manifestation biennale nos futurs

Primitifs, une création de Michel Schweizer par la Compagnie La Coma

Dans le cadre de la manifestation Biennale Nos Futurs au Théâtre Nouvelle Génération de Lyon

Le spectacle présente des atours assez atypiques et propose une forme de « spectacle-conférence ». En effet, le spectacle se noue autour d’échanges plus ou moins improvisés et spontanés (en tout cas dans la perception que peut en avoir le spectateur), ces échanges sont destinés à expliciter des projets pour mettre en valeur un projet d’enfouissement des déchets nucléaires sur le site de Bure qui devrait être mis en route à l’horizon 2025. Il suffit de se rendre sur Internet pour voir à quel point ce projet divise. Nous pouvons à la fois trouver des sites qui y sont farouchement opposés et des sites internet comme les porteurs de projets ou des sites de communications sur le nucléaire qui en défendent les fondements. Il faut aller faire un tour sur le site internet du projet Cigéo porté par l’Andra (projet dont parle Primitifs) pour comprendre toute l’ironie du spectacle et toute la subversion de la « communication » destinée à « promouvoir » ce site d’enfouissement.

Sur scène, vont se succéder des architectes, puis des experts censés expliciter et imaginer des projets pour mettre en valeur ce site. Les personnages architectes à la démesure de la vacuité du projet initial vont proposer des solutions pour interroger la place du vivant face à ce que l’on pourrait considérer comme une sorte de danger imminent et irréversible pour la santé humaine. Trois architectes vont ainsi imaginer des projets aussi fantaisistes qu’absurdes pour donner une place à ce site, en construisant une ville dessus ou encore un monument stellaire ou bien même une installation artistique, tout en parodiant l’action communicative des porteurs de projets et des entreprises qui les développent. Ainsi, le spectacle n’est pas seulement une critique de ce projet, ni même une conférence qui nous en expliquerait les conséquences fatales pour l’environnement et les hommes, mais bien une sorte d’oraison poétique de la société de communication dans laquelle nous vivons et qui pense être en mesure par la force des images et de la parole d’experts, capable de nous vendre n’importe quoi… Et à n’importe quel prix ! Les comédiens incarnent en cela avec force les failles de cette humanité décadente !

PRIMITIFS -LA COMA - MICHEL SCHWEIZER - Dans le cadre du Festival 100% La Villette -

© Frédéric Desmesure

En cela, la démonstration de Michel Schweizer avec ses comédiens est d’une grande beauté, elle dépasse le simple fait politique et écologique pour nous emporter peu à peu dans une ballade poétique et humaine dans les failles d’un système pensé par l’humain contre lui-même.

On retrouve sur scène un panneau publicitaire recouvert de différentes affiches publicitaires au cours de la pièce et même quelques maquettes ou prototypes ainsi que des diaporamas, qui vont essayer d’expliquer la nécessité de garder du vivant sur un site d’enfouissement nucléaire. Le dramaturge transgresse les codes de l’entreprise et va jusqu’à imaginer cette antinomie flamboyante, mettre le vivant au cœur ou plutôt au dessus d’un site d’enfouissement nucléaire… Il y a quelque chose qui bascule, qui décale les problématiques essentielles liées à la prolifération du nucléaire et au traitement des déchets puisque la problématique va être recentrée sur la place de l’homme et de manière absurde, ce site d’enfouissement sera mis en valeur au même titre que n’importe quel projet.

Pourtant, peu à peu la scène se scande en passages verticaux, brisés par une lumière ondoyante et une musique assourdissante, les personnages se laissent bientôt emporter par leurs passions, laissant et abandonnant un langage de communication pour une parole plus personnelle, rapportée à l’échange dans l’instant présent avec l’être humain au cœur du spectacle. Et le spectateur assiste à cette pseudo-rencontre en comprenant bientôt que cet événement spectaculaire auquel il est en train d’assister n’a rien de scientifique, mais consiste en une lubie totale et spéculatrice sur le vivant, qui révèle bien sûr in petto l’horreur du réel projet d’enfouissement sur Bure que le spectateur comprend d’autant mieux en allant se renseigner sur divers sites et en suivant l’actualité. Le spectacle ainsi serait une sorte d’invitation au voyage dans notre monde absurde, une proposition déjantée dont la folie progressive jusqu’au cri et à l’hystérie de ses personnages comme possédés par leurs propres limites, viendrait ourdir l’arrière plan politique et écologique du projet réel.

A travers cette forme outrecuidante de théâtre en prise directe avec le monde laissant aux personnages quelques bribes d’un monde poétique, résistant toujours et encore à l’extinction face à la société de communication, Michel Schweizer et La Coma nous livre un spectacle saisissant et étrange, où la parodie, la caricature et l’exagération sont peut-être les moins éloignées de la réalité d’un projet, catastrophe annoncée et de surcroît payée par l’état et nos impôts…

Raf

Corps diplomatique dans une conception et une mise en scène d’Halory Goerger par l’Amicale de production

Spectacle joué au TNG le 24 et 25 novembre 2016 dans le cadre de la manifestation Biennale « Nos futurs »

Attention décollage imminent ! Ce soir nous embarquons à bord du vaisseau expérimental d’Halory Goerger pour suivre le voyage intergalactique de son équipe surnommée le « corps diplomatique ». Inventeur de génie, Halory Goerger continue à nous offrir ses expériences de pensée, deux ans après son best-seller Germinal où il proposait de recréer sur scène l’histoire de l’humanité en une heure top chrono !

(Vous pouvez retrouver Germinal du 1er décembre au 3 décembre aux Subsistances dans le cadre du festival Best-Of.)

 Corps diplomatique est un projet tout aussi fou qui revisite le mythe de la rencontre intergalactique. Plutôt que d’envoyer des bouteilles à la mer interstellaire, qui ont à peu près autant de chance d’être trouvées par une autre forme de vie que de finir échouées sur une plage de la Côte d’Azur, pourquoi ne pas envoyer de véritables artistes en chair et en os au fin fond du cosmos ?

Le pari est lancé, un journaliste de France Bleu est là pour immortaliser leur départ. On visite la station Jean Vilar, un espace entièrement réservé à la création théâtrale. Le but ultime du corps diplomatique est de créer un art nouveau, qui parviendrait à se débarrasser de toutes les contraintes temporelles ou normes sociétales… En découle le projet de dériver ad vitam aeternam dans des galaxies lointaines en attendant une rencontre inespérée avec d’hypothétiques formes de vie, à qui présenter le grand spectacle final !

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Entre comédie interstellaire et science-fiction philosophique, Corps diplomatique explore de nombreuses questions métaphysiques. L’idée est réussie : les quatre astronautes du corps diplomatique devront dériver lentement durant des dizaines de milliers d’années afin de créer-recréer un spectacle. Ils seront finalement cinq car le corps intègre à la dernière minute le journaliste, qui lui y voit une véritable « opportunité professionnelle ». Mais attention c’est un aller simple, aucun retour en arrière n’est possible… Le journaliste va d’ailleurs rapidement se demander s’il a fait le bon choix. Tout est fonctionnel à bord, les comédiens seront remplacés par de nouvelles générations d’artistes grâce à une reproduction in vitro, et font par exemple pousser leur propre soja pour se nourrir.

Hélas la troupe n’a guère de compétences en matière d’art vivant, ce qui va légèrement poser problème au fil des années… Et bien évidemment, tout bascule un beau jour où la station rentre dans l’orbite de Mars et où l’équipage tente de se rapatrier sur les colonies de la planète rouge car les gamètes ont fondu, mettant un terme au projet.Mais pourtant, nous voilà projetés ensuite à des dizaines de milliers d’années face à des comédiens qui ne ressemblent en rien à leur prédécesseur : leur langue a changé, leur manière de s’habiller… Nous assistons alors à une cérémonie très spiritualisée, sur fond de flash lumineux et de musique électronique. Un grand final qui n’est pas sans rappeler l’univers baroque du theatrum mundi, résumé dans ces paroles de Shakespeare « Le monde entier est un théâtre ». A l’inverse à travers cette pièce, la question est de savoir si le théâtre peut figurer notre monde, à travers le temps et l’espace ? Bien que les hommes changent, le théâtre semble demeurer intact et porte en lui un goût d’éternité.

Alice Mugnier