Philippe Chareyron

Frères Sorcières d’Antoine Volodine mis en scène par Joris Mathieu

Vu au Théâtre Nouvelle Génération – CDN de Lyon

Une expérience sensorielle violente et intense

Joris Mathieu monte un spectacle d’une rare puissance, capable de créer chez son spectateur un réel trouble et un état second qui évoque beaucoup l’état hypnotique qui nous amène à nous détacher de nous-même. Il crée ce spectacle à partir du texte d’Antoine Volodine, un long poème dramatique qui évoque la damnation d’un personnage appelé à vivre éternellement, transmigrant d’un corps à un autre, subissant éternellement cet enfermement. Loin d’être dans une langue quotidienne, le texte travaille sur une langue divine, lyrique, mythique et mythologique, désincarnée. De fait, elle est utilisée au même titre que les différents moyens qu’utilise Joris Mathieu pour construire son esthétique surréaliste. Car ce spectacle est un spectacle total, qui prend aux émotions et ne s’adresse pas du tout au cerveau ni à l’intelligence du spectateur.

Celui-ci, plongé dans un décor construit sur différents plans avec des cadres de scènes démultipliés est happé dans ce monde où il perd tout repère spatio-temporel. La lenteur délibérée du spectacle déstabilise et crée un effet onirique ou cauchemardesque. Le travail sur la matière, sous toutes ses formes, est également un pilier de la mise en scène : glaise, boue, fumée, doré, plastique mou. Le spectacle est gluant, fluide, glissant, insaisissable et il échappe à toute classification. Le travail enfin sur le numérique floute les frontières entre le réel et l’irréel, au point que le spectateur lui-même se perd parfois, sans savoir si ce qu’il regarde est projection ou chair vivante.

©Nicolas Boudier

Ce spectacle de science-fiction, fantastique, renvoie à une origine mythologique de l’homme, fait référence à une parole prophétique, oubliée, essentielle. La déconstruction de l’humanité passe par la décomposition entre le corps et la voix, puisque l’utilisation de micro HF empêche de suivre naturellement le déroulé du texte : la source de la voix n’est plus le plateau mais les enceintes, créant une voix universelle et inhumaine qui réunit en fait les multiples voix du personnage qui habite de multiples corps.

La portée littéraire du spectacle se marque même dans la mise en scène : les métaphores sont par exemple matérialisées et rendues visibles, tangibles. Le spectateur est invité à un voyage dans une sorte de train fantôme peuplé de marionnettes glauques ; mais le spectacle se limite à des plans horizontaux, parallèles, comme les différentes vies du personnage. Jamais on ne parvient à passer d’un cadre de scène à l’autre, à traverser les frontières entre ces différents espaces créés, à retrouver une unité du plateau et donc des différentes personnalités de cet homme.

Cet homme qui n’est d’ailleurs plus homme. Le travail de l’acteur pousse à questionner sans cesse et à amener à ses limites la question de l’humanité, le jeu désincarné créant une distance entre une soi-disant incarnation, geste théâtral primaire, et l’effet produit. Le travail des costumes et du maquillage est à ce titre fort intéressant, puisqu’il déconstruit l’homme en appuyant de manière exagérée sur ce qui le définit : les traces du corps, les marques du visage, le nu, les habits traditionnels.

Mais l’ambiance générale du spectacle est si puissante qu’elle en est presque traumatisante, en tout cas hautement provocatrice, par sa forme si ce n’est par son propos. Le malaise qui se dégage de la pièce n’est qu’une trace de l’efficacité du travail réalisé ; il montre la pertinence et la justesse des moyens choisis par Mathieu pour monter ce texte inédit.

Louise Rulh