Alice Calm

Regards en parallèle sur… Les Os Noirs de Phia Ménard et Unicas par le théâtre du Verseau

Reportage Regards en Parallèle Lyon

à propos de Unicas vu au Lavoir Public et Les Os Noirs de Phia Ménard vu au TNG

Beauté et horreur

Des angoisses, tout le monde peut en ressentir. Mais dans certaines situations, telles que la dépression ou la schizophrénie, ces angoisses peuvent envahir tout l’espace mental d’un être, l’étouffer, prendre possession de lui. Comment les extraire alors ? Comment rendre compte de l’horreur de ces moments, les partager avec autrui pour alléger son fardeau ? Le théâtre peut être un médium choisi dans cette voie, puisque sa forte portée cathartique peut aider à traverser la vie dans ce qu’elle a de terrible, parfois. Ce sont les sujets de Unicas, présenté au Lavoir Public, et des Os Noirs au TNG.

Il semble que représenter les maladies psychologiques au plateau appelle à un passage fort par la matière, sous toutes ses formes. Comme si pour montrer ce qui est justement impalpable il fallait tenter d’imaginer sa texture, sa forme, sa couleur ou tout autre élément significatif qui nous permettrait de nous en rapprocher.

C’est évidemment un axe fort du travail de Phia Ménard, et les Os Noirs ne fait pas exception à la règle. Sur le plateau du TNG se succèdent différents tableaux qui manifestent de manière très esthétique les angoisses de la dépression nerveuse à tendance suicidaire. Au-delà de l’effet presque magique qui découle de l’incompréhension de la part du spectateur des moyens techniques qui permettent la réalisation technique du spectacle, c’est une force réellement angoissante et oppressante qui se dégage du spectacle, qui garde pourtant par certains aspects une forte dose d’humour et de burlesque, qui permet d’amener de la légèreté à ce théâtre de l’horreur mais aussi de la beauté.

Libéré du texte et d’un cadre narratif qui limiterait le propos, les tableaux se succèdent au rythme des différents « passages à l’acte », et ouvrent des perspectives infinies dans l’imaginaire qui s’invite chez le spectateur. Même si l’évocation de l’acte suicidaire est ainsi moins directe, cela ne rend pas le spectacle moins fort et impressionnant. Le public est amené à être confronté à des images qu’il n’aurait pu imaginer ni verbaliser, mais qui s’imposent alors comme profondément pertinentes et profondes.

 © Jean-Luc Beaujault, Phia Ménard

Cet aspect universalisant du ressenti de la maladie ne se retrouve pas dans Unicas, qui nous fait entrer dans la schizophrénie complexe d’une personne, une femme, une artiste, Unicas Zürn. En effet, dans son œuvre celle-ci décrit de manière très lucide les délires psychotiques qu’elle traverse, au fur et à mesure qu’elle les vit et que ceux-ci prennent le dessus sur son état conscient.

Monté au plateau avec deux acteurs dans un dispositif bifrontal, la pièce fait pénétrer dans l’espace mental de cette femme par le biais de ses obsessions, notamment visuelles. Le travail de la création lumière, signée Loris Gemignani est à ce titre très efficace, utilisant les effets visuels comme fil rouge conducteur de la pièce, qui oriente le regard du spectateur et où la lumière peut être manipulée directement par les comédiens.

Dans les deux cas, les spectacles profondément sensibles, appellent à être reçus sur un mode émotionnel bien plus qu’intellectuel ou rationnel. Ils parviennent à manifester au plateau, et donc à recréer en double négatif dans l’imaginaire des spectateurs la vie intérieure d’une conscience en prise avec des angoisses irrationnelles et violentes, nocives. Ce théâtre de l’horreur est pourtant sublimé par le prisme de l’art et transformé en beauté, en émotion et en grandeur, prouvant la réussite de l’âme humaine sur les noirceurs qui la menacent parfois.

Louise Rulh