénétique et fragile ; chaque geste dans leur jeu est empreint d’une violence cynique et chaque sourire, chaque brimade qu’ils esquissent pourtant pour révéler la banalité de leur situation s’irradie en images sarcastiques et cruelles de leurs incertitudes, en lignes de fuites de leurs identités.

Les différents moments de la fable envahissent les personnages et chaque passage a son importance tant d’un point de vue moral que d’un point de vue esthétique. Ce qui paraît au premier abord comme une sorte de réalisme social et presque documentaire se transforme bientôt en une épopée de l’exploitation et de la consommation. Les dramaturges ont su subtilement ressaisir les différents basculements du texte pour nous donner à voir peu à peu des figures alertes devenant rétives et lassée, mais d’une lassitude surexcitée, qui point vers la survie et la préservation de la structure familiale. Quelques passages cependant redoublent en beauté dans l’interprétation des comédiens, ce sont ces passages qui révèlent la force des relations au point que l’on passe de l’entraide et de la solidarité entre les membres de la famille à une certaine forme de fusion terrifiante et terriblement malsaine.

C’est une pièce qui en même temps qu’elle nous raconte une forme de quotidien et de réalité du monde du travail de plus en plus précaire, qui les pousse à saisir et à réagir avec de nouvelles motivations et plus de perspectives jusqu’à l’épuisement et l’anéantissement, nous dévoile aussi la part enfouie des corps sociaux aliénées par les discours dominants sur les bienfaits du néolibéralisme, mais qui prennent peu à peu conscience de son échec et d’abord dans leur existence individuelle… La chute finale de la famille est en cela symptomatique de la décadence de cette société itérative et effrénée qui est la nôtre en même temps qu’on la combat.

Les metteurs en scène accompagnés par le Collectif 7 nous livre ici une œuvre totale d’une force poétique incontestable, redoublée par la beauté et la fragilité des images scéniques et par le sacrifice des comédiens à cette souffrance heureuse que ce monde du travail pourrait leur infliger. C’est au fil des saisons et au cours des tableaux successifs que leurs mornes existences basculent peu à peu dans une épopée au registre définitif, brisé et fracassé. La pièce nous plonge dans cette splendeur de l’humain, dans sa capacité à l’entraide et à la compassion en nous montrant les pièges et les failles d’une société incapable de concourir au bonheur de ses citoyens et qui ne peut placer le travailleur que dans le fantasme toujours brandi et renouvelé d’une vie meilleure, en travaillant toujours plus et en servant avec une loyauté asservie les désirs de la société de consommation.

Le Collectif 7 à travers cette interprétation du texte de Claudine Galea démontre son ardeur à travailler sur l’imaginaire, tout en se fondant sur une perspective concrète et révoltante que l’on observe chaque jour dans notre société ( nous avons tous vu des personnages âgées parfois proche de la retraite distribuer pour des centres commerciaux des prospectus comme il est en question dans la pièce.) Ceux qu’on appelle les invisibles (c’est le lot de chaque travailleur qui tend à être anéanti en tant qu’être humain), corroyés dans le texte par Claudine Galea, trouvent une surface d’exposition et apparaît à notre imaginaire qui bientôt tout comme la pièce partira en fumée, comme entrant dans une zone trouble et pleine de turbulences dont personne à moins d’être insensible ou d’aller voter à la primaire de la droite, ne peut ressortir indemne !

Raf